Société

Musulman et dealer : quand votre foi va à l'encontre de votre job

On a rencontré un criminologue qui a passé quatre années aux côtés de jeunes dealers britanniques d'origine pakistanaise.

par Max Daly
07 Avril 2017, 4:45am

Cet article a été initialement publié sur VICE UK.

Un peu plus tôt dans l'année, Yassar Yaqub a été abattu par la police alors qu'il se trouvait sur le siège passager de son Audi. Sans attendre, des rumeurs se sont propagées. De nombreuses voix ont affirmé que ce type jouait un rôle important au cœur d'un vaste réseau de trafic de drogue dans le Yorkshire, en Grande-Bretagne.

Les forces de l'ordre avaient arrêté la voiture, conduite par un ami de Yassar, parce qu'ils avaient reçu une information d'une source qui affirmait que l'un des passages était en possession d'une arme à feu – retrouvée plus tard sous le tapis passager. Yassar avait toujours prétendu être un vendeur de voitures, mais un ancien « associé » a avoué aux journalistes peu de temps après la fusillade que le jeune homme, âgé de 28 ans et père de deux enfants, était en réalité un dealer de crack et d'héroïne particulièrement craint. En 2010, Yassar avait été acquitté après avoir été accusé de tentative de meurtre. En 2015, il s'était retrouvé à l'hôpital pour des blessures par balles, après que deux hommes cagoulés lui avaient tendu une embuscade ; cet incident l'avait poussé à installer des caméras de surveillance à l'extérieur de son domicile.

Après sa mort, des groupes de jeunes pakistanais sont descendus dans les rues de Bradford pour protester contre ce que certains ont appelé un « assassinat ». Ses obsèques ont eu lieu à la mosquée que sa famille fréquentait, à Huddersfield, et le père de Yassar a répété que son fils n'était pas un criminel. Des comparaisons ont été faites avec l'affaire Mark Duggan, un supposé membre de gang abattu par la police dans un taxi dans le nord de Londres en 2011 ; il était en possession d'une arme, et sa mort avait entraîné des manifestations et émeutes sans précédent.

S'il est encore trop tôt pour affirmer que Yassar était bel et bien impliqué dans un trafic de drogue, cette histoire rappelle que les jeunes Britanniques d'origine pakistanaise jouent un rôle important dans le trafic de stupéfiants en Grande-Bretagne.

Au début du mois de février, 35 criminels membres d'un cartel basé à Bradford ont été condamnés après avoir importé de la drogue venant du Pakistan en la cachant dans des bouchons de stylos. L'année dernière, dans le Yorkshire de l'Ouest, les membres d'un gang britannico-pakistanais ont été emprisonnés après avoir importé de l'héroïne du Pakistan. En 2014, Mohammed Azam Yaqoob – un millionnaire de Dewsbury, surnommé « M. Propre » à cause de sa station de lavage auto – a été condamné à neuf ans de prison pour son implication dans un réseau de trafiquants. Et les exemples ne s'arrêtent pas là : on a retrouvé de l'héroïne en provenance du Pakistan et à destination du Yorkshire de l'Ouest dans des tapis afghans, du talc, des fours à chapatis…

Selon les données récupérées par VICE auprès du ministère de la Justice, les Britannico-pakistanais condamnés pour avoir importé des drogues dures au Royaume-Uni en 2013 et 2014 sont plus nombreux que les jeunes de nationalité britannique. Au niveau de la revente – même s'ils ne sont pas les seuls à dealer dans la région, comme certains tabloïds le laissent entendre – les dealers britannico-pakistanais sont présents dans les régions de Bradford, Leeds et Huddersfield. Sur les 1 058 personnes condamnées pour trafic de drogues dures dans le Yorkshire en 2013 et 2014, les Britannico-pakistanais représentent 20 % du total, alors qu'ils ne constituent que 4,3 % de la population régionale.

