Remettre les choses à plat grâce à la cuisine-thérapie

On a participé à un atelier de cuisine thérapeutique, une discipline culinaire qui fait le lien entre art-thérapie, développement personnel et bons petits plats.

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17 Décembre 2015, 4:40pm

La cuisine thérapie dépouille la cuisine de toutes les injonctions qui l'accompagnent. Pour le plus grand plaisir des papilles mais aussi pour soigner à votre vague à l'âme.

« Ici c'est pas Top Chef, c'est stop chef ! », tranche Emmanuelle Turquet dans un sourire. Il est à peine plus de 20 heures et cette trentenaire calme expose sa démarche aux participantes de l'atelier Papilles Créatives qui se tient dans son salon. La cinquantenaire Muriel*, la quarantenaire Hélène et sa mère Clarisse, ne sont pas venue prendre l'apéro, elles sont là pour découvrir la cuisine thérapie – une nouvelle manière d'appréhender la cuisine, où la performance culinaire et le résultat sont abandonnés au profit de la créativité et l'épanouissement personnel.

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Quelques jours plus tôt Emmanuelle nous racontait comment l'idée lui est venue, il y a près de 3 ans, après avoir quitté son boulot chez GDF Suez. « Je me suis inspirée de l'art-thérapie, qui utilise la poterie ou la peinture pour exprimer des ressentis et mieux se connaître. Non seulement l'esprit se focalise sur une activité relaxante mais en plus, il n'y a aucune obligation du résultat, c'est de la créativité libre et pure. J'ai voulu retrouver ça dans la cuisine, un domaine où les diktats sont nombreux, entre les recettes ou les émissions de télé. C'était déjà utilisé dans les hôpitaux et les maisons de retraite, mais j'avais envie de le proposer aux particuliers et aux entreprises. » Avant de commencer les activités avec ses « patients » du soir, elle pose les deux seules règles de la soirée : « bienveillance et non jugement d'une part, totale confidentialité ensuite. »

Depuis qu'elle a décidé de se lancer dans cette aventure, Emmanuelle a enchaîné les formations en art-thérapie, en développement personnel et en cuisine. Facturés 90 euros, ses ateliers de 3 heures sont un mélange subtil de ces trois univers. La soirée alterne moments de relaxation, jeux autour des sensations et deux sessions de cuisine ponctuées d'une discussion et d'une dégustation.

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Le premier jeu consiste à se présenter, à sonder l'humeur de chacun en choisissant un Polaroid et à dire son rapport à la cuisine. Ce soir il faut composer avec une série de ciels plus ou moins dégagés. Emmanuelle ouvre le bal. Muriel lui emboîte le pas. Elle opte pour un ciel bien nuageux : « Je dors mal je suis stressée en ce moment, les attentats n'ont rien arrangé. » Le ciel choisi par Hélène est quasi bleu, elle « regrette juste de ne pas vraiment prendre le temps de faire à manger ». Clarisse pioche un ciel bleu avec quelques nuages : « Normand comme moi », glisse-t-elle, avant d'avouer que « la cuisine c'est trop souvent à la va-vite ». Toutes les trois partagent l'envie de prendre un peu de recul sur le stress, le tumulte ou le train-train du quotidien et ces quelques heures tombent à point nommé. Au fur et à mesure que l'atelier se lance, elles font une à une tomber leurs pompes.

Après une vingtaine de minutes, les plats sont disposés sur la table du salon. Emmanuelle les prend en photo et chacun est invité à raconter son plat, à révéler le lien avec le thème.

Ça tombe bien, l'activité suivante est une parenthèse relaxation. Sur une musique d'ambiance forêt, Emmanuelle invite les participantes à prendre place dans le salon, debout, les yeux fermés. D'une voix douce et posée elle égrène ce qui ressemble à une séance de relaxation. « Imaginez que vous êtes un arbre, vous sentez vos racines qui sont bien ancrées dans le sol, et puis la sève qui monte doucement des racines jusqu'aux branches ». Après ces quelques minutes de connexion avec son corps, l'heure est à une « dégustation en pleine conscience ». En fait, il s'agit d'une dégustation « où sont mobilisés ses 5 sens au lieu d'en sur-utiliser un seul au détriment des autres », explique Emmanuelle. Sur la petite table, une panière avec quatre variétés de pommes. Chacune est invitée à en choisir une, la toucher, la sentir, la soupeser, ou la tapoter pour écouter sa densité, avant de la goûter. Les pommes passent de main en main. L'exercice ravit Hélène, « j'avais jamais fait gaffe à la différence de texture des peaux des pommes ».

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Avant de passer en cuisine, Emmanuelle explique le déroulement. Un ingrédient, un mini-thème imposé, et 20 à 30 minutes devant soi de liberté totale. Ce soir, on planche sur « le champignon n'en fait qu'à sa tête ». Muriel ne supporte pas les champignons mais s'y colle quand même, rassurée par le contenu du frigo qui s'étale sur le bar et les autres choix qu'il propose.

