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Comment gérer une salle de muay thaï en Thaïlande

Avec des feuilles de présence et le contrôle strict de sa formation, le gymnase de Santai fait de son mieux pour réaliser son objectif, devenir une salle à la Bangkok style dans le nord de la Thaïlande.

par Lindsey Newhall
29 Février 2016, 9:30am

« Trop de gens, trop de gens, se répète Nik Hjalmarsson pendant une session d'après-midi bien remplie à la salle de sport de Santai. Parfois tout le monde vient, parfois personne ne vient. »

Au bout de vingt minutes, le gymnase est bondé d'élèves du Santai en train de se préparer, de sauter à la corde, de se bander les mains et d'enfiler leurs gants. Ils amènent les tapis en damier devant les miroirs. Ils trouvent de la place entre les sacs de frappe.

Nik fait des tours du gymnase, l'air concentré. Il tient dans ses mains une liste longue de deux pages de noms qui ne sont pas Thaïlandais. La date est inscrite au-dessus de chaque colonne. Les feuilles sont parsemées de croix. Certaines lignes sont pleines, d'autres sont remarquablement vides. Nik remplit sa feuille de présence.

Le gymnase de Santai, situé dans le quartier de San Kamphaeng, dans la périphérie nord de Chiang Mai en Thaïlande, est un gymnase qui accueille volontiers les étrangers. Il est connu pour dispenser un entraînement et une technique solides : ce n'est pas là que vous pourrez profiter de "vacances à la muay thaï" si vous êtes un élève étranger. Pas de piscines, pas de cours de Cross-fit, pas d'excursion hebdomadaire sympathique.

Le gymnase a été créé en 2002 par les champions thaïlandais Daodern Pinsichai et Anantachai Pinsichai. A ses débuts, quasiment la totalité des boxeurs étaient Thaïlandais. Mais ça a changé lorsqu'un propriétaire de gymnase canadien a passé un marché avec les propriétaires du Santai pour ouvrir un gymnase partenaire au Canada. En 2010, alors que l'activité s'était réduite, Anantachai s'est rapproché d 'Ood, son ami et ancien compagnon de classe, pour lui demander si lui et sa femme suédoise, Nik Hjalmarsson, étaient prêts à récupérer le gymnase.

Ood et Nik ont accepté et ont rédigé un nouveau contrat avec le temple local et Wat Santai les propriétaires des terres. Ils ont rénové le gymnase, puis l'ont rouvert. Après des premiers mois d'essais compliqués, les affaires ont repris et se sont maintenues à un bon niveau.

Leur réussite dans la dispense d'un entraînement de haute qualité à une clientèle internationale est en partie due à leur politique de limitation du nombre d'inscrits : pas plus de trois apprentis par entraîneur. Aujourd'hui, Santai peut fièrement compter sur huit entraîneurs, limitant ainsi le nombre d'élèves à 24. « Chacun a un sac de frappe, chacun a un entraîneur. Personne ne doit attendre quoi que ce soit ou qui que ce soit pour travailler », explique Nik pour justifier ce quota d'élèves.

Mais ça devient compliqué lorsque les gens paient pour des sessions en groupe et annulent à la dernière minute ou sont absents à plusieurs reprises. De plus, il est facile de limiter le nombre d'étrangers qui peuvent vivre et s'entraîner au gymnase, surtout lorsqu'ils réservent au préalable. Mais comment faire pour ceux qui viennent sans rendez-vous ?

Pour un gymnase aussi efficace que voudrait l'être Santai, organiser les sessions est un vrai défi. D'où les feuilles de présence.

Ce n'est pas très courant dans les gymnases thaïlandais de faire des feuilles de présence. Dans la plupart des gymnases, l'entraîneur en chef se charge de se rappeler de l'assiduité de chacun et d'appairer en conséquence les apprentis boxeurs avec un entraîneur approprié. C'est principalement vrai dans les gymnases où il y a un nombre important d'élèves étrangers ou nouveaux. Beaucoup de gymnases thaïlandais n'ont qu'une poignée de boxeurs et il est par conséquent moins important de décider qui s'entraîne avec qui. Ce qui n'est pas le cas ici à Santai où la population d'élèves étrangers approche souvent, voire dépasse, la limite fixée.

