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Sports

Les souvenirs d’un ancien « Commando Ultra » marseillais

Baston, insultes et baston, les ultras du stade Vélodrome aiment le vrai football.
25.1.16
Photo via Flickr

Cet article a été initialement publié sur VICE en août 2015.

Le Commando Ultra'84 est le premier groupe de supporters ultras de Marseille – et de France. La formation, composée majoritairement de mecs issus des quartiers populaires et ouvriers de la ville, est apparue en 1984 sur les bords de la Méditerranée afin de défendre le plus énergiquement possible les couleurs de l'Olympique de Marseille. Comme à la plupart des crews de supporters de la ville, on leur a reproché au cours des années 1980 et 90 des trucs tels que de nombreuses bastons, vandalismes et autres attaques en réunion dans diverses villes européennes, à ce point que les autorités du Stade Vélodrome, où joue l'OM, leur ont interdit de s'appeler Commando Ultra – depuis 1986, ils s'appellent officiellement Ultras Marseille, quoique ce nom ne soit quasi-jamais utilisé.

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Nicolas [son prénom a été modifié] est un ancien des Commando Ultra. Aux côtés de ses compagnons, il a participé, à la grande époque, à la mise en places de dizaines d'animations dans le Vélodrome et sillonné la France et l'Europe pour supporter son équipe. À certaines occasions, Nicolas a aussi pris part à des bagarres mêlant des supporters de Marseille à des fans adverses – ou à la police. Bien que la violence ne représente selon ses dires qu'une « infime part de la vie d'un ultra », Nicolas a bien voulu répondre à quelques questions à propos de la violence chez les ultras marseillais à la fin des années 1980 et au début des années 1990.

VICE Sport : Peux-tu me parler de la violence liée à la scène ultra marseillaise à la fin des années 1980 ?
Nicolas : Déjà, il est bon de savoir qu'avant les années 1980, c'était très violent pour les supporters adverses à Marseille. Les rares fans d'autres équipes qui se rendaient chez nous étaient régulièrement dépouillés, les voitures étaient vidées. Avec l'apparition des groupes de supporters ultras [Commando Ultra en 1984, South Winners en 1987… N.D.L.R.], la violence s'est tout de même plus ou moins canalisée. Ça ne cognait plus sur n'importe qui.

Puis au fil des années, fin 80s-début 90s, on a commencé à voir de plus en plus de supporters adverses venir sur Marseille. A domicile, il y a eu des gars coursés, des groupes attaqués… Mais les moments les plus chauds de cette époque, c'était lors des déplacements ; en fait, tu devenais vraiment accepté par ton groupe lors de ces matchs à l'extérieur. Il fallait pouvoir protéger le matériel, la bâche. S'il y avait un problème, tout le monde bougeait, même si c'était quelqu'un de chez nous qui avait fait une connerie. En déplacement, tu représentes ta ville, ton club.

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Quand as-tu commencé à te rendre au stade ?
Je suis arrivé au stade Vélodrome à 16 ans, lors de la saison 1987-1988. Des gars que je connaissais avaient réussi à choper des places en quart de virage lors d'un match de coupe d'Europe entre l'Olympique de Marseille et l'Ajax d'Amsterdam. J'y suis allé et j'ai passé toute la rencontre à regarder les tribunes et les ultras. On a perdu, mais je souviens des supporters qui chantaient et gesticulaient. Trois jours après, j'étais parmi eux, avec les fous furieux de l'époque, pour une rencontre Marseille-Laval. Bernard Tapie, président du club à l'époque, avait offert l'entrée au stade pour ceux qui avaient assisté à la défaite face à l'Ajax.

C'est un univers qui t'a plu dès le départ ?
Oui. Ça m'a de suite attiré alors que je ne connaissais pas du tout le mouvement, comme tous les jeunes arrivés dans la mouvance ultra française pendant cette période. J'allais au stade pour l'ambiance, mais surtout pour supporter l'OM. On était là pour les joueurs, pas pour se regarder le nombril. On se rendait notamment à l'entraînement de façon régulière, on discutait avec les journalistes. Chose qui ne se voit plus trop aujourd'hui – mais bref.

La violence fait-elle partie intégrante de la mouvance ultra ?
Disons que si la violence n'est pas forcément ancrée en nous, mais elle est intimement liée aux ultras. Pas forcément recherchée – sauf circonstances exceptionnelles : après le vol de matériel par exemple –, mais assumée. Mais bon, il faut être honnête et reconnaître que la violence rajoute aussi du piment, de l'excitation. Personnellement, je préférais jouer Lyon avec qui ça pouvait chauffer plutôt qu'un club avec peu de supporters, ou pas très actifs. Que ça soit dans la rue ou au niveau des animations et des chants, les ultras veulent toujours être les meilleurs.

C'était chaud tes premiers déplacements ?
Pour un nouveau de ces années, les plus tendus c'était forcément les déplacements dans la région. Toulon en tête. Il y avait une rivalité pour la suprématie du Sud, des gars en face… Ils nous attendaient tout le temps et vice-versa quand ils venaient chez nous. Le but premier n'était pas de se taper, mais il y avait un risque et il était hors de question de ne pas sortir du bus s'il était attaqué.

