Crampes aux bras et femmes « hystériques » : une histoire accélérée de l'invention du vibromasseur
ILLUSTRATION DE VIVIAN SHIH
sexe

Crampes aux bras et femmes « hystériques » : une histoire accélérée de l'invention du vibromasseur

Il y a plus d'un siècle, alors que le plaisir féminin n'existait pas aux yeux de la société, des médecins en ont eu marre de caresser des patientes pour les « soigner ».
11.4.17

L'article original a été publié sur Broadly US.

Quand on pense aux femmes de l'époque victorienne, on s'imagine des corsets, des méridiennes et une passion pour le tricot ; et il est vrai que les dames de la fin du XIXe siècle étaient des expertes en broderie. Mais en quatrième de couverture de magazines dédiés à cet art manuel – comme Home Needlework Journal, Needlecraft ou Modern Priscilla – on pouvait trouver des publicités consacrées au deuxième loisir favori des Victoriennes : la masturbation.

Publicité

L'arrivée de l'électricité dans les foyers a permis aux femmes de la grande et petite bourgeoisie d'utiliser des vibromasseurs de manière régulière ; elles n'avaient désormais plus besoin d'aller voir leur docteur pour prendre leur pied. La révolution industrielle avait enfin offert la possibilité aux femmes de jouir chez elles, en privé. « Le premier appareil électroménager dans les foyers était la machine à coudre, en 1889 », précise Rachel Maines dans son ouvrage Technologies de l'orgasme : le vibromasseur, l'« hystérie » et la satisfaction sexuelle des femmes. Selon Mme Maines, le vibromasseur électrique a été le cinquième appareil électroménager à être inventé. Il serait apparu « neuf ans avant l'aspirateur, dix ans avant le fer à repasser électrique et la poêle à frire électrique : ça en dit long sur les priorités des consommatrices. »

Mais dans ce cas, pourquoi est-ce que l'image qu'on se fait des femmes de cette époque est plus centrée sur le ménage que sur le plaisir ? Sans doute parce que pour les gens de l'époque victorienne, stimuler le clitoris n'est pas synonyme de masturbation : ce n'était même pas considéré comme un acte sexuel ! La stimulation clitoridienne était un soin utilisé pour traiter une supposée maladie : l'hystérie. Selon les travaux du médecin britannique Havelock Ellis, publiés en 1913 dans The Sexual Impulse in Women, environ 75 % des femmes souffraient d'hystérie, une maladie dont les symptômes pouvaient aller des maux de tête à des crises d'épilepsie, en passant par un langage grossier. Tout comportement féminin s'éloignant un minimum de la norme était immédiatement taxé d'hystérique ; le remède le plus efficace, depuis la découverte de la « maladie » dans la Grèce antique, étant le massage pelvien.

Publicité

Le vibromasseur électrique. Traduction : Le vibromasseur présenté ici vous offre un éventail complet de stimulation par vibrations. Il est solide, soigné, léger et efficace. La poignée a un diamètre de 7 cm, est longue de 20 cm et ne pèse qu'un kilo. Différentes inclinaisons et vitesses sont disponibles. Tout changement peut être effectué d'une seule main, tout en tenant la poignée. Le câble et la prise permettent de le brancher sur n'importe quel circuit. Le bouton pour l'allumer ou l'éteindre est utilement placé sur la poignée. Peut s'utiliser d'une seule main ; aucune vibration ne se ressent dans la main de celui/celle qui le tient.

Les femmes de l'époque victorienne n'étaient pas censées ressentir de désir sexuel, ce qui fait que l'hystérie est devenue une « maladie » complètement indépendante du sexe. Les médecins ont même rebaptisé l'orgasme : si une femme devenait toute rouge et béate lors d'un massage pelvien, on disait qu'elle subissait un « paroxysme hystérique ». Selon Rachel Maines, les docteurs de l'époque se sont enfermés dans « la croyance simpliste selon laquelle la pénétration est la seule action sexuelle stimulante pour les femmes. C'est pour cela que le spéculum et le tampon ont causé plus de controverses dans les milieux médicaux que le vibromasseur. » Si une femme souhaitait stimuler son clitoris, elle était à l'évidence atteinte « d'hystérie » ; le seul moyen de la soigner, c'était de stimuler le clitoris jusqu'à ce qu'elle en ait assez. Bien entendu, ce « remède » ne marchait que pour une certaine durée, et les « hystériques » étaient des clientes régulières et lucratives.

Entre le Ier et IIe siècle après J.-C., le médecin grec Arétée de Cappadoce a défini l'utérus comme étant « un animal dans un animal ». Il a émis la théorie selon laquelle l'utérus, s'il était livré à lui-même, serait enclin à faire des siennes et à étrangler la femme de l'intérieur ; pour lui il fallait donc calmer cet « animal » avec des huiles parfumées. Ces huiles étaient appliquées vigoureusement sur et autour du clitoris, ce qui aidait probablement les femmes à se sentir mieux.

