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Pourquoi faire simple ?

En sciences, la simplicité est une vertu appréciable.
14.1.16

Avec la série "Le Pourquoi du moment", Motherboard répond aux questions les plus posées sur Google en 2015. Aujourd'hui, nous traiterons d'une question qui semble aller de soi, mais qui a pourtant torturé de nombreux internautes : Pourquoi faire simple ?

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Les années passées à l'école sont assez peu remplies d'événements exaltants. Pourtant, si vous avez eu la chance de tomber sur une institutrice permissive aux tendances New Age, on vous a peut-être déjà montré une portion de mur blanc de 1 x 2 mètres en prononçant la plus douce phrase du monde, « dessine ce que tu veux. » Happé par un vertige créatif sans précédent, la bave aux lèvres, vous avez alors fermement attrapé l'un de ces feutres qui sent fort, bien décidé à réaliser un idéal de mimesis à votre petite échelle. Pendant deux heures, vous avez travaillé sans relâche à représenter l'univers tel qu'il est vraiment : un entremêlement complexe de bonhommes décharnés, de dragons qui volent de profil, de soleils doubles, d'arcs de cercle mystiques, de fleurs démesurées et de frontières ambiguës entre ciel et terre. Quand tout a été fini, la maîtresse s'est inclinée devant votre œuvre avec un air poli et elle a dit d'une voix candide : « Oh ! C'est joli, mais c'est compliqué. Fais plus simple, la prochaine fois. »

Le monde tel qu'il est. Crédits : Wikipédia

Depuis ce jour maudit où vous avez réussi à représenter l'ensemble du cosmos de manière adéquate sans en tirer la moindre forme de reconnaissance, cette question n'a eu de cesse de vous hanter : Pourquoi faire simple ?

En l'occurrence, elle renvoie à deux problèmes différents. D'une part, elle interroge la forme que doivent emprunter vos idées, théories, interprétations, etc. afin d'être communiqués à autrui. D'autre part, elle discute l'étendue des efforts à déployer pour y parvenir. En général, c'est ce deuxième sens qui est privilégié.

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En effet, lors de la rédaction de cet article, un ami m'a fait cette remarque : « Évidemment qu'il faut faire simple, pourquoi se fatiguer ? » avant de retourner immédiatement à son activité favorite, siroter une bière en dessinant des phallus sur une vitre embuée. Son intervention, certes peu éclairante, est pourtant assez représentative de la manière dont nous percevons la simplicité en général.

Pour lui, « faire simple », c'est avant tout remplir un contrat de la manière la plus expéditive et la moins fatigante possible. Réaliser une tâche en réduisant l'investissement nécessaire au strict minimum. Aussi, si son chef lui envoie le mail suivant, « j'ai besoin du rapport pour demain matin, va au plus simple », il comprendra « nos clients ne sont pas des lumières, bâcle-moi ça en deux-deux j'ai besoin que tu répares la machine à café. »

Mon ami fainéant a avant tout une approche cognitive de la simplicité : il estime que s'il est possible de faire quelque chose de manière simple, c'est qu'il n'est pas nécessaire d'avoir des capacités très développées pour y parvenir ni de se donner beaucoup de mal pour cela. Selon lui, un « simple d'esprit » fera toujours les choses simplement. Parce qu'il n'a pas le choix.

En ce sens, un travail simple pourrait être réalisé avec une faible aisance cognitive, une faible efficience et un faible investissement physique et/ou intellectuel. Il ne demande qu'une organisation et une méthode rudimentaires, et permettra d'atteindre un objectif donné après un nombre réduit d'opérations.

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Selon cette approche, acheter des raviolis, les faire chauffer au micro-ondes et les manger à même la boite plutôt que de préparer des grenadins de veau sauce cognac à la Bocuse, c'est faire simple. Ne pas se prendre la tête.

Cette interprétation, qui met sur le même plan simplicité et facilité, a l'immense mérite de favoriser un rapport placide à l'existence et de prévenir l'hypertension. D'ailleurs, elle fonctionne assez bien quand la tâche à réaliser est « manger quelque chose de comestible » ou « terminer un devoir de maths de niveau CE1. » Cependant, si je demandais à mon camarade comment ils s'y prendraient, lui et sa méthode simple, pour mettre au point une intelligence artificielle capable de reconnaître des races de chien, il resterait probablement comme deux ronds de flan.

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En effet, dans les sciences, « faire simple », ce n'est pas épargner ses efforts. À l'inverse, être capable de formuler une théorie, une loi ou une hypothèse simples montre que l'on a travaillé d'arrache-pied afin de comprendre les principes qui régissent un ensemble de phénomènes extrêmement complexes avant de les exprimer de manière élégante, claire et synthétique. La simplicité en sciences est directement liée à notre capacité à réduire la complexité du monde afin de rendre celui-ci plus intelligible : elle est donc essentielle, et extrêmement recherchée.

Une théorie simple et élégante a de bonne chances de s'intégrer facilement aux savoirs scientifiques préexistants, d'être adoptée par d'autres disciplines que celle qui l'a vue émerger, d'être facile à apprendre, et surtout, d'être communiquée à terme à un public large. À ce titre, la simplicité des théories produites au sein d'une discipline est un bon indicateur de la maturité et du raffinement de la discipline en question (à supposer, bien sûr, que lesdites théories satisfassent les critères de scientificité couramment utilisés.)

Une théorie scientifique est généralement définie comme simple si elle remplit deux exigences différentes : la simplicité syntaxique (elle doit être constituée du plus petit nombre d'hypothèses/principes possibles) et la simplicité ontologique (elle doit faire intervenir le plus petit nombre d'entités possible). On peut ajouter à cela l'exigence de communicabilité (elle ne doit pas donner lieu à des interprétations multiples ou jargonner au-delà du raisonnable).

Vous l'aurez compris : une théorie qui fait intervenir 27 hypothèses différentes, 320 molécules, 32 causes, qui ne peut être condensée en moins de 432 pages ni être débattue sans un panel de 12 experts ayant fait plus de 15 ans d'études a peu de chances d'être considérée comme simple au sein des communautés scientifiques.

Or, si elle n'est pas simple, elle n'a aucune chance d'être efficace pour faire progresser la recherche.

Pourquoi faire simple ? Pour atteindre vos buts lorsque vous êtes ambitieux.