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Aux moutardes aromatisées, miel et autres ingrédients frais s'ajoutent quatre panières de fruits et légumes et d'herbes. Sous le bar, une collection d'huiles à faire pâlir un resto. Chaque cuisto se voit confier un tablier, une planche et un petit couteau tranchant. Chacune fait son marché, ouvre les pots, y fourre son nez, repart avec un ingrédient sous le bras. Un peu en retrait, Emmanuelle prend des notes sur un petit carnet. Après une vingtaine de minutes, les plats sont disposés sur la table du salon. Emmanuelle les prend en photo et chacun est invité à raconter son plat, à révéler le lien avec le thème.

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Toutes les trois ont utilisé la tête du champignon, pour jouer avec l'intitulé du thème. Hélène a plutôt fait des amuse-bouches : des tranches de champignon surmontées de roquefort et de pomme, voire de mimolette. « On voit que j'aime bien les apéros », se marre-t-elle.

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Sa mère, quant à elle, a creusé des petites cavités dans ses champignons, qu'elle a remplies d'olives ou de tomates. Elle a recouvert le tout d'une feuille de coriandre ou d'un pied de champignon. « Moi j'ai fait dans les pains surprises », sourit-elle, avant d'ajouter en regardant les autres plats qu'elle « aurait pu en faire un peu plus, c'est un peu brut ». Muriel a le plat le plus composé. La tête du champignon est évidée, remplie d'une farce (« un mélange que j'ai un peu tenté sans réfléchir, avec du Cabécou, du jambon, de l'ail »). Une demi-tomate cerise et quelques feuilles de poireau peaufinent la forme.

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Les habitudes culinaires transpirent des plats. Aujourd'hui le débriefing est plutôt léger, mais ce n'est pas toujours le cas. Preuve que des choses très profondes sortent régulièrement lors de ses ateliers, Emmanuelle se souvient « d'un parallèle établi par une participante entre la difficulté de construire une demi-sphère à partir de différentes variétés de prunes et celle de construire un couple. » Après les explications de plats, Emmanuelle propose de goûter. Chacune commente, essaie de deviner les ingrédients de la farce de Muriel, ou des « apéros » d'Hélène.

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Retour en cuisine, toujours avec les champignons, mais autour d'un nouveau thème : « l'émotion du moment ». Hélène se lance assez rapidement dans une salade, alors que Clarisse et Muriel sont prises de court par ce second thème. Muriel finit par préparer des mini-cakes. Clarisse est sans doute celle qui a eu le plus de mal à se livrer depuis le début de la séance et la soudaine introspection réclamée par l'atelier la déstabilise. Elle finit par s'affairer sur des pommes qu'elle fait caraméliser dans du beurre.

Je ne suis pas sortie de ma zone de confort, il n'y a aucune alchimie dans mes petits gâteaux, mais j'ai passé un moment génial avec des gens que je ne connaissais absolument pas, à ne plus penser à rien.

De retour à table, Emmanuelle brandit un panneau avec une trame de questions pour conduire ce dernier débrief de la soirée. « Qu'avez-vous ressenti par rapport à la séance d'aujourd'hui ? Qu'est ce que vous en retiendrez ? » Elle tend des petits carnets pour y coucher les réponses. Finalement, tout le monde a plus ou moins dégagé le champignon de l'équation, et seule Hélène a suivi la consigne de l'émotion du moment (la fatigue, donc une salade dont on dit qu'elle se « fatigue »), comme si cette double contrainte était de trop. Emmanuelle ne relève même pas. « C'est symbolique, le but est ailleurs, la consigne initiale est simplement un moyen de se rendre compte que l'on est capable d'improviser », précise-t-elle après coup.

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Emmanuelle, au centre, en train de débriefer la soirée et les émotions ressenties.

Hélène est ravie, elle se sent « détendue ». « Ça me donne envie de me faire plus confiance, ça montre que c'est possible de bricoler des trucs bons, sans recette, sans y passer des heures, avec ce qu'on a ». Si elle a apprécié ce moment de détente coupé du monde dans la cuisine d'Emmanuelle, Clarisse est un peu déçue de ses plats, « Ça me renvoie à ma cuisine, je me dis que je ne prends pas assez le temps ». Muriel aussi est un peu déçue de ne pas avoir tenté plus. « Je ne suis pas sortie de ma zone de confort, il n'y a aucune alchimie dans mes petits gâteaux, mais j'ai passé un moment génial avec des gens que je ne connaissais absolument pas, à ne plus penser à rien ». Emmanuelle laisse venir ces impressions finales, les note sur un petit carnet sans jamais interrompre, tout juste en relançant de temps en temps pour aider les pensées à accoucher.

Il est un peu plus de 23 heures Après s'être ouvert à des inconnues, reconnecté à son corps et à ses sens, avoir touché du doigt sa créativité, et s'être interrogé sur son état du moment, vient le moment de retourner se frotter au monde réel. Hélène prolongerait bien le répit de quelques heures « J'ai presque envie d'aller me coucher directement ! » Le ventre plein mais l'esprit un peu plus léger.

*Le prénom a été modifié.