Pourquoi les gays sont-ils à ce point fous de Britney ?

Si Britney Spears tient toujours bon plus de 20 ans après ses débuts, c'est en partie dû à la fidélité de ses fans issus de la communauté homosexuelle.

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03 Mars 2017, 10:37am


Britney Spears est Miss American Dream depuis ses 17 ans et, même si beaucoup ont souhaité (ou craint) que l'ex-membre du Mickey Mouse Club tombe dans l'oubli après avoir été couronnée princesse de la pop, elle reste toujours une icône de la culture américaine près de 20 ans plus tard.

Comme beaucoup de chanteuses pop qui l'ont précédée, Britney doit son succès et sa longévité en grande partie à une communauté homosexuelle devenue adulte au tournant du millénaire et qui a vu en elle une diva à célébrer. Encore aujourd'hui, ses chansons sont des incontournables des bars gays et de nombreuses drag queens la personnifient sur scène. Cette adoration soulève une question : pourquoi les gays sont-ils à ce point fous de Britney Spears ?

Une question qui se posait moins au début des années 2000. Ses albums battaient alors des records de vente, ses shows étaient grandioses, les tabloids parlaient en détail de son histoire d'amour avec Justin Timberlake et elle était, globalement, l'une des personnalités les plus en vue du moment. Pour Jordan Miller, qui a créé en 2004 Breathe Heavy, un blog sur Britney devenu depuis un site plus généraliste, l'icône pop a parfaitement su exploiter cette omnipotence. « C'était une étoile éblouissante, dit-il, et tout ce qu'elle faisait – les concerts, les campagnes publicitaires, la musique… sa musique intouchable – formait une combinaison totalement enivrante. »

Le sentiment de libération qu'elle a mis en place au fil de ses disques était révélateur. Chaque nouveau single, chaque album, montraient une Britney plus érotique, plus clivante, un modèle que plusieurs de ses contemporaines ont utilisé avec un succès similaire : Christina Aguilera a elle aussi choisi de se rouler dévêtue dans la boue avec sa chanson « Dirrty » (tirée de son troisième album) et a été saluée pour ça. Mais il y a quelque chose dans la stratégie de libération sexuelle et de subversion de Britney qui a fait que le public s'est davantage identifié à elle. En s'exprimant par des métaphores et des performances scéniques, elle donnait aux gays tout juste sortis du placard le goût du jeu de rôle, facteur déterminant pour l'identité et l'affirmation de ses goûts musicaux.

Au début des années 2000, soit son apogée, Britney a consolidé sa carrière à coup de tubes conçus pour la radio qui flirtaient avec des idées transgressives de sexualité débridée. Mais il y avait autre chose derrière ce personnage de princesse délurée de la pop. B. Pietras, qui a écrit un essai touchant sur son admiration conflictuelle pour son idole sur Buzzfeed, en fin d'année dernière, explique que, « pour les gays, l'attrait de Britney repose sur sa façon de puiser dans ce sentiment de sexualité émancipée, mais avec une vulnérabilité qui est essentielle. Le clip de "Baby One More Time" en est un parfait exemple : elle exploite à fond l'imaginaire de l'étudiante allumeuse, alors que la chanson parle essentiellement de solitude. » Cette image de fille isolée, coincée derrière une façade pailletée, l'a suivie tout au long de sa tumultueuse vie privée.

Au milieu des scandales et des gros titres, et malgré la parution de son meilleur album jusque-là (Blackout en 2007), seuls ses plus ardents admirateurs ont continué à la suivre. « On a vu une femme toucher le fond, se rappelle Jordan Miller, mais qui n'a jamais abdiqué. Britney a trouvé la force de se relever et de continuer à jouer ce rôle de sex-symbol de la pop. » L'épisode du crâne rasé, sa performance apathique aux MTV Video Music Awards, le clip affreusement banal de « Gimme More » : ces signes présageaient une fin de carrière imminente et brutale, comme Hollywood les aime. Mais Britney a tenu bon. Sa vulnérabilité a éclaté au grand jour et ceux qui avaient un jour été ses disciples se voyaient désormais comme ses protecteurs. Cette persévérance fragile a fait de Britney un modèle fascinant, plus proche de Judy Garland que de Lady Gaga.

Cette notion de fragilité est rendue encore plus complexe par la tutelle de son père (qui continue de soulever des questions sur son autonomie, questions que se posait le New York Times en mai dernier). Toutefois, depuis son premier album post-drama (Circus en 2008),  c'est le socle sur lequel elle a choisi d'ériger sa nouvelle personnalité. Elle rougit et trébuche en interview mais, sur scène, le gimmick « It's Britney, bitch ! » prend alors tout son sens et donne à son public la force nécessaire. Dans la réalité, cette force semble épuisée. La formule la plus mémorable de son album Blackout, « Gimme More », paraît d'ailleurs plus adéquate, car tout le monde peut se la réapproprier à son compte. Et cette possibilité favorise sans doute l'adoration que lui voue son public gay.

Après tout, la carrière de Britney Spears donne souvent l'impression d'être un canevas sur lequel on peut projeter à loisir les idées qu'on se fait sur les vedettes de la pop et leur sexualité. Parmi toutes celles qu'incarne Britney, la figure de la très ennuyeuse mère de famille reste à l'esprit. Ses transitions d'étudiante allumeuse à dangereuse séductrice, de serveuse ingénue à banlieusarde dévergondée ne sont pas de convaincantes et complètes réinventions d'elle-même, un art que Madonna maîtrisait et que Lady Gaga a aujourd'hui fait sien.

Néanmoins, son public gay a créé un lexique ludique pour parler de cette multiplicité, composé de mots-valises qui désignent différentes périodes de sa carrière : de Circusney à Gloryney. D'autres louent les différentes facettes de leur idole : elle est par-dessus tout Godney, mais aussi Sassney quand elle s'emporte, Danceney quand elle est impeccable sur scène, Fiercey quand elle est d'attaque et même Starbucksney quand elle passe chez Starbucks... Chacune de ces Britney nous montre une des nombreuses facettes qu'elle incarne. Et elle semble en incarner à l'infini. Voilà peut-être la raison pour laquelle Britney Spears aura toujours sa place dans les playlists gays du monde entier : elle est en quelque sorte une boule à facettes chatoyante, un reflet fêlé dans lequel se voient tous ses fans sur le dancefloor.