Pourquoi les attaques à l’acide ont doublé au Royaume-Uni

Règlements de compte et stratégie d'intimidation : quand l’usage de liquides corrosifs pour défigurer quelqu'un devient tristement banal.
Max Daly
London, United Kingdom
3.5.17
Adele Bellis, 24 ans, a été attaquée par son petit ami violent. Photo: Yui Mok/PA Archive/PA Images)

Il y a quelques semaines – lundi de Pâques, pour être précis –, alors que le jour pointait son nez, 20 personnes furent aspergées d'acide au Mangle, une boîte clinquante située dans le nord-est de Londres. L'attaque est survenue au cours d'une bagarre entre deux groupes de jeunes hommes, bagarre liée à une vente de stupéfiants. Les quelque 600 personnes qui se trouvaient dans le club ont été rapidement évacuées. Deux fêtards ont perdu l'usage d'un œil, deux autres ont été défigurés.

Le week-end suivant, les forces de l'ordre ont arrêté Arthur Collins, un monteur d'échafaudages de 24 ans, petit ami de la vedette d'une émission de téléréalité britannique. Les policiers ont eu recours au taser pour l'immobiliser au moment où il sautait d'une fenêtre d'un immeuble situé à une centaine de kilomètres de la capitale anglaise. Le jeune homme fait face à 14 chefs d'accusation pour blessures volontaires et un autre pour utilisation de liquide corrosif avec intention de blesser.

L'utilisation de produits chimiques nocifs comme arme est devenue horriblement fréquente au Royaume-Uni. Les données de la Metropolitan Police révèlent une forte hausse du nombre d'attaques signalées à Londres : 261 en 2015, 454 en 2016. On observe la même augmentation à l'échelle nationale : le nombre de personnes soignées pour des brûlures à l'acide et les signalements d'attaques à l'acide à la police augmentent partout.

L'attaque au Mangle est l'une de quatre attaques survenues en l'espace de 11 jours à Londres. Le 8 avril, un homme et une femme d'origine chinoise qui se promenaient avec leur garçon de deux ans ont été aspergés d'acide dans le nord de Londres. Comme ils criaient de douleur, des passants les ont aspergés d'eau. L'homme, âgé de 40 ans, souffre de blessures permanentes.

Le Vendredi saint, un homme âgé d'une vingtaine d'années circulait dans le nord de Londres quand sa voiture a été percutée par l'arrière. Quand il est sorti pour inspecter les dommages, on l'a aspergé d'ammoniaque et jeté au sol. Des hommes se sont ensuite enfuis au volant de son véhicule.

Le mercredi après Pâques, deux jours après l'attaque au Mangle, un adolescent qui traînait avec une amie à Fulham, dans l'ouest de Londres, a été arrosé d'acide. Lui aussi souffre de blessures permanentes au visage et au cou.

En février dernier, on a dénombré cinq attaques à l'acide dans une petite zone couvrant l'est de Londres et l'Essex. Il y a eu des attaques dans le métro, lors d'un match de football amateur, et dans un collège – en plus de deux au cours de car-jackings. En novembre dernier, dans ce qui semble être une attaque raciste, un Britannique d'origine pakistanaise a été aspergé d'acide par un groupe de quatorze adolescents, qui transportaient le liquide dans une bouteille de boisson énergétique. En mai 2016, Alexander Bassey, 17 ans, a été condamné à huit ans de prison pour coups et blessures volontaires après avoir aspergé d'acide cinq adolescents sur les quais d'une station ferroviaire. La liste est presque sans fin.

L'utilisation d'acide comme arme, si elle est devenue omniprésente, n'est pas nouvelle. À l'époque victorienne, l'acide sulfurique était populaire parce qu'il était produit en quantité industrielle. Il a également servi lors de guerres de gangs. En Asie du sud-est, les attaques à l'acide ont toujours été communes, notamment lors de disputes conjugales ou de crimes « d'honneur ».

