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Sports

Rugby des clochers : dans le bar des joueurs de Saint-Sul

Dans cet épisode 4, on vous présente le zinc tenu par les rugbymen de l'USSS. On y a passé du temps après le premier match à domicile de la saison.

par Philippe Kallenbrunn
30 Septembre 2016, 10:00am

Dans l'ombre du Top 14 et de ses stars bodybuildées, tous les dimanches à 15 heures se joue un autre rugby. Celui des copains, des interminables déplacements en car, des troisièmes mi-temps à rallonge, des lundis matins difficiles. De véritables aventures humaines et sportives dont on raffole chez VICE Sports.

Du coup on a décidé d'aller dans une petite bourgade de Haute-Garonne, à Saint-Sulpice-sur-Lèze, pour vivre une saison de rugby, un autre rugby même, avec l'Union Sportive Saint-Sulpicienne. L'équipe fanion du club évolue en Fédérale 1, la première division des rugbymen amateurs. Les joueurs ne sont pas payés et, sur le terrain, ils vont devoir s'envoyer pour permettre au club de perdurer au plus haut niveau amateur, au milieu d'équipes qui rêvent d'accéder au monde professionnel et dont certains joueurs sont grassement rémunérés. Saint-Sulpice-sur-Lèze nous a gentiment ouvert les portes de son stade et de ses vestiaires.

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A Saint-Sulpice-sur-Lèze, rien n'est plus ardu que de réchapper à la troisième mi-temps. J'ai réussi non sans mal cette épreuve de survie, dimanche dernier, au soir de la victoire des Rouge et Vert contre Rodez (17-14) à Gaston-Sauret, lors de la deuxième journée de championnat de Fédérale 1. Je ne révèlerai pas ici les coulisses du traquenard dans lequel je suis tombé, il faut l'expérimenter pour en mesurer l'étendue. Tout juste puis-je trahir que, mardi, à l'entraînement, au moment de mes retrouvailles avec l'équipe, j'ai reçu à mon grand étonnement deux récompenses : l'attribution d'un abracadabrantesque sobriquet cubain, ''mojito'', moi qui n'ai jamais mis les pieds à La Havane et, en guise d'adoubement, la bise franche et sincère de "Ludo" Caujolle, le facétieux blond vénitien du groupe, sorte de cube ariégeois vissé sur une bouille irlandaise.

Stéphane Lapierre, président de Saint-Sul et speaker pendant les matches. Ici lors de la réception de Rodez.

Voilà très sommairement, et pour l'anecdote, mon baptême du feu. La seule histoire qui vaille sérieusement d'être narrée ici est bien celle de ce premier rendez-vous officiel à la maison que guettaient impatiemment les joueurs du tandem d'entraîneurs Authier-Denechaud. Ce match revêtait une importance majeure pour le club de Saint-Sul, soucieux d'avertir d'emblée ses futurs visiteurs qu'ils n'arriveraient jamais ici en terrain conquis. Une leçon retenue de la saison 2014-2015, la seule de l'USSS en Fédérale 1 jusqu'alors. Débutée par une longue série de défaites, elle s'était achevée par une relégation immédiate et reste bien ancrée dans les esprits des joueurs présents dans l'effectif encore aujourd'hui. Un passé à la fois chagrin et instructif. Il y a deux ans presque jour pour jour, le 21 septembre 2014, Rodez repartait ainsi en vainqueur de Gaston-Sauret (21-15) lors de la troisième journée de championnat. Cette fois, la rencontre disputée face aux Aveyronnais a basculé du bon côté. Les Saint-Sulpiciens ont usé de leurs armes : une intensité physique totale, un don de soi de tous les instants en défense, et un mental de tueur dans le money time pour arracher le gain du match.

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La plus belle action ? Elle a eu lieu, à mes yeux, aux alentours de la 25e minute mais personne ne l'a applaudie, tellement elle est passée inaperçue. C'est le moment où Pierre Destarac vient de quitter prématurément la pelouse, diminué par une blessure contractée dans le cours du jeu. Le flanker de l'USSS s'assied sur le banc de touche et, soudain, j'aperçois un vieux monsieur s'en approcher, le long de la main courante. « Pierre, Pierre... », susurre l'ancien. Entendant cet appel timide, le joueur se lève et étreint chaudement le petit bonhomme : « Tout va bien papy, tout va bien. On se voit après le match, hein ! » Le grand-père s'adresse alors à moi, qui m'a vu observer la scène : « C'est mon petit-fils, me glisse-t-il, fier mais préoccupé. Il s'est fait mal... » L'inquiétude de ce papy protecteur dans toute la fragilité de son âge m'émeut vraiment. « C'est l'humidité, lui dis-je bêtement en montrant la pluie fine qui s'abat sur le terrain. Pas bon pour les muscles... »

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La manœuvre que tout le stade a admiré, en revanche, s'est produite dans les dix dernières minutes de la rencontre, alors que l'incertitude planait encore (14-14) quant au dénouement des 80 minutes. La magie d'un mouvement décisif, au cours duquel les Saint-Sulpiciens avancent plein axe sur soixante mètres. Ils enchaînent les passes au contact à la façon des All Blacks et obligent les Ruthénois à commettre une faute en face de leurs poteaux. La pénalité s'avère idéale pour l'ouvreur "Max" Boyer : trois points de plus au planchot (17-14), la victoire en poche et la garantie de rameuter du monde au bar !

Le drapeau du bar surplombe la buvette des joueurs.

