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Je bosse dans les cuisines d'un hôpital et ce n'est pas de ma faute si la bouffe est dégueulasse

Mon job consiste à préparer et servir des plateaux-repas à la chaîne dans un centre hospitalier et je suis parfois confronté à des situations extrêmement dures. Mais qu'on soit bien clair : ne me tenez en aucun responsable de la qualité des plateaux...
29.1.16

Bienvenue dans Cuisine Confessions, une rubrique qui infiltre le monde tumultueux de la restauration. Ici, on donne la parole à ceux qui ont des secrets à révéler ou qui veulent simplement nous dire la vérité, rien que la vérité sur ce qu'il se passe réellement dans les cuisines ou les arrière-cuisines des restaurants. Dans cet épisode, on s'invite dans les cuisines d'un hôpital. Un des employés qui y travaille nous parle des joies de la restauration pour malades, entre espoir, tristesse et profonde ramasse.

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Je travaille dans la cuisine d'un hôpital. Mon job consiste à préparer des plateaux-repas à la chaîne, à nettoyer les plats et les apporter ensuite dans les chambres. La plupart du temps, je livre des personnes en convalescence après une opération. Mes supérieurs ne rigolent pas sur la bonne livraison des plateaux : il ne faut surtout pas se tromper de personne, parce que sinon les conséquences peuvent être super graves. En particulier si les patients sont diabétiques, allergiques ou doivent suivre un régime alimentaire très spécifique. Il y a une note sur chaque plateau qui explique exactement la composition de la bouffe et son destinataire.

Il y a deux sortes de plateaux-repas : les plateaux estampillés « sans régime particulier », un menu unique qui change tous les jours et qui constitue le gros du service, et puis les plateaux composés sur-mesure pour les patients qui doivent suivre un régime particulier. Les repas « sans régime » contiennent souvent du brocoli, de la purée de pommes de terre, du maïs, du poisson et des haricots verts et en général, tout ce qui est considéré comme de la « nourriture saine ». Chose assez bizarre pour le faire remarquer : on sert du poulet et des macaronis au fromage une fois par semaine. Allez comprendre.

Les patients qui se tapent le repas « normal » me disent souvent que c'est vraiment dégueulasse. Ils doivent tous être logés à la même enseigne, donc c'est souvent sans sucre, pauvre en matières grasses et franchement pas très appétissant. Il arrive qu'on me dise que ce n'est pas si mauvais que ça, mais c'est difficile à évaluer, les gens peuvent très bien dire ça par politesse. Car on a beau préparer les repas, il nous est formellement interdit d'en manger, même pas pour goûter. En fait, que cela soit au sous-sol dans la zone de préparation ou n'importe où en dehors de la cafétéria de l'hôpital, on n'a pas le droit de toucher à la bouffe.

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L'hôpital est immense et c'est assez difficile de s'y repérer. Il a coûté plusieurs millions de dollars, tous les équipements sont dernier cri, mais tout est fait dans un même moule et j'ai l'impression que tous les étages et tous les couloirs se ressemblent. J'apporte des repas à plus de 150 personnes par jour environ et je ne dois pas passer plus de trois minutes par personne. Si on prend plus de temps pour un patient, ça fout en l'air notre emploi du temps pour le reste de la journée. Je suis tout le temps debout, à partir du moment où j'embauche jusqu'au moment où je pars. Il m'a fallu un peu de temps, mais maintenant je connais tous les bons raccourcis qui permettent de rejoindre les chambres plus rapidement.

Les patients n'ont vraiment aucune idée de tout ce qui se passe avant et après qu'ils reçoivent leurs plateaux. Je suis toujours dans le jus, genre super-pressé et c'est comme s'ils ne s'en rendaient pas compte. Parfois, certains me demandent carrément de les nourrir, mais je n'ai absolument pas le droit d'être en contact avec aucun patient, c'est le boulot des infirmières. Je n'ai même pas la permission de dire « je n'ai pas le droit » ou simplement « non », donc je dois tourner autour du pot pendant des plombes pour m'en sortir. Personne n'aime qu'on lui dise non ; c'est une règle qui est supposée rendre les patients plus heureux. Du coup, je dis juste : « Ce que je peux faire c'est… », et je propose autre chose. Mais s'il y a une urgence ou qu'ils me demandent un truc vraiment important, j'appelle une infirmière. La plupart des patients âgés et désorientés ont systématiquement besoin d'aide pour aller aux toilettes, et pour ça non plus je n'ai pas le droit de les aider.

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Je ne passe pas assez de temps avec les patients pour pouvoir nouer des liens avec eux, mais j'ai quand même ma préférée. C'est une vieille dame du service psychiatrique où j'apporte des en-cas pendant mon service du soir. Elle est là depuis longtemps et connaît tous les commérages de l'hôpital. Personne ne voudrait jamais rester enfermé ici aussi longtemps qu'elle ne l'a été, mais elle essaie d'en tirer le meilleur parti. Je crois que les infirmières sont assez dures avec elle et parfois, quand elle me le demande, j'essaie de lui passer en douce une petite douceur supplémentaire. Ce qu'elle préfère c'est les crackers au beurre de cacahuète ou les barres de Rice Krispies. Ce n'est pas grand-chose mais je suis content de pouvoir faire quelque chose pour elle.

Moralement, il y a un endroit assez triste dans lequel cela peut s'avérer assez difficile de livrer les repas : c'est le service des soins intensifs. Les gens sont branchés avec des masques et des fils de partout, ils sont vraiment mal barrés. On est confronté à leurs maladies, leur souffrance et même parfois, tu vois des blessures ouvertes. C'est horrible. Dans ce cas-là, je laisse le plateau sur la table et je pars pour ne pas déranger plus.

Je pense que c'est plus facile pour les infirmières de s'occuper de ça parce qu'elles ont le droit d'interagir avec le patient. Si quelque chose arrive, je dois immédiatement appeler une infirmière et en attendant, je suis contrainte de regarder le patient souffrir jusqu'à ce qu'elles arrivent. Les infirmières sont mieux préparées à faire face à ce genre de situation.

Il arrive que des patients me crient dessus. Un type est devenu fou parce qu'on avait deux sortes de cookies : il croyait qu'on en cachait une troisième (ce qui n'était pas le cas) et il voulait précisément qu'on lui serve de cette variété de cookie qui n'existait pas. Il était branché à plusieurs moniteurs, et je pouvais voir sa pression sanguine littéralement exploser sur l'écran au fur et à mesure qu'il s'excitait.

C'est vraiment dur de continuer à tracer sa route comme si de rien n'était après ce genre d'incident. C'est le genre de trucs chiant qui va vous trotter dans la tête toute la journée. Mais comme à chaque fois dans ces cas-là, je m'en remets à nouveau aux infirmières et tout rentre dans l'ordre.

Propos recueillis par Tove Danovich.