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La science selon Rick and Morty

Jesse Pinkman est peut-être devenu un mème avec son "science, bitch" mais le scientifique le plus génial du moment s'appelle Rick Sanchez. Wubba-Lubba-Dub-Dub!!!
20.7.16

Depuis l'Antiquité, l'inventeur, le savant ou le scientifique sont des figures incontournables de la culture populaire. Que ce soit au travers du mythe de Dédale et Icare, des légendes autour de Nicolas Flamel, des savants de l'île de Laputa dans les Voyages de Gulliver puis de l'archétype du savant fou popularisé par les récits de science-fiction, chaque nouvel archétype propose non seulement un point de vue sur le personnage mais également sur la science elle-même.

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La série Rick & Morty ne fait pas exception à la règle. Apparue sur les écrans de télé américains il y a deux ans et demi, le bébé de Justin Roiland et Dan Harmon (également créateur de l'excellente série Community) s'est rapidement imposé comme un des programmes les plus originaux et déjantés de ces dernières années. En racontant les aventures spatiales et interdimensionnelles du génial scientifique Rick et de son petit-fils pas très malin Morty, les deux créateurs ont développé un univers foutraque où l'existence de dimensions parallèles est prétexte à n'importe quel délire… comme un univers peuplé de hamsters qui vivent dans le cul d'humains se déplaçant à quatre pattes.

Capable d'inventer n'importe quoi à partir de bouts de ficelle, Rick est présenté dès le premier épisode comme un scientifique génial mais éminemment misanthrope et, pour ne rien arranger, profondément alcoolique. Ainsi, l'introduction de l'épisode le voit pénétrer complètement ivre dans la chambre de Morty et embarquer celui-ci dans une soucoupe volante pour faire exploser la planète. Heureusement, Morty parviendra à l'en empêcher avant que Rick ne sombre dans un coma éthylique. Le ton est donné : Rick se fout complètement du reste de l'humanité, voire du reste du multivers, et sa pratique de la science n'a aucun lien avec le progrès ou une quelconque poursuite du bien commun. Au contraire, elle est bien souvent égoïste et hédoniste. Dans Mortynight Run (S02E13), on apprend ainsi que Rick conçoit des armes et les vend à un chasseur de primes pour se payer des après-midi dans une salle d'arcade. Dans Ricksy Business (S01E11), il invente une machine à arrêter le temps afin de faire la fête indéfiniment en l'absence de sa famille. Même lorsqu'il invente une machine utile pour le public, comme son système permettant de désenvoûter les objets maudits, il le fait avant tout pour faire enrager le Diable, pourvoyeur desdits objets.

Image :

Nick Beecher

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Même si ce dernier ne prétend pas inventer quoi que ce soit susceptible d'améliorer la condition humaine, sa pratique de la science est le résultat de son amour des récits de Jules Verne et de leur sens du merveilleux. Pour Emmett Brown, le fait d'inventer, d'explorer et de découvrir est une source de joie qu'il aime partager avec Marty. À l'inverse, l'invention est pour Rick un acte mécanique, banal, presque routinier, dont la seule finalité est d'accomplir une tâche à court terme. L'esprit de merveilleux qu'on retrouvait dans Retour Vers Le Futur est donc complètement absent de Rick and Morty et, puisque le spectateur ne peut plus s'émerveiller devant la grandeur des objectifs du scientifique (atteindre la lune, rejoindre le centre de la Terre, voyager dans le temps), il ne lui reste plus qu'à se laisser impressionner par la seule performance de l'inventeur. C'est précisément en cela que Rick and Morty propose une vision extrêmement contemporaine du scientifique.

Pour en juger, on peut se référer au succès qu'avait rencontré le strip de The Oatmeal sur Nikola Tesla publié en 2012. Bien qu'extrêmement biaisé et largement critiqué, ce strip avait provoqué un large buzz et participé à faire de Tesla un avatar incontournable de la figure de l'inventeur. Or, il est amusant de constater que Michael Inman, l'auteur du strip, ne s'attarde pas beaucoup sur la finalité des travaux de Tesla, sur ses motivations, sur ses parti-pris idéologiques. Tout au plus tente-t-il de faire de Tesla un gentil idéaliste plus préoccupé par ses recherches que par leur exploitation commerciale. Dès lors, le seul mérite de Tesla consiste dans sa capacité à inventer plus que les autres. En fin de compte, ce que l'auteur salue, c'est moins l'accomplissement d'un scientifique qui aurait fait progresser l'humanité que la pure performance d'un inventeur. Il est donc normal que Michael Inman étiquette Nikola Tesla "plus grand geek de tous les temps". En bon spécialiste des moteurs de recherche (son métier d'origine) qui connaît son public, il sait que la frange geek des internautes, c'est-à-dire la plus connectée et la plus à même de rendre son strip viral, partage cette fascination pour la performance technologique et développe cette tendance jusqu'à la caricature, comme le montre la digression sur le "vrai" geek qui refuse une relation sexuelle pour travailler sur une machine.

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Rick and Morty étant une série profondément influencée par Internet, il n'est pas étonnant qu'on y retrouve un point de vue similaire. Elle ne fait qu'exprimer et révéler la perception actuelle que peut avoir de la science le public, et en particulier, la cible de The Oatmeal et de Rick and Morty, les geeks.

Aperçu du jeu Pocket Mortys, très inspiré par les jeux Pokemon

Cette perception n'est d'ailleurs pas sans conséquence pour la société. On voit par exemple que le chef d'entreprise Elon Musk joue énormément sur la mise en avant des performances technologiques pour entretenir un culte similaire à celui de Telsa. Bien qu'il soit plus un PDG qu'un inventeur, dans la lignée d'Edison tel que présenté par The Oatmeal, le fait de se consacrer à des technologies de pointe (la voiture électrique via Tesla Motors, l'exploration spatiale via SpaceX) et le fait de partager les brevets Tesla Motors avec le reste de l'industrie automobiles en ont fait un héros d'Internet. Tant pis si ses méthodes de management sont clairement critiquables ou si la privatisation de l'espace n'est pas sans poser de nombreuses questions politiques pour le futur, seule compte les prouesses technologiques dont lui et ses entreprises sont capables.

De la même façon, ce culte de la performance a largement gagné les départements de relations presse des grandes universités et des instituts de recherche. Face à une compétition de plus en plus rude pour obtenir des crédits, ceux-ci n'hésitent pas à multiplier les annonces fracassantes sur la découverte de telle ou telle particule. Le problème, c'est non seulement que ces annonces sont exagérément optimistes, mais également qu'elles contribuent à représenter la science comme une simple course à la performance. Alors que le rôle des universités et des instituts de recherche devrait être, entre autres, de permettre au grand public de comprendre les tenants, les aboutissants et les limites de la recherche, leurs annonces déconnectent souvent leurs résultats de toute forme d'objectif à long terme. Ne reste alors, aux yeux d'un public largement dépassé par la teneur scientifique de telle ou telle découverte, que l'idée que la recherche vient d'accomplir une nouvelle performance.

Évidemment, la réduction de la démarche scientifique à la notion de performance pose de nombreux problèmes politiques et sociaux et, dans un contexte capitaliste qui encourage lui aussi au culte de la performance, ils ne sont pas prêts d'être résolus. Alors, pour le moment, on se contentera d'attendre la 3e saison de Rick and Morty. Certaines rumeurs prévoient un nouvel épisode pour le 26 juillet, soit un an jour pour jour après le début de la saison 2… ce qui représenterait donc une sacrée performance !