L'étape suivante dans l'organisation de l'entraînement à Santai c'est de réussir à former les bonnes paires élève-maître dans la journée. Nik et ses deux entraîneurs vétérans, les frères jumeaux Kru Phon et Kru Lop, anciens boxeurs de l'Age d'Or, s'assoient sur le côté du ring et assignent chaque étudiant à un entraîneur. Nik aide, Lop aussi, mais en tant qu'entraîneur en chef, Phon a le dernier mot. « Kru Phon est là depuis le début, dit Nik. J'ai mon avis mais je demande toujours à Kru Phon. »

Ensuite, Nik, Phon et Lop se dirigent vers le tableau veleda accroché au mur et listent le nom de chaque étudiant en dessous du nom de l'entraîneur avec lequel il va travailler pendant la session. Lorsque les noms sont notés, les élèves étrangers du gymnase se regroupent autour du tableau tels des élèves de théâtre autour de la liste des sélectionnés après une audition.

Il s'agit du déroulement au jour le jour, mais chaque entraînement suit un déroulement bien précis qui commence avec Kru Phon et Kru Lop. Lorsque des nouveaux arrivent, leur niveau est évalué le premier jour. A Santai ça veut dire qu'ils vont passer leur première session d'entraînement avec un des jumeaux, Lop ou Phon, qui détermine ensuite le meilleur programme d'entraînement pour chaque individu. Les débutants sont souvent placés avec Lop ou Phon jusqu'à ce que leur technique ait atteint un niveau moyen, moment à partir duquel il peuvent rejoindre les élèves plus avancés travaillant avec les six autres entraîneurs de Santai.

Phon et Lop entraînent donc les prétendus débutants, mais dans une salle de sport qui accueille des étrangers, "débutant" peut vouloir dire beaucoup de choses, et n'est pas forcément lié au nombre d'années d'entraînement. « On a deux personnes qui s'entraînent depuis des mois dans le sud de la Thaïlande, raconte Nik, mais ils ont quand même besoin de revoir les bases parce qu'ils ne sont pas capables de donner un vrai coup de pied. Il frappent comme au football. Ils doivent apprendre à utiliser leur bassin lorsqu'ils frappent. Du coup il vont rester là (dans le « ring des débutants avec Phon et Lop, ndlr), jusqu'à ce qu'ils apprennent. »

Kru Phon ne rigole pas avec la technique. Il voit tous les jours la même chose : des élèves étrangers qui lui disent qu'ils s'entraînent depuis plusieurs mois ou plusieurs années dans leur pays d'origine. Et pourtant ils ne savent même pas donner un coup de pied correctement. Quand il leur demande qui leur a appris, la plupart du temps ils lui répondent que c'est un entraîneur thaï dans leur pays. Il n'y a rien qui ne l'exaspère autant que des Thaïlandais qui enseignent le muay thaï n'importe comment à l'étranger.

« Quelques Thaïlandais qui n'y connaissent rien en Muay Thaï peuvent enseigner à l'étranger parce qu'ils parlent anglais, mais la technique qu'ils enseignent est mauvaise, justifie Phon. Certains d'entre eux n'ont jamais combattu, ou bien juste une fois lors d'un festival. Mais comme ils parlent anglais et sont Thaïlandais, tout le monde pense que ce sont des entraîneurs de muay thaï. Mais ils enseignent mal. Ils n'expliquent pas pourquoi il faut garder les mains hautes, pourquoi il faut basculer son bassin au moment de donner un coup de pied. J'ai bien peur qu'ils finissent par détruire le muay thaï, ou du moins qu'ils l'emmènent dans la mauvaise direction à l'étranger. Ca m'inquiète beaucoup. »

Phon fait ce qu'il peut pour combattre ça, en insistant excessivement sur la technique avec ses élèves débutants, en leur donnant une base solide. Après avoir réussi à maîtriser les prérequis essentiels du muy thaï de Santai, les élèves vont ensuite avec les autres entraîneurs, chacun ayant ses propres spécialités. Même si Phon et Lop entraînent aussi des boxeurs perfectionnés, peu d'élèves restent avec les jumeaux sur le long terme. Le Santai a besoin d'eux pour la pléthore de nouveaux débutants qu'ils accueillent régulièrement.

Pour les boxeurs intermédiaires et avancés, la direction du gymnase a une théorie sur la meilleure manière de les entraîner : les faire tourner, leur montrer la diversité qui existe, la raison étant que suivre différents entraîneurs, et donc différents entraînements, forme des boxeurs complets. « La contribution de chacun est importante, explique Nik. Dans certaines salles de sport, tu te mets juste avec un entraîneur et tu restes pour le reste de ta vie. »

Les boxeurs de haut niveau peuvent travailler exclusivement avec un entraîneur particulier sur le long terme s'il y a un bon feeling, même si Nik émet quand même des réserves. « Je pense que ça casse le développement [de rester avec un seul entraîneur] parce qu'à mon avis chaque entraîneur peut transmettre quelque chose de nouveau. »