Dans le reste de la France, les déplacements s'organisaient souvent à l'arrache. Sans compter qu'il n'y avait pas de tribunes réservées aux visiteurs comme maintenant. Du coup, il fallait se faire sa place, se retrouver au milieu du public local et, même si on ne le cherchait pas forcément, ça partait souvent en couilles. Je me souviens de mon premier déplacement à Lyon au début de la saison 1992 – c'était bouillant ! Les policiers n'étaient pas entraînés comme aujourd'hui, ils avaient juste une matraque pour séparer les groupes qui se tapaient dessus. Au final, c'était un vrai bordel avec des Marseillais qui coursaient des Lyonnais, des Lyonnais qui cognaient des flics puis des flics qui coursaient des Marseillais.

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C'était quoi le rituel d'un déplacement à l'époque ?
On arrivait le matin dans la ville, puis on mangeait et buvait un coup avant d'aller au stade le soir. Comme je te l'ai dit, ça se croisait surtout par hasard dans les années 1980-1990. On ne recherchait pas trop la violence, mais il n'était pas question de se cacher ou de rentrer dans les clous en attendant les ordres de la police, les escortes etc. Il fallait représenter l'OM partout où le club jouait. On est allé à Zagreb, en Grèce… Lors des rencontres à Paris pour jouer le PSG, ça pouvait être différent. Les flics ont commencé à nous donner des rendez-vous à 30 kilomètres du Parc pour nous encadrer. Ils n'hésitaient pas à nous demander la plaque d'immatriculation des bus pour pouvoir nous intercepter au cas où.

Avec le temps, on savait que certains déplacements pouvaient être chauds et on s'organisait en conséquence avec du matériel. Après on a eu pas mal de mauvaises surprises aussi – et ça nous est aussi arrivé de courir.

L'antiracisme revendiqué par certains supporters de l'OM a-t-il joué lors de certains incidents des années 1980-1990 ?
Quand on est Marseillais et qu'on va à Lille, où les hools ont des tendances de droite, on sait qu'on sera peut-être attendu à cause de la réputation antiraciste qu'on traîne. Il y avait Lille donc, mais aussi Nantes avec le Loire Side [un groupe de supporters nantais sulfureux de la fin des années 1980, N.D.L.R.] et ses bons gros skins et Strasbourg avec ses Meinau Boys parfois associés à des Allemands. Sans oublier Paris et le Kop de Boulogne, évidemment.

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Y avait-il des ingrédients qui pouvaient faire dégénérer un match ?
Parfois ça craquait après la rencontre parce qu'on s'était pris des cailloux sur la gueule ou fait insulter pendant tout le match. Mais ça pouvait aussi péter d'un coup. Je me souviens d'un match à Cannes à la fin des années 1980. Il y avait un but refusé je crois, et d'un coup la tribune dans laquelle se trouvaient les supporters marseillais s'est démontée et a terminé sur le terrain. Ça s'est aussi tapé avec les flics à la sortie du stade. Une véritable explosion de violence non contrôlée.

Ça pouvait aussi être des actes de violences calculés comme lors du fameuxMarseille-Paris de la saison 1992-1993.
Oui ;on avait dissimulé des boulons dans le stade et on avait tiré sur la tribune des supporters du PSG pendant tout le match. Les Parisiens étaient passés pour les méchants avec les fusées qu'ils avaient lancées, mais on avait été aussi cons qu'eux. Une autre année, des Lyonnais venus en car s'étaient pris des plaques d'égouts lancés par-dessus un pont.

Comment réagissaient les médias à l'époque ?
Je reconnais qu'il y a eu de la complaisance de la part des médias marseillais à propos des ultras sur certains incidents. On a souvent été protégés, même quand on attaquait nos propres joueurs après des mauvais résultats, sauf dans certains journaux nationaux L'Équipe ou France Football. En février 1994 par exemple, on avait fait le coup de poing dans le stade de l'AS Saint-Étienne à cause d'une bâche volée par des supporters des Verts. Une trentaine de gars avaient pris des places dans une tribune stéphanoise et il y avait eu de gros incidents pendant le match. Cela avait même continué devant un commissariat après la rencontre. Bon là, on avait évidemment eu le droit à des articles salés. Mais bon à l'époque, c'était surtout quelques petites lignes dans les médias et pas plus. Ça a commencé à changer dans les années 2000 lors d'incidents intersupporters marseillais à cause d'histoires de business, puis toute cette répression n'a rien arrangé.

Justement, les formes de violence dans les stades ont-elles évolué depuis ?
Aujourd'hui, la violence est contrôlée. Dans le stade, il y a trop de stadiers. Les supporters sont contents quand une bombe agricole pète ou si des fans adverses montent au grillage du parcage… Sans oublier que tu te manges une interdiction de stade à la moindre connerie maintenant. À l'époque, si tu étais arrêté après avoir giflé un mec, les flics te relâchaient presque tout le temps. T'étais juste bon pour une leçon de morale.

Après, il existe toujours une certaine violence liée au football, à Marseille comme dans le reste de la France. Mais elle est plus structurée. Les gars vont faire des actions deux ou trois fois dans l'année, parfois dans des bois, et sont par ailleurs nettement plus violents que nous dans les années 1980-1990. Ils savent se battre, la plupart font des sports de combat. Certains Marseillais sont allés à Toulon cette année ou ont attaqué les Napolitains à côté du Vélodrome il y a deux ans… Mais avec cette répression, ça sera sûrement terminé d'ici quelques années.

Qu'en est-il de ton investissement en tant que supporter aujourd'hui ?
J'ai tout arrêté. Il m'arrive d'aller encore au Vélodrome de temps en temps – mais plus dans les virages.