Au coeur de la sous-culture des chasseurs d'éclipse
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jimnista

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Au coeur de la sous-culture des chasseurs d'éclipse

"C'est une expérience si puissante que nous avons organisé toute notre vie autour d'elle."

Imaginez que vous choisissez votre prochaine destination de vacances en ne pensant qu'à la course qui oppose la Terre, la Lune et le Soleil. Pour les chasseurs d'éclipses solaires totales, cela n'a rien d'invraisemblable : au contraire, ces voyages dédiés au ballet cosmique de notre planète, de son satellite et de son étoile leur apparaissent comme un véritable mode de vie.

La plupart des gens ont déjà assisté à des éclipses de Lune, au cours desquelles l'ombre de la Terre est projetée sur la Lune, et à des éclipses solaires partielles, où la Lune obscurcit une partie de notre astre. Les vrais chasseurs d'éclipse ne se satisfont pas de ces événements cosmiques de pacotille : leur passion consiste à parcourir le monde pour suivre la "bande de totalité," la trajectoire de l'ombre projetée sur la Terre par la Lune au cours des éclipses solaires.

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Le 21 août prochain, l'un de ces chemins d'obscurité découpera l'Amérique du Nord d'Ouest en Est.

Les éclipses solaires totales se produisent tous les 18 mois en moyenne. Le problème, c'est que l'ombre lunaire est souvent projetée sur des coins du globe peu habités, peu facile d'accès, ou les deux. C'est pour cette raison que celle qui s'annonce soulève tant d'excitation : les États-uniens n'ont pas vu d'éclipse solaire totale depuis 1979, et après ça, ils n'en verront plus jusqu'en 2024.

La bande de totalité du 21 août 2017, qui fendra le continent de l'Oregon à la Caroline du Sud, plongera environ 12 millions de personnes dans l'obscurité. Plusieurs millions de spectateurs supplémentaires sont attendus.

Le trajet de la bande de totalité du 21 août prochain. Vidéo : NASA Goddard/YouTube

La Lune n'obstruera complètement le Soleil que dans la bande de totalité. Là, dans l'obscurité, l'atmosphère solaire révélera toute sa beauté. Dans presque deux semaines, les spectateurs les plus chanceux pourront contempler cette couronne blanche pendant deux minutes et quarante secondes.

"Ça donne l'impression qu'il y a un trou dans le ciel à la place du soleil, ou comme un oeil qui vous fixe, m'a déclaré la psychologue, auteure et amatrice d'éclipses Kate Russo au cours d'un échange sur Skype. À ce moment-là, on peut comprendre pourquoi nos ancêtres se disaient que la fin du monde était arrivée."

C'est vrai, les humains du passé tombaient en pâmoison devant les éclipses solaires. Bien souvent, ils se les représentaient comme des interventions divines. Au fil des siècles, les astronomes ont disséqué le mécanisme de ces alignements orbitaux fortuits et réalisé plusieurs avancées scientifiques importantes au passage.

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"Si les éclipses n'existaient pas, je ne sais pas combien de temps il aurait fallu aux scientifiques pour découvrir que les étoiles ont une atmosphère, lance Shadia Habbal, physicienne et co-directrice de la Solar Eclipse Task Force de l'American Astronomical Society. C'est ça qui rend les éclipses si fascinantes : malgré toutes nos technologies, nous sommes dépendants de ce genre d'événement."

L'ombre de la Lune projetée sur la Terre pendant l'éclipse solaire de 2016. Gif : NASA Earth Observatory/DSCOVR/EPIC

Habbal est une chasseuse d'éclipses infatigable. En 22 ans, elle a exploré 14 bandes de totalité, quitte à passer par le Sahara libyen et les îles Svalbard. La première éclipse solaire totale à laquelle elle a assisté remonte à 1995, pendant un voyage en Inde. Elle garde un souvenir impérissable de la couronne solaire, tout en filaments de gaz blanchâtres.

"J'avais l'impression que le gaz s'étirait dans l'infini, explique Habbal. Je n'ai plus jamais vécu cette expérience."

Aujourd'hui, Habbal est à la tête d'une expédition appelée Solar Wind Sherpas. Ses membres ont choisi ce nom car ils ne se déplacent jamais sans une importante quantité de matériel : caméras numériques, instruments d'astrophotographie spéciaux, spectromètres, filtres et objectifs divers et variés… Un vrai petit laboratoire qu'ils emportent tout autour du monde. Sur leur blog, les Solar Wind Sherpas racontent qu'ils se déplacent avec tant de bagages que leur enregistrement a déjà retardé l'un de leurs vols.