La question qui se pose est donc la suivante : pourquoi un si grand nombre de jeunes hommes originaires ou descendants de gens originaires d'un pays aussi conservateur que le Pakistan – tant au niveau religieux que culturel – choisissent-ils de gagner leur vie dans le milieu de la drogue, allant à l'encontre des préceptes de l'islam, religion ultra-majoritaire dans ce pays ?

Yassar Yaqub

Jusqu'à présent, les cartels issus des pays d'Asie centrale étaient peu évoqués par les médias britanniques. En 2010, le criminologue Mo Ali Qasim décidait d'en savoir plus en passant quatre années auprès d'un groupe très soudé de jeunes dealers musulmans pakistanais à Manningham, une banlieue défavorisée de Bradford.

D'après Mo Ali Qasim, il s'agit d'un lieu « rempli d'espoirs déçus ». Ce dernier a grandi en jouant au cricket et au football avec certains des gars, et c'est la raison pour laquelle ils l'ont accepté dans leur groupe. Mo Ali Qasim, qui est en train d'écrire un livre sur le trafic de drogue dans le Yorkshire de l'Ouest, voulait comprendre ce qui avait poussé cette génération à s'éloigner des métiers exercés par leurs parents pour se tourner vers le deal. Et surtout, sachant que l'islam interdit formellement la vente et l'usage de stupéfiants et punit sévèrement les contrevenants, il a cherché à savoir comment ces jeunes hommes arrivaient à concilier leur occupation avec leurs croyances religieuses.

La plupart des membres du gang ont commencé très tôt à vendre du crack et de l'héroïne, épaulés par des dealers plus expérimentés. Ils l'ont fait pour la même raison qui pousse la plupart des jeunes à se mettre à dealer : pour gagner de l'argent. L'absence de diplômes, leur casier judiciaire ou le fort taux de chômage dans la région ne leur permettent pas d'emprunter d'autres voies. Comme c'est le cas pour les jeunes Noirs, le taux de chômage des jeunes Britannico-pakistanais est bien plus élevé (45 %) que celui des jeunes Blancs (19 %). L'absence d'emploi engendre non seulement des problèmes d'addiction mais peut également mener au trafic. Les jeunes hommes ont affirmé à Mo Ali Qasim que leur employabilité s'était détériorée depuis que les médias dépeignent les musulmans comme « des ennemis de l'intérieur » – un élément qui a également poussé la police à les harceler quotidiennement.

Ils ont non seulement l'impression d'être en marge de la société britannique, mais certains se sentent même déconnectés de leurs propres parents et des précédentes générations de Britannico-pakistanais. Ils ont peu de respect pour la « terre mère » car ils considèrent le Pakistan comme un pays corrompu dans lequel on les prend pour des Occidentaux. Ils trouvent également que les mariages et les enterrements qui durent une semaine – comme le veut la tradition – sont chiants. C'est cette mentalité d'outsider qui a fait du trafic de drogue une alternative acceptable à leurs yeux pour faire face à la pauvreté ambiante.

Alors que leurs parents acceptaient travailler à l'usine, à l'épicerie du coin ou dans des petits restaurants, ces jeunes considèrent ces jobs comme humiliants. À la place, ils préfèrent mener des vies extravagantes, remplies de voitures de sport, de vêtements de luxe et de bijoux bling-bling. Et la manière la plus rapide pour atteindre cet objectif, c'est la vente de drogue.

La police n'a pas été la seule à s'intéresser à leur trafic ; en plus de faire des allers-retours en prison, ces jeunes hommes ont dû affronter leur imam. Lorsqu'ils arrivaient à la mosquée pour prier, les représentants religieux tentaient de les sermonner. Une fois, alors que le gang était au fond de la mosquée, l'imam a dit aux fidèles : « Je vois que certains frères prennent et vendent de la drogue comme si c'était normal. Ils oublient que c'est haram, et je peux vous assurer que l'argent qu'ils gagnent va jouer en leur défaveur lorsqu'ils se tiendront devant notre seigneur. Croyez-moi, ce jour-là, ils supplieront Allah de les pardonner, mais ce sera trop tard. »

