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On est allé à une soirée pizza avec les supporters d'Emmanuel Macron

On nous a dit qu'il y avait à boire et à manger pour tout le monde chez « En Marche ! ». On a voulu vérifier ça par nous-mêmes.

par Jean-Baptiste Bonaventure
10 Avril 2017, 2:01pm

Bienvenue dans « Buffets de campagne », notre nouvelle rubrique qui s'invite dans la course à la présidentielle et appréhende la politique par le prisme de la nourriture. Dans ce deuxième épisode, notre envoyé spécial est parti casser la croûte avec les « Marcheurs », les supporters d'Emmanuel Macron.

Se remplir le ventre à un événement de campagne d'Emmanuel Macron n'a rien de simple. 

Et pas parce que, comme le soutiennent certains, le parti est une coquille vide. En fait, c'est même plutôt l'inverse : il déborde. Rien qu'en consultant l'agenda du site d'En Marche !, j'ai failli mourir noyé parmi les dizaines d'événements organisés chaque jour. Beaucoup de tractage, bien sûr, du porte-à-porte, pas mal, mais aussi des réunions de comités et des apéros. Doté d'un flair particulièrement fin, il m'a semblé que ce dernier type d'événement était le plus à même de satisfaire ma curiosité alimentaire.

Un apéro de Marcheurs au Moki Bar. Toutes les photos sont de l'auteur.

Sauvé de justesse d'une mort atroce, je finis donc par m'inscrire et me retrouve quelques jours plus tard devant le Moki Bar, dans le 20e arrondissement. C'est un estaminet comme le quartier a su en garder : modeste, populaire mais plein de charme. Pour tout dire, j'y aurais plutôt vu des supporteurs de Mélenchon que d'Emmanuel Macron. Quand j'arrive, il fait déjà nuit, la rue est calme et à travers les vitres j'aperçois un groupe d'une quinzaine de personnes qui discute tranquillement.

Des mecs sympas, nés sans estomac

J'annonce la couleur et suis accueilli avec chaleur : chez Magic Manu, on n'a pas peur des journalistes. Sur la table, des bières, des kirs, du vin mais rien à manger pour l'instant. On m'interroge, j'interroge, j'observe le groupe et très vite un de mes a priori sur l'électorat macroniste vole en éclat. Un peu stupidement, l'image que mon cerveau en avait généré contenait presque exclusivement de jeunes et fringants entrepreneurs de la FinTech, des gars qui montent des boîtes ultra-innovantes – ou qui prétendent le faire –, tapent du pognon partout où c'est possible et nous expliquent que ça va changer le monde. Mais non. En fait, une bonne partie des gens présents sont plutôt entre deux âges, voire accroche le troisième, comme Gilbert qui me dit avoir « l'âge de Tintin ». Je n'en saurais pas plus mais j'en conclus qu'il a plus ou moins soixante-dix-sept ans. Ancien élu PS de banlieue parisienne, il a rejoint les rangs d' En Marche après la victoire de Benoît Hamon, qu'il juge « trop doctrinaire », à la primaire socialiste. D'ailleurs, Gilbert admet volontiers que son champion a eu un beau coup de pot avec une droite qui a voté bien à droite et une gauche bien à gauche.

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Et de facto, ça a ramené pas mal des gens présents ce soir dans les rangs de l'ancien ministre des Finances. Les autres sont issus de la société civile, souvent des jeunes n'ayant jamais eu la fibre militante.

Comme Gabrielle, chômeuse de 29 ans, qui anime l'un des comités du 20e arrondissement ou Alice, 28 ans, ingénieure primée et dirigeante d'une petite société de conseil en innovation. Il fallait bien que quelqu'un confirme mes a priori... « C'est d'abord le personnage qui m'a séduit, ses centres d'intérêt. Notamment le fait qu'il s'intéresse aux nouvelles technologies mais aussi qu'il parle très bien anglais, ça me paraît inadmissible que ce ne soit pas le cas des autres. »

La conversation est intense mais polie, policée même. On y discute de la meilleure façon de communiquer sur la question de la famille et sur la forme que pourrait prendre la mobilisation aux législatives en cas de victoire. On se rappelle aussi des drames immobilistes des cohabitations et on se dit qu'une présidence Macron doit éviter cet écueil. À l'image d'Olivier, fonctionnaire de Bercy âgé de 56 ans, et de Béatrice, gérante d'une agence de marketing sensoriel de 42 ans, tout le monde est très intelligent autour de cette petite table et chacun se promène avec une lourde culture politique.

