Le jour où Evo Morales a tenté d'acheter mon vote avec de la bouffe

Le jour où Evo Morales a tenté d'acheter mon vote avec de la bouffe

À la veille d'un référendum crucial pour son avenir politique, le président bolivien a fait la tournée des popotes avec discours et banquets pour tenter de convaincre les électeurs.
21 mars 2016, 4:12am

Fendant les airs, un hélicoptère apparaît au-dessus de la cime des montagnes et plonge soudainement vers le sol – spectacle assez rare pour les habitants de Quime, un petit village minier perdu dans la forêt des Andes boliviennes. Tout droit sorti de l'hélico, le président bolivien saute sur le terrain vallonné. Evo Morales est là pour serrer des pognes et se mêler à la foule sans une flopée de gardes du corps pour l'en empêcher.

Si le président est venu à Quime ce jour-là, officiellement, c'était pour célébrer l'inauguration de la nouvelle halle qui permettra aux vendeurs de légumes, de pommes de terre ou encore de feuilles de coca de quitter les petites rues tortueuses de la ville. Mais dans les faits, Morales n'est même pas allé jusqu'au marché couvert, se cantonnant de délivrer un discours rapide sur l'estrade dressée en son honneur avant de repartir vers d'autres cieux dans son hélicoptère présidentiel.

evo speech

Le discours de campagne du président bolivien Evo Morales s'est suivi d'un banquet traditionnel.

La visite du président dans cette petite ville n'est pas anodine. Morales veut rassembler tout le soutien possible en vue du futur référendum sur la constitutionnalité de son 4e mandat en 2020 et s'assurer ainsi un avenir politique. Pour tenter de convaincre les votants encore indécis, le gouvernement a offert un grand festin à tous les villageois.

Morales a commencé son discours en évoquant « l'importance de ce village dans les progrès la Bolivie » et a enchaîné sur des généralités de campagne à propos des investissements du gouvernement en matière de santé publique, d'éducation, d'approvisionnement en eau potable et en énergie hydroélectrique. Rien de ce qu'il disait n'avait rapport au marché couvert, si ce n'est une vague promesse à propos de la Bolivie qui deviendrait un leader mondial dans la lutte contre la malnutrition.

Les habitants de Quime, qui sont, comme Morales, descendants du peuple aymara, ont gobé tout son discours. Et ils ont dégusté avec autant d'appétit le banquet offert pour l'occasion.

evo food

Les cuisinières préparent à la pachamanca des pommes de terre, des patates douces, des bananes plantains et du poulet en les faisant cuire à l'étouffée.huatia

Sur la colline, derrière les festivités, quelques villageois préparent de quoi sustenter la foule. La constitue alors la principale attraction de cette cuisine à ciel ouvert. Il s'agit d'un plat mélangeant pommes de terre, patates douces, poulet et plantains. On fait cuire tous ces ingrédients sous terre au contact de pierres brûlantes. Après avoir chauffé les pierres pendant une heure au feu de bois, les cuisinières les enterrent avec le plat, couvrant les récipients avec du carton ou des bâches pour éviter de trop salir la nourriture. Cette méthode de cuisson est généralement présentée comme étant purement bolivienne, mais les cuisinières insistent toutes sur le fait que cette préparation vient des conquistadores espagnols, arrivés dans la région il y a plusieurs centaines d'années.

Une heure plus tard – le temps que plusieurs personnalités locales s'acquittent d'un discours de circonstance – le festin est prêt. Tout le monde va pouvoir s'en mettre plein la panse. « Elles ont bien le goût de la terre, celles-là », m'annonce un jeune homme alors qu'il mord dans une patate.

evo coktel

Un serveur sert un shot de coktél, boisson à base d'eau-de-vie au raisin et de jus de taxo.coktél

Alors que tout le monde mange, des hommes passent entre les rangs pour servir des verres de , une boisson alcoolisée à base de singani, une eau-de-vie bolivienne produite à partir de vin blanc. Pour faire un coktél, le singani est mélangé à du jus de taxo, un fruit à la peau verte et à la pulpe orange que certains appellent la « banane fruit de la passion ». Le mélange est assez sucré pour masquer le goût de l'alcool, mais après quelques heures passées à s'hydrater uniquement de shots, une majeure partie de la population apparaît un peu raide.

Quand tout le monde cale et que l'alcool commence à monter, les gens se mettent à danser. À quelques mètres de distance les uns des autres, des groupes de musiciens armés de tambours et de flûtes s'affrontent à coup d'airs de musique folklorique. Avec leur coupe au bol, les Aymaras habillés de couleurs vives se lèvent alors en virevoltant pour effectuer des danses traditionnelles. Opportunistes, plusieurs chiens ratissent la zone à la recherche d'os de poulet ou de patates à chaparder. Le souvenir de la venue du président s'estompe alors que musique et danse se poursuivent jusque tard dans la nuit.

La nourriture est toujours un sujet important – si ce n'est crucial – lors d'une campagne présidentielle ou lors d'un changement de régime. Que ce soit vrai ou non, Marie-Antoinette est connue pour avoir suggéré au peuple français de manger de la brioche plutôt que de se plaindre du prix du pain. En l'absence de démocratie, la réponse du peuple français ne s'est pas faite dans l'urne mais sur l'échafaud. Et le vote sanction a pris la forme d'une décapitation.

evo plantain

Les bananes plantains étaient cuites à la perfection : noircies à l'extérieur mais tendres et sucrées à l'intérieur.

De l'autre côté du Rio Bravo, Ted Cruz et Chris Christie, respectivement candidat à la primaire républicaine et ancien candidat à la primaire républicaine, ont piétiné les principes nutritionnels de base en soutenant que les cantines scolaires devraient servir des frites plutôt que des fruits et légumes. En Amérique du Sud, Evo Morales lui-même avait donné ce conseil à Hugo Chavez, leader du mouvement socialiste au Venezuela : « pour maintenir en place une idéologie, il faut garantir [aux gens qu'ils auront] à manger. »

Morales applique son conseil à la lettre. Cet ancien producteur de coca est arrivé au pouvoir en 2006 en promettant de représenter les populations indigènes marginalisées. Lorsqu'il a décidé de nationaliser le secteur énergétique afin de se servir des bénéfices dans des réformes sociales, sa réputation populiste n'était plus à faire. Il a été réélu deux fois sans difficulté mais maintenant, la constitution bolivienne l'empêche de se présenter pour un quatrième mandat en 2020 – d'où le référendum.

evo serving

La présentation laissait un peu à désirer mais la bouffe était délicieuse et rassasiante.

La question a fait polémique dans le pays pendant des mois avant la date prévue du référendum. Partout en Bolivie, des zones urbaines densément peuplées aux campagnes bucoliques, les murs et les immeubles se sont couverts de « Evo No » ou de « Evo Si ».

Finalement, même en tentant de séduire les citoyens par le ventre, Morales n'a pas réussi à faire digérer les soupçons de corruption qui plombent son parti. Cette semaine, les électeurs ont dit « non » à 51,3 % à la perspective d'avoir le même président pendant vingt ans. L'avenir politique et économique du pays est donc à un carrefour entre l'autoroute de la prospérité et celle de la pauvreté. Mais au moins, le temps d'une journée, les habitants de Quime auront mangé à leur faim.