Avec les prostituées transsexuelles de Singapour
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Santé

Avec les prostituées transsexuelles de Singapour

Dans la cité-État asiatique, un foyer permet aux travailleuses du sexe trans de ne pas passer la nuit dans la rue.
16 décembre 2016, 6:00am

June a effectué sa transition en accord avec sa famille alors qu'elle était âgée de 17 ans. « J'ai compris que j'étais transgenre en arrivant au lycée », me précise cette désormais quadragénaire lorsque je la rencontre à Singapour. « Un groupe d'élèves n'arrêtait pas de me traiter de bapok, un terme malais hyper désobligeant qui signifie plus ou moins trans, poursuit-elle. C'est à cette époque-là que j'ai su que je devais être fière de mon identité. »

Les transsexuelles qui vivent dans la très conservatrice Singapour sont bien souvent rejetées par l'ensemble de leur famille. Pour certaines, leur seule solution est de parcourir les rues à la recherche de clients afin de survivre. Aujourd'hui, les femmes ayant effectué leur transition dans les années 1970, 1980 et 1990 font face à un futur incertain, dans lequel des prostituées âgées n'auront que très peu de place.

Après avoir constaté qu'aucun dispositif d'aide à ces femmes n'existait dans le pays, June et sa défunte sœur – également transsexuelle – ont ouvert le premier refuge pour femmes trans en 2014. « Ma grande sœur me disait tout le temps que nous avions eu beaucoup de chance et que nous devions rendre ce qu'on nous avait donné », déclare June.

June évoque avec moi son bonheur lorsqu'elle a remarqué la naissance de sa poitrine.

À l'origine, le foyer était situé dans le grenier d'un petit magasin. Il n'y avait de la place que pour trois femmes. C'est en octobre dernier que June a changé de lieu et s'est installée dans un bâtiment permettant d'abriter douze personnes. Le projet a été entièrement financé par des associations et des citoyens singapouriens via une campagne de crowdfunding ayant dépassé de très loin l'objectif de départ.

Cet argent servira à financer le foyer pendant deux ans, offrant aux femmes hébergées le gîte et le couvert. Ces dernières sont accompagnées dans leurs démarches de recherche d'emploi tout au long de leur séjour dans le foyer. Tous les trois mois, un bilan est réalisé afin de savoir où elles en sont.

Des lits superposés dans le foyer, à côté de casiers dans lesquels les femmes déposent leurs effets personnels

La générosité de certains Singapouriens donne de l'espoir à June. Elle espère que d'ici quelques années les transsexuelles n'auront aucun mal à se faire accepter au sein de la société. Elle espère également que d'ici quelques mois certaines filles seront employées par ce même foyer et aideront les nouvelles arrivantes.

Tous ces produits ont été offerts par des inconnus aux femmes hébergées.

Malgré son conservatisme, Singapour a toujours eu une attitude relativement bienveillante à l'égard de sa communauté transsexuelle. Dans les années 1950, les « Asian Queens » ravissaient les touristes en déambulant dans les rues. La première chirurgie de réattribution sexuelle dans le pays a eu lieu en 1971. Plus de 500 opérations ont été réalisées dans les 20 années qui ont suivi, jusqu'à ce que l'épidémie du SIDA effraie le gouvernement en place, qui a décidé de restreindre drastiquement l'accès à une telle chirurgie.

Singapour a toujours été réputée pour son grand écart moral. Cité-État réprimant fortement la sexualité hors mariage, elle accepte pourtant la prostitution, qui est une activité tout à fait légale. Cette industrie est d'ailleurs très réglementée et des contrôles sanitaires ont lieu tous les mois.

Le salon du foyer

June rejette l'idée selon laquelle les transsexuelles seraient toutes dans une situation de grande détresse. « Tout le monde a ses hauts et ses bas vous savez, me rappelle-t-elle. Les trans doivent faire face à de nombreux défis, comme n'importe qui. » June ne manque pas de faire preuve de pragmatisme quand il s'agit d'évoquer le travail sexuel, l'une des principales sources de revenus pour de nombreuses trans à Singapour. « Le travail sexuel reste du travail, dit-elle. C'est sans doute la seule industrie qui ne remet pas en cause notre identité. Le travail sexuel a permis à notre communauté de s'affirmer, de mener une vie indépendante sans nous conformer à ce que la société voudrait de nous. »

June essaie d'inculquer aux transsexuelles qu'elle croise la confiance et la fierté qui l'animent depuis des années. « La chose la plus importante est d'être vous-même et de vous accepter, précise-t-elle. Aujourd'hui, quand je me réveille, je suis fière d'être la personne que je suis, et c'est le plus important. Un tel sentiment est primordial. Malgré les discriminations auxquelles je fais face, je suis très heureuse de mener la vie que je mène. Les gens ont tendance à me considérer uniquement selon mon statut de transsexuelle et oublient que je suis une femme qui désire exploiter au maximum ce que la vie a à m'offrir. »

June dans son appartement

Le salon du foyer, dont l'adresse ne peut être révélée par sécurité

Dans le salon du foyer, une photo de June et de sa sœur

L'urne contenant les cendres de la sœur de June, Irene, décédée l'année dernière