Mais quid des enseignements opposés ? Après tout, chaque entraîneur, comme chaque boxeur, a son propre style. Mais à Santai, les styles opposés ne sont pas vraiment un souci – les entraîneurs de Santai, même s'ils viennent de différentes régions de Thaïlande, ont tous passé la plupart de leurs années formatrices au Pinsinchai Gym à Bangkok, et ont donc tous supposément le « Pinsinchai »

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La méthode est différente pour les boxeurs qui ont des combats programmés. « Les deux dernières semaines avant un combat, tu restes avec le même entraîneur, explique Nik. On ne mélange pas les entraîneurs avant un combat, ça pourrait être déroutant. »

Quoi qu'il arrive, lorsqu'un un élève demande à travailler avec un entraîneur en particulier, la direction se fait souvent un plaisir de l'arranger, pourvu que les bases soient validées. Mais encore une fois, « même si tu n'as pas les bases, tu peux quand même t'entraîner avec tout le monde, ajoute Nik. C'est pas un système fermé. On veut juste voir de l'amélioration, du progrès. »

La salle de sport est aussi de plus en plus connue pour sa liste de boxeurs thaïlandais célèbres devenus entraîneurs, notamment les illustres Thailand Pinsinchai et Manasak Pinsinchai. Un autre entraîneur, Keng, est aussi un boxeur actif dans les arènes les plus prestigieuses de Thaïlande. Les entraîneurs plus vieux, Nan, Dang, Phon, et Lop sont tous d'ancien boxeurs de l'Age d'Or nés dans les années 1960. « Ce qu'ils ne savent pas à propos du muay thaï, vous n'êtes pas censés le savoir », plaisante Nik.

A partir de là, la direction de Santai souhaite construire une salle de sport Bangkok-style à Chiang Mai. Deux des résidents thaïlandais de Santai, Manasak et Zeeta W. Santai, ont combattu récemment lors d'un événement majeur à Lumpinee. Les deux ont gagné.

« C'est quelque chose quand même vous savez, affirme Nik. On veut plus de boxeurs thaïlandais de haut niveau ici. C'est pour ça qu'on a Manasak et Thailand ici.

Maintenant que Thailand Pinsinchai fait partie de l'équipe Santai, la salle a récemment accueilli deux de ses élèves les plus performants, Prakraiphet Nitisamui (un champion de Channel 7), et Yodwandee « Yokphet » Nitisamui (un champion de tournoi à Channel 7), les deux ayant autour de 25 ans et étant des boxeurs actifs dans la capitale. Si tout se passe comme prévu, les boxeurs de Santai feront le voyage à Bangkok tous les mois. « C'était le but depuis le début, donc on va continuer à pousser dans ce sens là », explique Nik.

C'est un équilibre difficile à trouver que d'entraîner des élèves étrangers de tous les niveaux tout en développant les meilleurs talents thaïlandais. Beaucoup de gymnases n'arrivent pas à remplir les deux objectifs. Il arrive souvent que des salles commencent à accepter des étrangers et finissent par se rendre compte que ces derniers ne sont pas satisfaits du peu d'attention qu'ils reçoivent car l'équipe du gymnase est davantage dédiée à ses boxeurs thaïlandais au talent prometteur. Ou à l'inverse, le développement des boxeurs thaïlandais est mis de côté car toutes les ressources sont canalisées pour s'occuper des clients étrangers qui paient cher leur place.

Avec ses entraîneurs reconnus et sa gestion méticuleuse, Santai est sans doute l'un des seuls gymnases à trouver l'équilibre qu'il recherche. Si la loyauté et le protectionnisme des élèves sont de bons indicateurs, alors Santai se porte bien. Un élève étranger que j'ai interviewé à propos de Santai m'a demandé de ne rien écrire à propos de la salle. « On ne veut pas que les gens sachent à quel point cet endroit est bien parce que sinon il sera envahi, » m'a-t-il dit.

« Beaucoup d'élèves nous disent qu'on est beaucoup plus orienté technique que les autres salles de sport, remarque Nik. Je pense que c'est bien qu'on le soit. Si je vois un entraîneur qui est juste en train d'épuiser les élèves, et non pas en train d'enseigner, je lui dirai, "Hé, tu es censé enseigner." Si je vois un élève exécuter un geste technique de travers et que son entraîneur ne le reprend pas, je lui dirai, "Tu n'es pas en train d'enseigner." On ne paie pas les entraîneurs pour dire, "Ooooay" et pour tenir les pads. On pourrait entraîner un singe à faire ça. »