Le bar ? Celui des joueurs, bien sûr. Car à "Saint-Sul", on ne quitte pas le stade à la fin de la réception d'après-match. On prolonge les festivités à l'intérieur du club house, où tous les rugbymen qui le souhaitent, membres de la "une" et de la "B" confondus, participent au service en assurant un roulement. Cette relation fusionnelle entre les deux équipes de l'USSS caractérise d'ailleurs le club : la "B", par exemple, ne se déplace jamais dans des conditions moins confortables que la "une". Est-ce aussi le cas dans les autres clubs de Fédérale 1 ? Rien n'est moins sûr... Plus qu'un repaire, ce zinc est donc une institution qui raconte à elle seule une partie de la vie des drôles de mecs de Gaston-Sauret. On y refait le match, forcément, autour d'une mousse, mais on y partage surtout un moment privilégié entre potes. On rit, on chambre, on chante, on trinque, on exagère, on est heureux. Et comme au sommet de tout troquet qui se respecte, il y a un taulier. Je l'ai rencontré.

Aux commandes du bar des joueurs, il y a Zlat. Il ne subit jamais la pression.

Ce dimanche soir, il arbore un polo rose fuchsia du plus bel effet. Ce grand steak aimé de tous, éleveur de bovins dans le civil, porte le maillot numéro 4 de la "B", elle-même vainqueur de son adversaire aveyronnais (30-22), mornifles à l'appui. Il se nomme Benjamin Theunissen mais peu savent, en réalité, son identité réelle, à la consonance flandrienne. Pour l'identifier, mieux vaut l'appeler "Zlat". « J'avais les cheveux plus longs autrefois et comme j'ai ce nez (il pointe son épais tarin du doigt, ndlr), certains m'ont trouvé une ressemblance avec Zlatan Ibrahimovic », me racontait-il en se marrant le 1er septembre dernier. L'organisation de la buvette, c'est son dada. « Ce qui est unique, c'est que le bar est entièrement aux mains des joueurs, me fait-il remarquer. Les dirigeants nous l'ont confié, nous en sommes les seuls responsables ». Samedi, il était monté au Pas-de-la-Case (Andorre) en moto avec des amis pour acheter quelques provisions. Ses deux acolytes affectés à la gestion du bar ? Tony Bonaldo, troisième ligne de la "B", une vieille connaissance de "Zlat" depuis leur passage au club de Daumazan-sur-Arize ; et l'incontournable Yohan Meneghel, talonneur et capitaine de l'équipe première, numéro 8 occasionnel, et figure emblématique du club.

Le pilier Ludovic Caujolle fait le plein.

Ce bar des initiés, fréquenté par les seuls habitués du dimanche et qui n'a évidemment aucune vocation commerciale, tourne pour la bonne cause. Il permet ainsi d'aider au financement de l'escapade de fin de saison. « Par souci d'économies, on alterne chaque année entre un voyage surprise lointain et un autre vers une destination plus proche », m'explique "Zlat", qui s'occupe aussi de faire établir des devis auprès des agences de voyage. C'est ainsi qu'en juin dernier, une quinzaine de Saint-Sulpiciens ont découvert à l'aéroport de Toulouse-Blagnac pour partir découvrir... le Panama. Aucun ne s'en est plaint ! Le périple, rendu d'autant plus savoureux qu'il fut parsemé d'événements aussi déroutants qu'imprévus, à la manière de Pierre Richard dans La Chèvre, restera gravé dans les mémoires. La preuve : un drapeau du Panama flotte au-dessus du bar des joueurs de l'USSS ! Et gravé dans la peau aussi. Car, comme d'autres craquent pour un pin's souvenir, "Zlat" et les siens, eux, ont préféré un vestige épidermique, se faisant tatouer au Panama les deux étoiles du pays, rouge et bleue.

Zlat et le tatouage de l'étoile du Panama.

Dimanche dernier, pendant cet après-match au bar, alors que les néons éclairent encore la salle du club house où le son de Dalida succède à celui de Gilbert Montagné, je peux enfin papoter plus posément avec certains des joueurs qu'il me brûlait de découvrir : les piliers Alexis Brunet et Mickaël Meneghel, le frère cadet de Yohan, Julien Claux, alias "Pi", vieux de la vieille et capitaine de la "B", Alex Didy, un autre vétéran... J'étais en particulier très intrigué, je l'avoue, par l'aventure de John Webley. Ce deuxième (ou troisième) ligne est l'ancien capitaine de Saint-Sul, battu en finale de la Fédérale 2 par Vienne, au Stade de la Méditerranée de Béziers (29-22, après prolongation). A l'issue de ce maudit 17 juin 2012, ce véritable enfant du village, au sein duquel son papa tient toujours une carrosserie auto, avait décidé d'abandonner le rugby. « Une finale, ça ne se perd pas », m'avait-il glissé fermement il y a quelques semaines, alors que je tentais de comprendre cette décision surprenante pour un joueur âgé de 28 ans seulement à l'époque. La blessure devait être sacrément profonde. Il faut dire que cette année-là, le club de Saint-Sul, qui avait refusé l'accession, célébrait son centenaire. Quatre ans plus tard, John Webley a donc choisi de rechausser les crampons, pour un baroud d'honneur au plus haut niveau amateur avec les copains. Absent à Bobigny lors de la première journée, il a effectué son grand retour à la compétition contre Rodez. Son corps, me confie-t-il, réapprend à encaisser les chocs. Il n'a pas fini d'en subir dans cette poule 3 de la Fédérale 1, très relevée. Prochain combat, dimanche, à Agde. Pas d'avis de tempête, donc, ce week-end, sur le bar des joueurs de Saint-Sul !

Ça sent la fin de soirée pour le demi de mêlée Xavier Dejean.