Ça n'empêche toutefois personne de démolir les bols de chips à l'instant où ils touchent la table.

Et pour cause, il n'y a toujours rien d'autre à manger. « Chez En Marche, on s'applique à construire plutôt qu'à rejeter », m'explique Gabrielle pour conclure. Par contre, pour ce qui est de nourrir les militants, on repassera.

Deuxième essai, deuxième échec

Quelques jours plus tard, je me replonge dans l'interminable liste des évènements destinés aux « marcheurs » et finis par choisir une conférence sur l'Europe au Comptoir de Tunisie dans le 1er arrondissement. D'après la page web du lieu, il ne s'agit pas d'un restaurant mais d'une boutique où l'on vend notamment des vins et de mets tunisiens. Quelque part dans mon esprit s'éveille un léger fantasme fait de khobz dar et de mraweb.

En entrant, la décoration délicate des lieux et la gentillesse des gens me mettent en confiance : des humains si raffinés ne peuvent pas affamer leur public. Pourtant, après les interventions de Corinne Lepage, de l'historien spécialiste de la colonisation Pascal Blanchard, du journaliste spécialiste des comparaisons entre pays européens, Daniel Vigneron, et deux témoignages d'étudiants ayant participé au programme Erasmus, la petite assemblée se disperse.

D'une oreille, j'entends que les intervenants vont aller prendre un verre, mais rien n'est proposé publiquement. De là à dire que les pointures du macronisme cultivent l'entre-soi plutôt que l'ouverture, il n'y a qu'un pas qu'il serait certainement excessif de franchir. Sauf si on a noté que Pascal Blanchard est membre de la commission « Images de la diversité » du CNC dont Marie Vanaret, qui organise la conférence du jour, a été bénéficiaire. C'est en tout cas, ce qui a été évoqué d'une phrase anodine pendant la soirée. Le monde est petit, voilà tout.

Dans la boutique par contre, pas un verre, pas un truc à picorer. J'aurais donc appris qu'il faut étendre l'Erasmus aux formations techniques, voire aux lycéens et aux seniors, que le plus grand événement français du XXe siècle fut l'exposition coloniale de 1931 et que malgré la parité presque parfaite de la Suède, le pays connaît un très haut taux de violences faites aux femmes. J'ai même croisé une vieille connaissance devenue candidat aux législatives avec un parti citoyen. C'est très intéressant tout ça – par-contre, j'ai carrément la dalle en rejoignant les rues de Paris tièdes ce soir-là.

Jacques Attali al taglio

Cette fois, j'y crois dur comme fer. L'événement est une formation au porte-à-porte dans une pizzeria du 17e arrondissement et je compte bien y faire mon devoir en m'y remplissant le bide.

En passant la porte du Pi Hour, j'ai bon espoir : une douce odeur de pizza au four me monte immédiatement au nez. Et pour cause, dans la première pièce s'étend une longue vitrine de parts de pizzas carrées qui évoquent les boutiques al taglio romaine. Juste derrière, Othmane en réchauffe certaines dans un grand four. La déco est celle d'une brasserie avec du cachet, peut-être un poil artificielle.

Dans une seconde partie du bar, je reconnais, sans les connaître, ceux que je cherche. C'est peut-être un effet parisien mais ils sont bien propres sur eux, accueillants, doux et de toute évidence cultivés. Parfois, une petite touche de décalage, celle du bourgeois qui ne veut pas trop l'être. Elsa, Othmane et Pauline, les trois membres de l'équipe du bar ce soir-là me le confirment. « Ils sont très gentils, y a plutôt une bonne ambiance. Surtout, même s'ils viennent toutes les semaines, ils n'essaient pas de nous convaincre, ils sont respectueux de ça ». Et d'ajouter pour répondre à ma question : « Oui, ce sont plutôt des gens d'âge moyen, il n'y a pas beaucoup de jeunes. »

À cet instant, une jeune femme entre et se joint au groupe, démentant la réponse de la serveuse. Elle s'appelle Camille, a 27 ans, et vient ici pour la première fois, parce que ça lui correspond et qu'elle est curieuse. Mais pas seulement. « J'ai toujours fait confiance à Jacques Attali, et puisqu'il soutient Emmanuel Macron, je lui fais confiance là-dessus aussi. » Aïe, ça pique dans ma tête. À chacun ses prophètes.