Au cours de la dernière décennie, certains cas ont fait les gros titres au Royaume-Uni : un homme a été défiguré « par erreur » – l'agresseur l'avait confondu avec un autre homme, qu'il visait – lors d'une attaque à Cornwall ; l'animatrice de télévision Katie Piper a été arrosée d'acide par un homme qu'elle avait fréquenté et qui l'avait violée ; un journaliste du Sun a été agressé après avoir enquêté sur des gangs. Mais au cours des deux dernières années, les cas se sont multipliés.

Une image tirée d'un enregistrement par caméra de surveillance montre Alexander Bassey, 17 ans, qui asperge de l'acide sur cinq adolescents.

Ce n'est pas sans raison si l'acide redevient une arme de choix en 2017. Dans cette nouvelle vague, ce sont souvent de jeunes hommes qui en attaquent d'autres. En général, des petits criminels utilisent de l'acide pour se venger ou mettre fin à une dispute anodine.

Pour les jeunes criminels aux prises avec des mesures de plus en plus efficaces contre le port de couteaux ou d'armes à feu, une arme chimique présente des avantages : elle se transporte incognito dans une cannette, elle n'est pas illégale et il est facile de s'en procurer. Des déboucheurs contenant de l'acide sulfurique se vendent pour quelques dollars dans toute bonne quincaillerie.

Encore plus important peut-être, l'acide a un effet incomparable. « Le motif d'une attaque à l'acide, ce n'est pas de tuer, mais de laisser sa marque sur un adversaire, de le défigurer pour que tout le monde le sache. C'est pour cette raison que le visage est souvent la cible », explique Jaf Shah, membre de l'association Acid Survivors Trust International. « Ce qui est terrible avec l'attaque à l'acide, c'est qu'elle est préméditée à l'extrême : l'auteur connaît les conséquences physiques et psychologiques de cette arme chimique sur la vie de la victime. »

Le lien entre la hausse du nombre d'attaques à l'acide et l'état actuel du milieu de la drogue britannique est évident. En juin dernier, deux frères ont été condamnés pour avoir déversé de l'acide sur une certaine Carla Whitlock après une transaction qui a mal tourné. Le juge a décrit leur geste comme une « barbarie moyenâgeuse » et l'acide comme une arme « pernicieuse et diabolique ». En 2009, le témoin principal d'un procès pour meurtre impliquant des adolescents membres de gangs de trafiquants rivaux a été attaqué à l'acide après avoir témoigné.

L'acide est l'arme de choix des gangs qui sortent de Londres pour vendre de la drogue en périphérie. En juin, un vendeur de crack a lancé de l'acide au visage d'un rival à Westcliff, à 80 kilomètres de Londres. En 2015, des membres d'un gang londonien qui vendaient de la drogue dans le Dorset, à 175 kilomètres de la capitale, ont balancé de l'ammoniaque au visage de deux hommes.

Les attaques à l'acide ont un grand pouvoir de dissuasion. En dépit des blessures terribles, de nombreuses victimes ne portent pas plainte par peur de représailles – et certains criminels attaqués ne tiennent pas vraiment à ce que la police s'intéresse à leur cas. D'après une étude menée auprès des victimes hospitalisées dans une unité de grands brûlés de l'Essex, neuf personnes sur 21 ont choisi de ne pas porter plainte. Selon les données de la Metropolitan Police, trois quarts des enquêtes sur les attaques à l'acide ne débouchent pas sur une arrestation parce que la victime refuse de divulguer l'identité de l'auteur ou de porter plainte.

Jaf Shah affirme qu'une surveillance plus étroite des ventes d'acide et d'autres produits chimiques nocifs s'impose. Le militant associatif voudrait que soit mis en place un système de permis. On évoque également la possibilité d'interdire la vente de produits contenant de l'acide aux mineurs.

« L'acide est aujourd'hui une arme à la mode pour les criminels et les membres de gangs qui veulent s'assurer de la discipline dans leurs rangs, ou se venger », précise Simon Harding, spécialiste des gangs criminels à l'université du Middlesex. « Les jeunes membres de gangs sont toujours à la recherche d'un moyen de gagner de la notoriété dans la rue. Dans le milieu criminel, si vous détruisez l'avenir d'un ennemi en le défigurant, vous êtes gagnant. »

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