Pareil pour l'alcool : bien qu'il soit proscrit par l'islam, beaucoup de membres du gang en boivent (et sans modération) ; et là se trouve toute la contradiction pour ces jeunes gens. Ils prennent des drogues, en vendent, et boivent de l'alcool ; cependant, comme a pu le constater Mo Ali Qasim, ils peuvent être très stricts sur d'autres points. Ils ne consomment que de la viande halal, par exemple. Mo Ali Qasim a également remarqué que leur foi était toujours renforcée après un passage en prison. Cependant, cette foi pourtant décuplée ne les pousse pas à arrêter leur trafic, mais plutôt à inciter leurs sœurs à porter le voile.

« Ils buvaient de l'alcool, couchaient à droite et à gauche, vendaient et consommaient de la drogue, m'explique Mo Ali. Mais malgré tout ça, ils considéraient le fait d'avoir la foi comme un impératif. On peut se demander si la croyance religieuse n'était pas un moyen pour eux de s'en sortir lors des périodes difficiles. »

De gauche à droite : Nisar Khan, Asim Jhangir et Muzhar Ahmed, trois des hommes emprisonnés cette année suite à leur implication dans le cartel de Bradford, qui importait de l'héroïne du Pakistan.

Dans l'absolu, ces jeunes dealers ont adapté leur foi à leur situation personnelle. Leur vie est toujours régie par la religion et la famille, mais ils ont inventé de nouvelles règles, s'autorisant la vente de drogues, car c'est pour eux le seul moyen d'atteindre trois choses qu'ils jugent essentielles : l'argent, la reconnaissance, et les relations sociales.

Dans le monde de la drogue, les vendeurs qui chopent le produit « à la source » ont une longueur d'avance sur leurs rivaux. La vente de crack est devenue une activité lucrative pour les criminels britannico-jamaïcains dans les années 1990 parce que la plupart de la cocaïne introduite clandestinement en Grande-Bretagne venait de Jamaïque. On pourrait également évoquer des criminels colombiens et des gangs turcs du nord de Londres ; la Turquie a toujours été un lieu de transit majeur pour le transport de l'héroïne de l'Afghanistan vers l'Europe.

Les données des tribunaux britanniques montrent que les criminels britannico-pakistanais utilisent leurs relations au Pakistan pour faire entrer de l'héroïne dans le pays, et il n'est pas surprenant qu'ils engagent des membres de la communauté britannico-pakistanaise pour vendre leur produit dans les rues. Cependant, maintenant que le marché de la drogue en Grande-Bretagne est une sorte de réplique à petite échelle d'une logique ultralibérale de concurrence de tous contre tous, les liens ethniques semblent compter de moins en moins.

Les dealers pakistanais du Yorkshire de l'Ouest font partie de la grande fresque du trafic de drogue britannique. Depuis des siècles, chaque grande vague d'immigration a poussé les migrants – qu'ils soient irlandais, huguenots, juifs, jamaïcains, indiens, pakistanais – à compter sur la pègre et le crime pour s'en sortir. Mo Ali Qasim explique que les garçons, même s'ils sont parfois violents, sont de bonnes personnes dans le fond, et qu'ils pourraient bien s'en sortir dans la société actuelle si on leur en donnait la chance.

« Bien qu'ils soient stigmatisés et considérés comme des parias dans la société moderne, conclut Mo Ali Qasim, ils continuent à démontrer des qualités exceptionnelles : ils ont un grand esprit d'initiative, ils sont loyaux, bien que parfois grognons, ils ont le sens du devoir et un vrai code moral, bien qu'éclectique. De bien des façons, ces jeunes hommes sont admirables ; le problème, c'est que ni eux ni le monde extérieur ne voient leurs qualités. »

Le livre de Mo Ali Qasim, « Young, Muslim and Criminal », va être publié aux éditions Police Press dans l'année.

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