reportage

Avec les Occidentales qui tombent amoureuses des gigolos de Zanzibar

Sur les îles de l’archipel africain, les « beach boys », employés, guides ou vendeurs indépendants ne connaissent qu’un levier d'ascension sociale : fricoter avec les touristes venues de France et d’autres pays riches.

par Julie Delem
12 Mai 2017, 5:00am

À Zanzibar, les lieux festifs constituent des enclaves autorisant un certain relâchement des mœurs. Les photos sont de l'auteure.

Marcus tire lentement sur sa cigarette, le fessier en équilibre sur le bar du Bush Baby. Cette banda – c'est ainsi que l'on désigne les hôtels de plage sur l'archipel de Zanzibar – est d'un standing inférieur à celui de ses voisines, qui parsèment le littoral blanc de Pongwe, une petite bourgade située sur l'île d'Unguja. Au Bush Baby, pas de wifi, pas de terrasse en bois traité, moins de clients. Mais cela ne devrait pas durer. Marcus lance son index au loin : « La saison prochaine, le patron fera construire neuf bungalows, et peut-être une piscine. » Le patron, un natif du village, a débuté dans le business pieds nus, comme Marcus. Simple « beach boy », il passait ses journées à battre le sable pour vendre aux baigneurs noix de cocos, cigarettes, ou excursions touristiques au rabais. Et puis, un jour, il a « eu de la chance ». Une touriste est tombée amoureuse de lui et il a pu investir dans un hôtel.

C'est le rêve qui irrigue les cœurs et les muscles de tout beach boy. Remanier Maupassant à l'africaine. Fricoter avec les touristes et se faire une place dans l'ascenseur social. À la clé, un « apprentissage » culturel, quelques fonds de porte-monnaie, un visa pour l'Europe, ou un premier apport dans une entreprise commerciale sur l'île. Sur l'archipel tanzanien, où le salaire médian s'élève à 112 euros mensuels et où 60% de la jeunesse termine sa scolarité à la fin du collège, se mettre en couple avec une touriste « est la seule de voie de salut possible pour un jeune qui a de l'ambition », me précise la sociologue et anthropologue Altaïr Despres.

Les stratégies d'approche de ces lointains descendants de Bel-Ami se déploient lorsque les serviettes de bain en font de même. « Des garçons m'ont expliqué comment ils ciblaient les filles. À l'aide de questions anodines comme "Dans quel hôtel séjournes-tu ?", "Qu'est-ce que tu fais dans la vie ?", ou "Combien de jours tu restes ?", ils se font une idée de leurs revenus et de leurs chances de réussite » , ajoute la chercheuse.

Dès les premiers jours de sa relation, Sophie McCallum, 30 ans, est tombée des nues : « Au cours des cinq dernières années, mon copain, un Tanzanien, n'a eu des relations qu'avec des blanches. Rapidement, je me suis rendu compte qu'il continuait à envoyer des messages à d'autres filles. En fait, ils ont tous cinq ou dix filles avec qui ils gardent contact après leur départ, des filles qui peuvent potentiellement revenir ou les aider pour leur business – financièrement ou sous la forme de conseils. »

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Le secteur du tourisme, qui représente officiellement 20 % du PIB de Zanzibar, est principalement tenu par des investisseurs étrangers. Il ne reste aux beach boys que les plages pour tenter de capter les ressources indirectes, liées à l'arrivée de visiteurs.

« Toute la jeunesse locale masculine, entre 20 et 30 ans, a eu au moins une aventure avec une touriste occidentale », estime Altaïr Despres. La chercheuse s'est emparée du sujet en 2015 et a déjà consacré plusieurs enquêtes de terrain au tourisme sexuel féminin à Zanzibar. Car dans l'archipel tanzanien, il existe une différence de taille au regard des autres pays africains : celles qui abandonnent des billets pour goûter aux joies d'une amourette sont âgées de 20 à 35 ans, et ne sont pas forcément « déclassées sur le marché sexuel et conjugal ».

Autrement dit, s'il est possible de croiser quelques sugar mamas aux cheveux blancs tenant la main à de jeunes hommes, « le tourisme est bien trop récent à Zanzibar pour que l'archipel soit une destination reconnue pour ce type de tourisme sexuel », confirme Altaïr Despres, établissant de fait une opposition avec les plages voisines du Kenya, filmées par Ulrich Seidl dans Paradis : Amour.

Le soir, au bar du coin, pas de passes, ni de tarifs explicites, mais une séduction mutuelle consentante, facilitée par les vacances, l'isolement et les déhanchés. « Les femmes parlent de leur rencontre comme elles pourraient en parler en Europe : "On a dansé ensemble, il s'est passé un truc" », raconte la chercheuse.

