Comment les pédophiles manipulent les enfants sur YouTube

Pas besoin du dark web : sur YouTube, des pédophiles savent parfaitement exploiter la mode des "challenges" pour assouvir leurs fantasmes en exploitant la naïveté des enfants, en toute légalité.
29.11.16

Tous les pédophiles d'Internet ne sont pas des habitués du dark web. En fait, beaucoup de prédateurs traînent avant tout sur le clear web. On peut les trouver sur des plateformes de chat vidéo comme Omegle et Chatroulette, occupés à convaincre des mineurs de se déshabiller devant leur webcam, mais aussi sur Facebook et Twitter. Le grouillement des réseaux sociaux leur permet d'entrer en contact avec des dizaines de victimes potentielles sans attirer l'attention. Dans une enquête publiée le 2 novembre dernier par le quotidien suisse Aargauer Zeitung, le journaliste Patrick Züst montre que les choses peuvent aller très vite : après une semaine d'existence, son faux profil Facebook d'adolescente naïve avait déjà reçu une centaine d'avances parfois très directes.

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Regarder des images atroces sur Tor, manipuler des enfants en DM : ces pratiques criminelles passent pour le B.A-BA du pédophile numérique. Dans les faits, les individus qui se servent d'Internet pour assouvir leurs fantasmes vis-à-vis des mineurs ne sont pas toujours fin prêts pour le tribunal. Beaucoup se contentent de ce que la morale réprouve mais que la loi ne punit pas. Les sites de jailbait ont été faits par et pour ces gens-là. Aucun forum libertaire ne leur échappe ; dès qu'un imageboard garantit qu'il ne censurera que ce qui est illégal, ils déboulent et échangent des clichés de mannequins préadolescents. Leur autre terrain de jeu préféré, c'est YouTube.

Il y a beaucoup d'enfants sur YouTube, le site familial par excellence. Naïvement, ils y partagent des vidéos de leurs chorégraphies en pyjama, de leurs après-midi à la piscine, de leurs séances de gym dans le salon. Les pédophiles qui tiennent à rester à l'abri du code pénal n'ont qu'à s'abonner à leurs chaînes. C'est extrêmement douteux, mais pas puni par la loi. Le problème, c'est que certains individus jouent sur l'innocence de ces Youtubeurs mineurs pour satisfaire leurs pulsions. David Farrier, le réalisateur de l'étrange docu-thriller Tickled, s'intéresse à ces pratiques dans un article publié le 21 novembre dernier par le site d'information néo-zélandais The Spinoff. "Bonjour, je m'appelle Ally" - comment des enfants sont manipulés par des prédateurs de YouTube a de quoi faire oublier les malades qui traînaient sur Playpen.

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Ally est une adolescente anonyme d'Internet. Dans un message publié sur un compte Google+ aujourd'hui disparu, elle explique : "Récemment, mon amie Madddie et moi avons regardé 'Chérie, nous avons été rétrécis' et après l'avoir regardé nous avons parlé de ce que nous ferions si des gens que nous détestons rapetissaient à ce point !" Le fruit de cette discussion est une liste d'une quinzaine de questions baptisée Shrunken Ally & Maddie Challenge. Les deux copines y demandent, entre autres : "Qu'est-ce que tu ferais si tu trouvais un mec de trois centimètres que tu n'aimes pas dans ta chambre, la nuit ? Comment tu réagirais ?" Ce n'est pas évident pour tout le monde, encore moins pour des enfants naïfs, mais Ally et Maddie n'existent pas ; et leur défi a très vraisemblablement été imaginé par des pédophiles macrophiles.

La macrophilie est un fétichisme des géants. Ses adeptes, surtout des hommes hétérosexuels, sont excités à l'idée d'être à la merci d'un individu gigantesque. C'est une question de puissance ; certains apprécient les géantes câlines qui prennent soin d'eux, d'autres préfèrent les géantes cruelles qui les dominent, les gobent (à la croisée d'un autre fétichisme connu sous le nom de vorarephilie) et les écrasent (ce qui ne manque jamais de plaire à certains fétichistes des pieds ou aux adeptes du crushing). Josh, le macrophile qui a attiré l'attention de David Farrier sur le problème du Shrunken Ally & Maddie Challenge, rappelle que la majorité des gens qui partagent son fétichisme ne sont pas pédophiles : "Les enfants ne font pas partie du fantasme, clairement pas. Les forums bannissent quiconque utilise des enfants dans ses créations. Même dans les histoires écrites par les membres, les personnages doivent être majeurs sexuellement."

Il y a des chances pour que vous n'ayez jamais imaginé que la macrophilie puisse exister avant de lire le paragraphe précédent. Vous comprendrez donc que les enfants visés par le Shrunken Ally & Maddie Challenge aient pu y répondre en toute ingénuité, comme s'il s'agissait d'un énième défi un peu stupide comme Internet sait si bien les faire. L'individu qui se cache derrière le questionnaire est malin et attentif à l'air du temps ; avant de miser sur le concept de compétition pour attirer les vlogueurs mineurs, il utilisait la mode de la nomination, ou tag. Ses premiers méfaits sur YouTube remonteraient au moins à 2009. Ally et Maddie passent tout de même pour son coup le plus soigné : d'après David Farrier, le compte YouTube des deux "adolescentes" était abonné à plus de 900 chaînes avant sa disparition. La quasi-totalité d'entre elles appartenaient à des jeunes filles.

Le Shrunken Ally & Maddie Challenge est répugnant, mais pas illégal et encore moins exceptionnel : le coup du défi est très apprécié des pédophiles fétichistes. Si le Bug Challenge demande à des enfants de parler de la première fois qu'ils ont mis le pied sur un insecte, c'est sans doute pour satisfaire les adeptes du crushing. Le Lego Challenge, une compétition adressée aux jeunes garçons, implique de marcher ou s'assoir sur des Lego. On la doit sans doute à des pédérastes branchés sadisme. Plus on creuse, plus les intentions des auteurs de ces challenges sont claires. Le titre de "Touch my body parts" parle pour lui, le "iCarly challenge" consiste à se sucer les orteils entre copains, la chaîne "kids its pajama time 2016" distribue les défis à relever en pyjama. "Ils dansent dans leur pyjama ou ils font de la lutte et se bagarrent" explique sa description dans un anglais très approximatif.

Alertés par David Farrier, les responsables de YouTube ont fait le ménage. Toutes les vidéos du Shrunken Ally & Maddie Challenge ont disparu après la publication de l'article, le compte associé au défi aussi. C'est une bonne chose, mais c'est déjà une cause perdue. Il n'est pas possible de fouiller YouTube de fond en comble ou de le surveiller en permanence. Même si un auteur de compétition bidon venait à se faire attraper et qu'il avouait, que pourrait-on bien faire de lui ? Il n'a forcé personne à poster quoi que ce soit. Même si cela ressemble à de la corruption de mineur, on en est encore loin. Que faire ? Développer des intelligences artificielles de surveillance ? Sensibiliser la communauté ? Priver les mineurs d'ordinateur ? Non : il faut apprendre aux parents à garder un oeil sur leurs Youtubeurs de 10 ans.