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Cocktail contre Nazis : quand le barman du Ritz servait d'intermédiaire à la Résistance

Frank Meier, barman de légende, ne jouait pas que du shaker derrière le zinc, il aidait aussi les officiers nazis qui projetaient d’assassiner Hitler.

par Alexis Ferenczi
23 Janvier 2017, 11:00am

Les heures les plus sombres de l'Histoire cachent parfois quelques sketchs beaucoup plus légers. Comme par exemple, cette fois où Ernest Hemingway, fusil-mitrailleur au poing, a « personnellement » chassé les derniers Nazis du Ritz et de son célèbre bar – avant même que la 2e division blindée du général Leclerc ne fasse son entrée dans Paris.

Cet acte héroïque de la libération de Paris, en août 1944, relève évidemment davantage du mythe que de la vérité historique. Et si l'auteur américain avait bien l'habitude d'écumer, avec son compatriote Francis Scott Fitzgerald, le zinc du Ritz, cet épisode contribue aujourd'hui au folklore du lieu - le Ritz ne manquant pas de rebaptiser, cinquante ans plus tard, son fameux « Petit bar » en « Bar Hemingway » – avouons que ça a plus de gueule.

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Si on connait les frasques d'Hemingway on oublie souvent l'histoire d'un autre acteur – ô combien important – de l'histoire du Ritz sous l'Occupation : on veut parler de son barman de l'époque, Frank Meier. Quand il ne jouait pas du shaker, celui qui officiait pendant la Seconde Guerre mondiale derrière le bar de l'hôtel 5 étoiles – devenu siège de la Luftwaffe – est connu pour avoir tenu un rôle actif dans la Résistance. Parmi ses faits d'armes : la transmission de faux documents aux clients juifs de l'hôtel et son rôle supposé de « boîte aux lettres » pour les officiers nazis qui projetaient d'assassiner Hitler.

Ritz Barman Frank Meier 3

Crédit : Ritz Paris

Si sous l'occupation, le Ritz héberge les Allemands – et notamment Hermann Göring –, installés en nombre au 15 place Vendôme, l'hôtel aurait aussi dissimulé, avec la complicité de certains membres du personnel, des aviateurs alliés, des fugitifs, des juifs ou des résistants raconte Tilar Mazzeo, auteur de 15, place Vendôme, Le Ritz sous l'Occupation (aux éditions La librairie Vuibert).

« Il y avait très peu de personnes dans le staff du Ritz qui n'étaient pas engagées dans des actes de résistance », indique Mazzeo qui pense même que l'opération Walkyrie, menée par les officiers Hans Speidel et Carl Von Stülpnagel, est née dans les salons de l'hôtel. Et Frank Meier ne faisait pas exception.

Frank Meier était surveillé par la Gestapo qui le soupçonnait d'être une 'boîte aux lettres' faisant passer des messages du Ritz à la résistance allemande. Ils savaient qu'il avait des racines juives, mêmes éloignées, et qu'il était engagé contre les intérêts de l'Allemagne nazie

« La première source d'information qui confirme cela, ce sont les documents de la police allemande à Berlin. Être présent dans ces dossiers était déjà synonyme de danger. Frank Meier était surveillé par la Gestapo qui le soupçonnait d'être une 'boîte aux lettres' faisant passer des messages du Ritz à la résistance allemande. Ils savaient qu'il avait des racines juives, mêmes éloignées, et qu'il était engagé contre les intérêts de l'Allemagne nazie », ajoute l'auteur

Pour tous ces conjurés, Meier a d'une certaine façon servi d'agent de liaison raconte Mazzeo – même s'il ignorait probablement le contenu des messages qu'il faisait passer. En parallèle, il aurait continué à fournir de faux papiers aux personnes qui cherchaient à fuir la France occupée.

Ritz Barman Frank Meier 2

Crédit : Ritz Paris

François Monti, auteur de 101 Cocktails to Try Before You Die, un des ouvrages de référence sur l'histoire du cocktail, pense lui aussi que Meier a joué un rôle dans la Résistance : « Son implication exacte reste à déterminer mais le portrait est crédible. Puisque le Ritz était à la fois un des seuls hôtels parisiens a pouvoir recevoir des civils et qu'il était aussi fréquenté par l'occupant, le poste de barman, toujours à l'écoute des conversations, était crucial. »

Le Ritz aura donc été le théâtre de nombreux faits d'espionnage, pas tous uniquement du fait de Frank Meier ou de son personnel. Un rôle qui s'explique par la renommée de l'établissement acquise depuis son inauguration en 1898. « Dès son ouverture – au milieu du deuxième procès d'Emile Zola, pendant l'Affaire Dreyfus –, l'hôtel devient la deuxième maison des artistes et des intellectuels parisiens. Cette aura n'a fait que grandir dans les années 1920 », raconte Mazzeo.

