Société

Des nymphomanes au cœur plus grand qu’une boîte de condoms

«L’idée du choix dans le travail du sexe se rapproche du mythe, car dans notre société un travail est toujours à la fois un choix et un besoin»
02 mars 2017, 11:00pm
Bosc d'Anjou. Used under the Creative Commons License 2.0 license

Quand j'annonce que je suis travailleuse du sexe, une personne, surprise mais ne voulant pas avoir l'air condescendante ou contre les boîtes de 36 préservatifs, tente toujours de me rassurer en disant : « Mais toi, tu fais ça pour les bonnes raisons. »

Ça n'existe pas, les bonnes raisons. Ou les mauvaises raisons.

Dans un contexte économique capitaliste, où les micro-ondes et les bottes d'hiver ne poussent pas dans les arbres, travailler est une décision ordinaire. Et être travailleuse du sexe, ce n'est pas vendre son corps. Être travailleuse du sexe, c'est travailler. En offrant des services sexuels contre rémunération. Et en gardant tous ses poils de chatte et ses gros orteils pour soi.

En l'honneur du 3 mars, la journée internationale des travailleuses du sexe, des copines travaillant dans l'industrie se sont penchées avec moi sur les clichés qu'elles détestent le plus, afin de déconstruire l'image de l'escorte au corps identique à la tête vide et qui partage son quotidien avec les pires pervers, c'est-à-dire, évidemment, des mecs prêts à payer pour baiser en missionnaire.

Les travailleuses du sexe sont nymphomanes ou très pauvres

La prostitution n'est pas une activité qui se réduit au besoin ou au plaisir. Certaines personnes en détresse financière vont se tourner vers le travail du sexe, d'autres se débrouilleront autrement pour pouvoir se payer du beurre d'arachide ou un logement décent. Comme certaines personnes décideront de sucer à genoux pour s'acheter un nouveau iPhone et d'autres prendront des contrats en traduction en extra, afin de se payer une semaine à Cuba.

L'idée du choix dans le travail du sexe se rapproche du mythe, car dans notre société un travail est toujours à la fois un choix et un besoin. Joyce, une travailleuse du sexe européenne, en a marre de ceux qui pensent que le travail du sexe est un constat d'échec, une activité financière en mode survie : « Souvent il y a tout à fait moyen de survivre sans. Voir d'avoir des revenus corrects. C'est rarement la puterie ou la mort, mais plutôt la puterie ou l'aide sociale, la puterie ou McDonald, la puterie ou ne pas voir ses enfants, la puterie ou bosser 42 h/semaine, la puterie ou arrêter ses études... C'est comme les autres jobs : on réfléchit au pour et contre, selon sa situation personnelle. »

Joyce se rend compte aussi que ce cliché est dangereux, car il nie toute autonomie et cache les victimes réelles de travail sexuel forcé, tout en balayant une réflexion nécessaire sur les problématiques reliées à la pauvreté extrême ou au manque d'ouverture et de choix de profession pour certaines communautés marginalisées et fragilisées, comme les autochtones et les transgenres.

« Les travailleuses du sexe sont toutes des victimes de viol »

Le cliché du traumatisme sexuel horripile Lara : « On se serait toutes fait multi-violer par nos oncles, père et frères. Bref, on est des survivantes paumées. »

Souvent, cette affirmation est dite comme si c'était mal de se tourner vers l'industrie du sexe après un événement traumatisant. Ça suggère que les escortes sont totalement démentes et qu'elles ne réussissent pas à penser par elles-mêmes parce qu'elles ont déjà été forcées à avoir des rapports sexuels sans consentement.

Je ne connais pas d'autres corps de métier subissant de tels amalgames. Si toutes les victimes de viols devenaient dominatrices ou danseuses, ça voudrait dire qu'une femme sur trois au Québec gagnerait sa vie en collectionnant le foutre dans des condoms, après une agression. « Sinon au pire, ça prouve quoi? Qu'on soit des résilientes, c'est grave? » demande Anémone.

Les victimes qui se tournent effectivement vers l'industrie le font parfois pour se réapproprier leur corps. « J'ai entrepris ma carrière d'escorte dans une perspective d' empowerment et d'autothérapie suite à plusieurs agressions sexuelles. Je me suis guérie de mon mal-être grâce à ce travail. L'argent n'était pas ma motivation. Je voulais guérir », assène Macha.

