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L’histoire des punks qui se sont volontairement inoculé le virus du sida

Dans le Cuba de Fidel Castro, la communauté Los Frikis a choisi de se contaminer pour fuir la persécution.

par Abdullah Saeed
06 Février 2017, 6:15am

À la fin des années 1980-1990, le Cuba de Fidel Castro a vu émergé une communauté punk, Los Frikis – lesquels étaient considérés comme des parias aux yeux de la société. À cette époque, le gouvernement de Castro essayait de maintenir l'ordre par la force et la police a sévèrement agi contre les vagabonds et les marginaux. Ils s'en prenaient aux Frikis, notamment parce qu'ils avaient l'air différents, bouleversaient les normes établies du socialisme et passaient la majorité de leur temps dans les rues et les zones délabrées. Bien souvent, ils se faisaient harceler arrêter, emprisonner ou étaient forcés au travail manuel. En guise de réponse, certains membres des Frikis ont adopté une forme de protestation assez radicale : ils ont volontairement contracté le virus du sida, en s'injectant dans les veines le sang contaminé d'autres Frikis.

Cet acte délibéré peut être difficile à comprendre, mais un certain nombre de facteurs sociaux ont conduit les Frikis à se contaminer. L'Union soviétique a soutenu pendant longtemps l'économie cubaine, mais lorsque les rapports de puissance ont été bouleversés après sa dissolution au début des années 1990, ce soutien s'est amoindri et Cuba a dû se démerder par ses propres moyens. Castro a qualifié cette époque de « période spéciale » – un euphémisme pour désigner un temps où les pénuries de nourriture et d'essence étaient si drastiques que même la condition physique des Cubains s'est trouvée modifiée à jamais.

Au même moment, l'épidémie de sida s'intensifiait et les pays du monde entier se sont mobilisés pour contrôler et limiter la propagation du virus. L'approche de Cuba pour faire face à ce fléau était plutôt controversée : ils soumettaient toute la population adulte sexuellement active à un test particulièrement violent pour détecter le moindre signe d'épidémie. Les personnes contaminées étaient ainsi envoyées en quarantaine dans des sanatoriums dédiés aux séropositifs. Certains Frikis ont alors trouvé une échappatoire dans une société désireuse de se débarrasser des opposants de leur ressort.

« Il savait qu'il serait envoyé au sanatorium s'il avait le sida », me déclare Niurka Fuentes en évoquant son défunt mari, ancien membre des Frikis nommé Papo la Bala (ou Papo la Balle). Il savait qu'il rencontrerait ses pairs là-bas, la police le laisserait enfin tranquille et il pourrait vivre en paix. »

Au lieu de continuer à vivre dans les rues et des zones où ils pourraient se faire harceler et persécuter, les Frikis contaminés ont trouvé un endroit où ils étaient nourris et disposaient des soins adéquats. Après leur arrivée au sanatorium, ils savaient que les établissements, les uns après les autres, allaient devenir des repères pour les punks.

« On pouvait entendre du rock et du heavy metal s'échapper de chaque maison », me dit Yoandra Cardoso, un Friki de longue date qui vie encore sur le sol d'un sanatorium. « Il n'y avait que des Frikis lorsque le premier sanatorium a ouvert… nous étions tous ensemble. »

En 1989, les militaires ont cédé le contrôle des sanatoriums au Ministre de la Santé Publique, et grâce à une méthodologie progressiste, les patients avaient le droit d'écouter et de jouer de la musique, revêtir les habits de leur choix, et se sociabiliser à l'intérieur et l'extérieur des établissements. Les sanatoriums étaient bien plus confortables que le logement d'un Cubain moyen de l'époque, et les Frikis étaient enfin seuls. « Nous avons réussi à créer notre propre monde ici », ajoute Niurka.

Le sanatorium de Pinae del Rio, où Niurka et Yoandra étaient internés depuis le début des années 1990 a fermé en 2006. Il ne reste aujourd'hui qu'un sanatorium à Cuba, le Santiago de Las Vegas, qui fait actuellement office d'établissement de consultation externe. Même si la plupart des patients présents depuis le début des sanatoriums sont morts du virus – Yoandra m'a avoué qu'il ne restait que trois survivants dans son établissement – ces personnes sont encore en vie grâce à des médicaments antirétroviraux confectionnés sur le plan national et distribués grâce à un programme de soins. Le taux d'incidence du sida à Cuba est parmi les plus faibles du monde et le pays s'est même vanté de l'élimination de la transmission du virus de la mère à l'enfant (même si le taux de prévalence du VIH a augmenté au cours des dix dernières années).

Il va sans dire que la communauté punk des Frikis s'est mise dans une position compromettante. Néanmoins, même si la difficulté des épreuves ne peut justifier le fait de contracter volontairement le sida, les Frikis ont, à un moment particulier de l'histoire, dans un pays où l'idéologie punk était consignée à la persécution, choisi de commettre un acte assurément insensé.

Abdullah Saeed est sur Twitter.