Serveurs patriotes, tables vides et bouffe chelou : dans les restaus du régime nord-coréen
Die nordkoreanische Botschaft in Peking. Bild via Imago.

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Serveurs patriotes, tables vides et bouffe chelou : dans les restaus du régime nord-coréen

On a mangé dans une des enseignes ouvertes par Pyongyang à l'étranger. Au programme : Céline Dion, gros malaise, nouilles au bœuf et blanchiment d'argent.
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Toutes les photos sont de l'auteur.

« No photo ! No photo ! » Une femme vêtue d'une robe jaune en satin trottine vers moi martelant l'asphalte éclaté de ses petits talons. Elle est canon. Sa peau, pâle comme un fantôme, est recouverte d'une couche de quelques millimètres de poudre. Ses cheveux noirs sont retenus par une queue de cheval. Elle est aussi particulièrement vénér et ça se voit même sans interprète. « No photo », répète-t-elle une dernière fois pour la forme. Derrière la vitrine, un mince filet de lumière dévoile deux paires d'yeux qui suivent la scène. Rien de nouveau sous le soleil. La Corée du Nord n'est pas spécialement connue pour ses relations apaisées avec la presse.

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Histoire de redorer son blase et de parler d'autres choses que des derniers essais balistiques, la République populaire démocratique de Corée a imaginé une campagne internationale de com' en ouvrant plus d'une centaine de restaurants un peu partout dans le monde. Problème, le lancement a été fait de manière ultra-confidentielle. Officiellement, il s'agit pour le gouvernement de générer des revenus et de diffuser un peu de sa glorieuse culture culinaire. Beaucoup suspectent une manœuvre visant plutôt à blanchir de l'argent. Les serveuses, embauchées surtout pour leur beauté et leur patriotisme sans faille, ne sont apparemment pas autorisées à quitter leur lieu de travail sans surveillance. Et si le chiffre d'affaires va mal, leur salaire est la première dépense qui passe à la trappe. En 2016, treize femmes employées dans un restaurant nord-coréen basé en Chine ont fait défection et rejoint la Corée du Sud. Peu d'autres ont pris ce risque.

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Lorsque j'ai réalisé que plusieurs enseignes de la chaîne du Juche se trouvaient à Bangkok, je n'ai pas pu résister à l'envie d'aller y casser la croûte. Sans aucun site internet et avec une équipe ne parlant presque que le coréen – mon coup de fil ayant été accueilli par un rire étouffé – on ne peut pas dire qu'ils font le maximum pour appâter le chaland. Après avoir erré dans les petites allées d'Ekkamai, en demandant en vain des indications, j'ai finalement trouvé un panneau en plastique piteux indiquant les spécialités du Pyongyang Okryu. Naïve, j'ai pensé que personne ne me remarquerait si je prenais quelques photos de la façade – malgré le dessin de caméra barrée sur la porte.

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Quelques minutes plus tard, je me retrouve en train de jurer à la serveuse en robe jaune que je ne prendrais plus jamais de photos de ma vie et que je viens juste pour déjeuner. Elle me regarde d'un œil sceptique avant de me demander, « North Korean food delicious ? ».

« Oui, c'est très bon », je réponds. « Je suis vraiment désolée. »

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Pas vraiment convaincue, elle m'installe au fond de la salle éclairée par des lampes halogènes. Le décor est fait de peintures vieillottes et d'autres bibelots. Elle reste plantée dans un coin et me fixe sans complexe. Si elle doit s'absenter, l'une de ses collègues – l'une en robe bleue, l'autre en robe rouge – apparaît et prend sa place. Durant les deux prochaines heures, seulement deux autres clients passent la porte. Dehors, une pluie torrentielle, comme il ne peut y en avoir qu'en Thaïlande, inonde la rue. Je prends des « nouilles au bœuf » qui débarquent sans nouilles et une « poêlée de légumes » qui, elle, en contient. Je mange au son de la musique patriotique tandis que mon escorte de couleurs primaires me surveille.