Le Café Parisien, le nom du bar que la direction de l'hôtel ouvre dans un espace au rez-de-chaussée, devient, à la même période, le lieu de villégiature des expats. « Le Ritz est immédiatement associé à tout ce qui est excitant et moderne dans la capitale. Au moment de l'Occupation allemande, il est une icône et probablement l'hôtel le plus connu au monde. C'est pour ça aussi que les Allemands ont voulu qu'il reste ouvert – pour qu'ils puissent eux aussi faire l'expérience d'un des mythes de la vie parisienne », poursuit l'auteur.

On ne sait pas exactement comment Meier y est entré, quelles tâches il effectuait ou ce qui a mené un jeune autrichien à New York, mais il ne pouvait rêver meilleur endroit pour se former et pour enrichir son CV

Le passé du principal intéressé ne permet pas de cerner les raisons de son engagement. Avant qu'il commence à travailler au Ritz, on ne sait pas grand chose de lui à part qu'il est né en Autriche et qu'il s'est fait la main dans le bar du Hoffman House Hotel à New York.

François Monti donne quelques précision sur le lieu de son premier emploi : « Il s'agit, à l'époque, de l'établissement le plus prestigieux de la ville, fréquenté par tout ce qu'elle comptait de bourgeoisie. On y allait notamment pour le tableau qui décorait le bar – un scandaleux nu de nymphes accompagnées de satyres – mais surtout parce que l'on y trouvait les cocktails les plus sophistiqués de la ville. »

« On ne sait pas exactement comment Meier y est entré, quelles tâches il effectuait ou ce qui a mené un jeune autrichien à New York, mais il ne pouvait rêver meilleur endroit pour se former et pour enrichir son CV », renchérit Monti. Après avoir bâti sa réputation en Amérique, Meier fuit donc la prohibition et traverse l'Atlantique. Paris sera son Eldorado.

Les touristes américains fortunés ont aussi compris que Paris est un endroit où l'on peut boire légalement, rappelle Monti. Le Ritz suit le mouvement : « Meier a sans doute été recruté pour son nom et pour son expérience new-yorkaise. C'est donc lui qui ouvre en 1921 le premier bar américain de l'hôtel dont il n'était pas l'employé. Son bar était une concession. »

Ritz Barman Frank Meier 1

En 1936, Frank Meier, au sommet de son art, publie The Artistry of Mixing Drinks, un guide de cocktails et de bonnes manières. C'est là qu'il documente ses créations dont la plus célèbre, le Bees Knees :

« C'est un gin sour au miel, précise Monti. L'emploi du miel à la place du sirop de sucre est assez rare pour être soulignée. C'est un ingrédient sous utilisé dans le monde du cocktail, mais capable de donner une subtilité inédite aux mélanges les plus simples. Bien qu'il soit rarement au menu des bars, la plupart des bons barmen le connaissent et il les a sans aucun doute sensibilisés aux mérites de cet ingrédient. »

« Mais celui que je distingue volontiers c'est le Seapea Fizz. Un fizz à base de Pernod. Ça n'a pas l'air très excitant comme ça, mais c'est un excellent 'drink' et j'aime bien ce que son nom et son ingrédient transmettent : la France avec le Pernod et l'Amérique avec Cole Porter (Seapea pour ses initiales CP). L'histoire de Frank Meier, barman autrichien, en un cocktail. »

Après la guerre, on perd la trace de Frank Meier. Son histoire au Ritz se serait terminée en eau de boudin ? Mazzeo souligne qu'une partie des documents qui faisaient état de l'identité et de la nationalité des clients de l'hôtel a été détruite. Elle admet que le contexte historique « mouvementé » complique les recherches.

Ritz Barman Flickr libre de droit

Photo via Flicker user Pablo Sanchez

L'héritage qu'il laisse est pourtant incommensurable.

Colin Peter Field, actuel barman en chef du Ritz, écrivait en préambule de la réédition de The Artistry of Mixing Drinks que Frank Meier était un homme avec une passion plus qu'un métier. Quelqu'un qui pouvait parler de cocktails, de vins mais aussi de courses de chevaux et de savoir-vivre.

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Et François Monti de conclure : « Frank Meier est un monstre sacré, même si la plupart des barmen l'ont oublié. Membre fondateur de l'ABF (Association des barmen de France) dont il a été le président, il représente la professionnalisation du bar français. »

« Ses élèves, qui lui succèderont au Ritz préserveront un certain temps sa philosophie. Frank Meier était un personnage rare, sans doute très années 1930 : haut en couleur, discret, un mélange de folklore et de professionnalisme. »

Une manière assez chic de rentrer dans la légende.