Des pizzas et du Obama

On s'échange encore des anecdotes de démarchage à domicile quand la formation commence. La foule s'est bien étoffée, il y a peut-être une quarantaine de personnes. Une jeune femme du « QG » introduit le concept et l'intervenant : Lex, un ancien de l'équipe d'Obama qui dit avoir travaillé sur 40 campagnes dans 13 pays. Boum. Ça, ça en jette et les marcheurs ne cachent pas leur excitation en applaudissant à tout rompre. Suis-je le seul à me demander combien facture un consultant américain de ce genre-là ? Probablement.

Et attention, le duo QG de Macron / Ex-Obama's buddy ne plaisante pas. Ils parlent d'un outil de ciblage des indécis utilisé par En Marche. Ils expliquent que d'ici le premier tour, il faudra faire 10 opérations de porte-à-porte par arrondissement et par semaine, notamment dans six arrondissements clés aux portes de Paris, soit au moins 150 000 portes auxquelles frapper.

On lâche des chiffres, des méthodes, des étapes-clés, des « le temps est une ressource non renouvelable » et on fait des jeux de rôle pour s'entraîner. Puis, enfin, les premières pizzas arrivent, commandées par des particuliers. Et on fait tourner les planches. L'occasion pour moi de manger enfin, indirectement, aux frais d'EM. Puis, je me décide à commander – et du coup à payer – une de ces planches avec trois saveurs différentes : épinard-chèvre-miel-figue / champignons-mozzarella di buffala / crème de truffe.

Tout est bon. La pâte est fine mais moelleuse. Or, tous ceux qui vous diront que les pâtes épaisses valent mieux que les fines méritent la potence. Les goûts sont bien là, ils explosent, attendant que la bière les fasse descendre. Pendant que je me gave, je continue à apprendre des choses. « Vous êtes les oreilles d'Emmanuel Macron », « Il faut sauver notre civilisation » (ah ouais quand même), « Ce qui a marché avec Obama, c'est de traiter les militants comme des êtres humains, pas des ressources ». Et puis, il y a les datas que l'on peut rentrer dans Je Marche, l'application qui collecte tout pour affiner la stratégie d' En Marche. Enfin, on apprend que Lex a fait du porte-à-porte à Scranton, Pennsylvanie, ville du The Office américain où le « Don't worry, we're going for the black guy » d'un grand-père à l'air conservateur lui a appris qu'il ne faut pas se fier aux apparences. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir un gag, une digression à la Michael Scott.

Produits frais et recettes maison

Pour ma part, je finis par me faire offrir une bière, une Parisienne, par la cheffe d'équipe du Pi Hour. Sympathique, elle se félicite de la présence des marcheurs chaque jeudi. Et pour cause, ça remplit, surtout dans cette rue un peu à l'écart des axes passants du 17e. « On leur demande juste de consommer et de ne pas distribuer de prospectus. » Et de compléter : « Par contre, ils boivent mais ils ne mangent pas beaucoup. Mais y a pas de licence 4 ici, donc il faut qu'ils consomment plus ! ».

Et ils ont bien tort de ne pas le faire puisqu'ici, tous les produits sont achetés chez Carniato, un grand fournisseur de nourriture italienne de qualité dont le site web détaille les origines par région de chaque produit. « En plus, ce sont des pizzas qui ne font pas grossir ! », m'annonce fièrement Pauline. Les recettes, elles, sont celles du boss et « il y en a autant pour les végétariens que pour les autres ». Mais ce n'est pas ça qui a motivé le choix des marcheurs. Ni ça ni le bio qui n'est pas très visible sur le site du fournisseur italien. Philippe Colliaux, l'un des responsables du comité du 17e arrondissement m'avoue que le défi, c'est surtout de trouver un endroit où se réunir.

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Pour manger sain, on attendra le résultat des élections. « N'oubliez pas qu'Emmanuel Macron veut imposer 50% d'aliments bio ou issus des circuits courts dans toutes les restaurations collectives, même celles des entreprises. » Mais surtout, on attendra de gagner du blé, parce que chez les marcheurs, il faut payer sa bouffe.

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