Mais par quel chemin glisse-t-on du premier baiser au porte-monnaie ? Celui, assez naturel, de l'empathie, répond-elle. « Les femmes ont le don plus facile. Une femme m'a dit un jour qu'elle préférait payer le restaurant et donner un peu d'argent de poche à son copain plutôt que de l'attendre toute la journée parce qu'il s'échine à travailler pour quelques dollars. »

Camille, 28 ans, a commencé à s'interroger lorsque son professeur de kitesurf lui a proposé un marché : « Je te trouve un hébergement, gratuitement. Comme ça, tu pourras prendre plus de leçons. » La maison en question était grande, toute équipée, avec vue sur l'eau turquoise de Paje. Seul hic : elle était déjà habitée par la jeune famille du professeur de kite. « Là, je me suis dit que son côté dragueur devenait très déplacé », se souvient-elle. La maison n'avait rien à voir avec les baraques en tôle et béton brut des autres natifs du village. Le professeur n'avait pas tenu à s'expliquer longuement : « Qu'est-ce que je peux dire ? J'ai beaucoup de chance, il y a des gens qui m'aiment bien et qui m'ont offert cette maison. »

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Sur l'île principale d'Unguja, les Wzungu – « Blanches » en kiswahili – sont des cibles économiques et des partenaires sexuelles privilégiées pour la jeunesse mâle des 20-30 ans.

Sur certains sites, comme Trip Advisor, les commentaires de touristes masculins ne sont pas tendres : « Trop de beach boys gigolos essayent de choper des filles », « un max de gigolos sur la plage », et j'en passe. De son côté, Sophie McCallum précise que le terme gigolo ne lui semble pas vraiment approprié – bien qu'elle admette un « côté intéressé » chez son petit ami. La Française entame son troisième mois de relation. « On a fini par tomber réellement amoureux. Je sais que c'est en partie parce que je l'aide beaucoup et que je tiens mes promesses, contrairement à d'autres filles qu'il a rencontrées. Malgré cet aspect-là, qui me tracasse toujours un peu, je suis heureuse. Il me traite très bien, mieux qu'un garçon que j'aurais pu rencontrer chez moi. On s'amuse beaucoup, je me sens en sécurité avec lui, c'est tout ce qui compte à la fin de la journée. »

Le mois prochain, elle l'invitera pour un voyage de huit semaines en Europe. Coût : 2 000 euros. « Je l'emmène parce qu'il le mérite et qu'il est talentueux. Cela ne pose aucun problème. Ils n'ont tellement rien, aucune opportunité... Ça me fait plaisir d'aider une personne à laquelle je tiens. »

« Il faut prendre la question de l'intérêt avec des pincettes, prévient Altaïr Despres, car cela nous oblige à réfléchir sur ce qu'est un couple légitime. » Tracer une ligne claire entre une attirance désintéressée et un intérêt sans attirance est un exercice périlleux, continue-t-elle. « La fracture sociale est extrêmement forte entre un jeune beach boy zanzibarite et une femme occidentale. Cette question se pose donc de façon plus saillante, mais ne soyons pas naïfs : dans nos sociétés monogames et occidentales, le choix du conjoint correspond souvent à des intérêts objectifs de reproduction économique et sociale. » Et l'anthropologue de résumer la situation en des termes clairs : « C'est toujours mieux d'avoir un conjoint qui a un peu d'argent, qui est éduqué, plutôt que le contraire. »

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À Zanzibar, les transactions financières sont rarement envisagées comme la contrepartie de services sexuels.

Tout juste rentrée chez elle, à San Francisco, Sophie serre les dents. Son entourage également. « Ça a du mal à passer. Tout le monde a peur. Moi aussi, j'ai un peu peur de me faire du mal, mon cœur est sur la table. »

Ce type de relations, qualifié par certains de « Nord/Sud », provoque des réactions de rejet très violentes, explique la chercheuse. Les foudres de la morale s'abattent à la fois sur la femme, considérée comme une « prédatrice néocoloniale », et sur l'homme, décrit comme un « cynique et sans scrupule, se jouant des sentiments faciles des femmes ».

Et pourtant, à l'inverse de l'homme occidental se baladant sur les plages sud-asiatiques, le sentiment de « se faire avoir » semble moins ancré chez la femme qui barbote en compagnie de son beach boy tanzanien. Selon Altaïr Despres, cela tient d'abord aux dispositions proprement féminines à l'éthique du care . D'une autre manière, le fait de sortir avec un jeune beach boy « offre un accès supérieur à la connaissance du milieu », « ouvre des portes », et rend plus authentique l'insertion dans la société zanzibarite. Une autre hypothèse porte sur le renversement des rapports de domination propres au schéma patriarcal. « Être avec un mec que l'on domine socialement, culturellement, économiquement, cela bouleverse nécessairement les rapports de genre au sein du couple, » pointe Altaïr Despres.

La sociologue a choisi de suivre les couples qui ont résisté à la parenthèse des vacances, dans un article intitulé « Venues pour les plages, restées pour les garçons ? ». Parmi les expatriées interrogées, certaines ont quitté emploi et patrie pour filer le parfait amour sur place ; d'autres enchaînent les allers-retours. Certaines vivent une relation monogame et d'autres acceptent que l'homme soit déjà marié. Et la chercheuse de conclure, au sujet de ces femmes : « Elles assument plus volontiers un côté leader. Cela les remet dans une position de dominantes. […] Elles ne s'expriment jamais aussi clairement, mais certaines m'ont dit, par exemple : "Là, au moins, c'est moi qui décide de la destination des vacances". »

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