Publicité

Les explications pour justifier l'hystérie présumée n'ont pas manqué au fil des siècles, de l'utérus animal antique aux possessions démoniaques médiévales. Bien entendu, les femmes seraient plus aisément possédées que les hommes : le vagin serait un point d'entrée facile pour les démons, tout comme la bouche d'aération de l'Étoile Noire était un point d'entrée facile pour le missile de Luke Skywalker. Rachel Maines rappelle que les médecins n'hésitaient pas à prescrire des mariages, des balades à dos de cheval, voire des doigtages de la part de sages-femmes. À l'époque victorienne, on pensait que l'hystérie était causée par la société moderne et toutes les nouvelles exigences que l'on imposait à ces pauvres femmes. « À l'ère victorienne, les médecins ont jugé que l'hystérie était liée aux comportements dangereux des femmes éduquées », écrit Greer Theus, de la Washington and Lee University. Toutes ces machines à coudre et ce taux d'alphabétisation en hausse étaient trop durs à supporter pour le cerveau délicat et fragile des femmes. Heureusement, un nouveau traitement contre l'hystérie a fait son apparition : le traitement à l'eau, également appelé douche pelvienne.

Illustration d'une douche pelvienne

Les docteurs ont donc utilisé des lances à incendie pour venir à bout des entrejambes en feu. Les douches pelviennes, composées d'un jet d'eau à haute pression dirigée vers l'entrecuisse, ont été installées dans les thermes européens et américains au milieu du XIXe siècle. Les femmes ont rapidement apprécié cette technique et elles ont afflué dans les spas équipés de telles douches. R.J. Lane, qui a décrit ses expériences dans un spa anglais, a expliqué que les hommes étaient quelque peu effrayés par ces douches, mais que les femmes « déclaraient fréquemment, en sortant de la douche, qu'elles étaient dans une sorte d'état euphorique, comparable à un état d'ébriété ».

Publicité

En raison des crampes aux bras et de leurs doigts fatigués, les docteurs répugnaient à traiter l'hystérie. À cette époque, écrit Rachel Maines, « les docteurs n'avaient plus du tout envie de donner des orgasmes à leurs patientes ». On cherchait donc un moyen d'atteindre plus rapidement « le paroxysme hystérique ». Le premier vibromasseur mécanisé était équipé d'une manivelle. Certains vibromasseurs marchaient également à l'eau, grâce à une roue à aubes que l'on installait sur le robinet.

Mais c'est l'invention du vibromasseur équipé d'un moteur à vapeur qui a changé la donne.

Un médecin américain du nom de George Taylor a breveté le « Manipulator » en 1869. Les patientes s'asseyaient sur une table rembourrée dotée d'une sphère vibrante en son centre. « Il a principalement fait affaire avec des spas et des docteurs dont le cabinet était assez fréquenté pour justifier l'achat d'un instrument aussi lourd et encombrant », explique Rachel Maines.

Mais les docteurs ont fini par se lasser de leurs vibromasseurs marchant au charbon. Mortimer Granville a inventé le premier vibromasseur à batterie au début des années 1880, même s'il a expressément précisé que son appareil ne devait pas être utilisé sur le clitoris : « J'ai évité, et continuerai d'éviter, le traitement des femmes par percussion, tout simplement parce que je ne souhaite ni être trompé, ni tromper les autres, par les caprices de l'état hystérique, ou les phénomènes caractéristiques d'une maladie semblable », a-t-il écrit en 1883. Mortimer Granville était persuadé que les femmes simulaient des maladies dans le but d'avoir des orgasmes.

La batterie du vibromasseur du docteur Granville pesait près de 20 kg mais était soi-disant portable. À l'aube du vingtième siècle, les batteries se sont allégées et les femmes ont commencé à acheter des vibromasseurs pour leur usage personnel. Dans un catalogue Sears datant de 1918, on faisait la promotion d'un moteur pour la maison équipée de différents accessoires permettant de le brancher à un vibromasseur, entre autres : il pouvait également servir à « baratter, mixer, battre, hacher, polir et faire fonctionner un ventilateur », écrit Rachel Maines.

Selon le magasin de sex-toys Good Vibrations, les vibromasseurs ont eu droit à des pubs dans tous les magazines féminins jusque dans les années 1920. Good Vibrations, dont une partie du magasin est dédiée aux sex-toys anciens, indique que « lorsque les vibromasseurs ont fait leur apparition dans les films X, il a été difficile d'ignorer leur fonction sexuelle. En conséquence, les publicités pour les vibromasseurs ont peu à peu disparu des magazines. » Rachel Maines conclut en rappelant que l'industrie du sex-toy a pris son envol dans les années 1980, et les vibromasseurs sont alors devenus un objet courant. Après des décennies de mise en sourdine, le vibromasseur revenait enfin sous le feu des projecteurs, pour ne plus jamais le quitter.