Une fois le déluge terminé, je prends l'addition et je déguerpis. À plus de 600 bahts thaïlandais (15 €), ça fait cher le déj pour Bangkok.

« North Korean food delicious », envoie Miss Robe Jaune en guise d'au revoir. Robe Bleue et Robe Rouge opinent du chef. Oui, oui, c'est délicieux.

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Pas franchement chaude pour retenter le coup mais sans bonne photo, je laisse mon réflex chez moi et je trace vers le Pyongyang Haemaji qui se trouve sur Sukhumvit Road. Je me fais escorter d'un ami et d'un smartphone doté d'un appareil photo discret. Sur l'enseigne, des petits personnages aux habits traditionnels nous saluent. Des clichés touristiques de la Corée du Nord sont affichés, rappelant que cette industrie est encore naissante dans le pays de Chŏllima. Je n'aperçois pas de fenêtre.

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À l'intérieur, le restaurant est vide. Pour remplacer la musique patriotique, ils n'ont rien trouvé de mieux qu'un gros silence gênant. Notre serveuse – à la peau blanche et aux yeux ronds – ne parle que quelques mots d'anglais et encore moins de thaï. Nous arrivons néanmoins à comprendre qu'elle a vingt piges, qu'elle vient de Pyongyang et que la nourriture nord-coréenne est délicieuse.

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Et c'est vrai et que c'est pas mauvais. Nous n'avons pas essayé le « vrai pancake façon Osaka » ou le « sauté de colza » mais les gâteaux de riz se marient bien avec les crustacés et les bok choy braisés sont très bons, même si la « patte » nord-coréenne n'est pas spécialement tangible. Le meilleur plat, ce sont les Pyongyang naengmyeon, une spécialité du Nord dans laquelle des nouilles de sarrasin sont servies dans un bouillon épicé accompagné d'un œuf dur, de porc et de différents condiments préparés scrupuleusement par notre serveuse, qui glousse non-stop tout le temps de la préparation, soit cinq bonnes minutes. Derrière elle, ses collègues arpentent la salle à un rythme lent. L'une d'elles fixe le mur et se met à chanter toute seule. Très fort.

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« Tu chantes ? », je demande à notre serveuse. Elle sourit et hoche la tête de haut en bas. Ces restaurants sont plus connus pour leurs spectacles musicaux nocturnes que pour leur cuisine.

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« Ce soir. Vous viendrez ? ». Comment refuser ?

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Je me retrouve donc le soir même dans un restaurant nord-coréen pour la troisième fois en moins de 36 heures. Une femme se tient sur scène, habillée d'une longue robe en sequins vert foncé. Elle interprète « My Heart Will Go On » avec plus d'émotions que Céline Dion. Elle loupe ou écorche certains mots, mais personne n'a jamais chanté ce morceau avec autant de sincérité. Ses collègues vont et viennent d'un pas chancelant sur leurs stilettos incrustés de strass. Les seuls autres clients du restaurant se trouvent être deux hommes d'affaires sud-coréens. Ils trinquent et font tinter leurs Singha. Une serveuse au regard austère tourne autour de notre table comme si elle montait la garde.

La salle a beau être richement éclairée, personne ne la remplit. Rien ne semble démotiver les artistes sur scène. Avec un sourire qui ne les quitte jamais, elles déambulent entre les tables pour chauffer leur public invisible. Les talons claquent, pas tout à fait en rythme, sur le sol en lino. Les rideaux bruissent et d'autres femmes, dont une en habit de mariée, vont et viennent avant leur tour de scène. Alors que nous nous éclipsons finalement, tout un chœur de « Bye Bye ! » nous accompagne jusque dans la nuit noire et moite de Bangkok.

Pyongyang Okryu Restaurant _72 Sukhumvit Road Soi 63, Thaïlande ; +66-2-020-0220; _ouvert tous les jours de 11h à 23h, spectacles à 19h30.

Pyongyang Haemaji Restaurant _83 Sukhumvit Road Soi 26, Thaïlande ; +66-2-262-1033; _ouvert tous les jours de 11h à 23h, spectacles à 20h.