Susie, une transgenre, note aussi qu'elle a réussi à surmonter des oppressions grâce au travail du sexe : « Il n'y a que dans ce boulot que je n'ai pas peur des hommes, alors qu'ils m'ont tabassée durant toute mon enfance. »

Les travailleuses du sexe sont toutes minces et bleachées de l'anus et de la tête

J'ai connu des escortes avec des poils sous les bras. Une gérante d'agence de BBW (Big Beautiful Women), qui voyait des clients américains arriver à Montréal juste pour rencontrer des escortes chubby. Des dominatrices au nez affublé de dix piercings. Des femmes avec des cheveux rasés, de toutes les couleurs, avec des tatouages sur les cuisses et des varices derrière les jambes. Il y a énormément de corps différents dans l'industrie du sexe, comme Vanessa le signale, en imitant les femmes qui se plaignent que leur poids les empêche d'être payée pour une pipe : « Oh moi, j'aimerais bien mais je suis grosse, j'ai du bide, je ne suis pas aussi belle que toi, etc. Mais non ma louloutte, faut pas être Miss Univers pour entrer dans la puterie. »

Si les blondes aux gros seins restent populaires dans les fantasmes, il n'y a pas que pour elles que les clients et clientes sont prêts à sauter dans un lit king à l'hôtel.

Les travailleuses du sexe attendent d'être sauvées ou mariées pour cesser de travailler

Pas de capitaine « Sauvons-les-Putes » dans le lit de mes copines qui se paient pizzas et bouquets de marguerites grâce aux érections qu'elles provoquent.

Beaucoup de travailleuses du sexe ont une blonde ou un conjoint. « Il ne serait pas acceptable d'avoir une vie conjugale pour nous », déplore Anémone. Pourtant, les clients ont bien souvent une épouse et ils sont capables, eux, de ne pas s'évanouir en passant d'un hôtel au domicile familial. Anémone continue en mentionnant que sa voisine, voyant qu'elle était enceinte, lui avait demandé si elle savait qui était le père de son enfant. Anémone en avait profité pour lui rétorquer que oui, elle le savait, c'était bien son conjoint depuis quatre ans le futur papa : « Mais pourquoi cette question? Parce que si tu demandes, c'est peut-être que tu n'es pas claire, toi, à ce niveau, et que tu ne connais pas l'identité du père de tes trois enfants? »

Pour Macha, il ne faut pas avoir nécessairement le réflexe de protéger notre famille : « Je ne cache pas ma profession à mes parents ni à ma petite sœur de 17 ans, à qui j'en parle sans tabou. Ma sœur rêve de faire de la webcam lorsqu'elle sera majeure et m'a demandé de l'aider à trouver un médium sécuritaire pour atteindre son objectif. C'est la perspective la plus réjouissante de sa vie, de pouvoir explorer ses idées, ses désirs et même ses craintes! »

Les travailleuses du sexe ont un grand cœur

« Ah, ces braves dames qui s'occupent de soulager les pauvres hommes frustrés sexuellement. Ce qu'elles sont altruistes. Genre limite on nous prendrait pour un service public de charité », déplore Susie.

Mes amies travailleuses du sexe condamnent aussi l'image de la prostituée toxicomane.

« Je n'ai pas à juger de la consommation de drogue de personne. Je ne juge pas mes clients qui prennent de la coke devant moi et qui sont avocats, alors laissons tomber notre condescendance face aux travailleuses du sexe qui consomment aussi », explique Macha.

Ou encore,  l'image de la fille surmenée parce que vingt hommes se sont branlés entre ses seins durant la journée.

Les travailleuses du sexe passent plus de temps devant l'ordinateur ou au téléphone, à faire le tri de clients potentiels ou de mecs qui veulent juste troller et poser de faux rendez-vous, qu'à quatre pattes. Si la majorité des clichés dérangent, Anémone dit qu'un cliché l'arrange bien: « Celui de la prostituée jeune qui se balade le long du trottoir en minijupe et bas résille la nuit tombée. C'est tellement à l'opposé de ce à quoi je ressemble que je peux plus facilement cacher mon boulot aux policiers et à mon entourage. »