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Des conditions météorologiques défavorables gâchent parfois la vue des chasseurs d'éclipse. Cinq des quatorze excursions de Habbal ont été perturbées par des nuages. Les chasseurs d'éclipses n'ont d'autre choix qu'accepter ce risque en achetant leurs billets d'avion.

En dépit de ces aléas parfois bien embêtants, les chasseurs d'éclipses voient souvent leurs efforts récompensés. Et à chaque fois que Habbal et ses coéquipiers parviennent à observer l'atmosphère solaire, ils s'approchent un peu plus de la résolution d'énigmes concernant notre étoile, et notamment le "problème de la chaleur coronale".

La température à la surface du soleil oscille autour des 6 000 degrés, mais celle de sa couronne atteint des températures de plusieurs millions de degrés. Pourquoi ? Personne ne le sait. Mais ce phénomène, s'il est élucidé, pourrait nous permettre de comprendre bien des choses sur notre étoile et ses vents, qui ont un impact profond sur les autres planètes du système solaire, dont la Terre.

Pour comprendre pourquoi la couronne est chaude, nous avons besoin d'informations fournies par les éclipses", m'a expliqué Habbal. "La couronne n'est pas comme un genre de blob géant à deux millions de degrés. Sa densité et sa température varient, ce qui engendre différents types de vents solaires."

Pour étudier ces détails raffinés, Habbal et ses Solar Wind Sherpas filment les éclipses sur plusieurs longueurs d'onde. Cela leur permet de mesurer la présence d'éléments particuliers comme le fer-11 et le fer-14, qui portent des informations sur la température de la couronne. Chaque nouvelle observation enfante d'une image plus détaillé du soleil et de ses vents. Science oblige, ce processus engendre aussi de nouvelles questions.

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"Nous continuons à découvrir des choses que nous ne comprenons pas", affirme Habbal. Exemple : l'une des couronnes que les Solar Wind Sherpas ont eu l'occasion d'observer au cours de l'éclipse des Svalbard, en 2015, était constellée de zones relativement froides. "Maintenant, nous avons un problème de puzzle dans la chaleur coronale."

Cet embryon de découverte né à l'occasion de l'observation d'une éclipse est le genre de motivation qui anime les Solar Wind Sherpas, ainsi qu'Habbal et tous les scientifiques qui s'intéressent aux éclipses.

"J'aimerais que tout le monde puisse un jour être témoin de la beauté des éclipses, m'a affirmé Habbal, mais aussi que cette beauté laisse place à autre chose. La lumière qui vient de notre étoile et de sa couronne est le seul outil dont nous disposons pour comprendre ce qui se passe au niveau de cet objet lointain."

Ce que Russo décrit comme une "addiction" aux éclipses solaires totales a abouti à une carrière professionnelle, mais la psychologue se concentre sur le vécu des personnes qui les observent. Elle s'entretient avec les communautés situées dans les zones de totalité et rédige de nombreux ouvrages consacrés aux effets psychologiques d'une éclipse solaire totale, qu'ils surviennent chez des débutants ou des vétérans.

"C'est une expérience si forte qu'elle devient un moteur majeur de nos vies, explique Russo à propos des fans d'éclipses. C'est comme si nous n'avions pas le choix de leur courir après."

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Dans son ouvrage Total Addiction: The Life of an Eclipse Chaser, Russo a épinglé l'acronyme SPACED pour décrire la cascade d'états qui écrase l'esprit des témoins d'une éclipse : "Sensation de danger, Peur primale, Admiration, Connexion, Euphorie et Désir de réitérer l'expérience".

"Cet enchaînement est si commun que j'ai vite compris que je n'étais pas la seule à le ressentir, s'enthousiasme-t-elle. Les points communs entre les témoignages sont vraiment fascinants."

La séquence SPACED semble s'appliquer à bon nombre d'expériences d'astronautes envoyés en sortie extra-véhiculaire en orbite pour la première fois. Seulement, chez les professionnels, on appelle ça l'Overview Effect, l'expérience de sidération totale devant le spectacle d'un corps céleste - en l'occurence, la Terre. "Le SPACED est probablement ce que nous pouvons connaître de plus similaire à l'Overview Effect tout en restant sur Terre, affirme Russo. Je n'ai pas connaissance d'une autre expérience qui puisse avoir un impact aussi profond sur nous."

Comme découvrir notre planète depuis l'espace, observer une éclipse solaire totale est une manière saisissante de se confronter à la taille et l'élégance de l'univers, mais aussi au rôle ridicule que nous y occupons. C'est ce qui poussent les apôtres du SPACED à prêcher leur bonne parole auprès des philistins des éclipses : c'est une expérience qui doit être vécue, assurent-ils. Rappelons tout de même qu'il ne faut jamais observer cet événement cosmique sans lunettes spéciales.

"C'est la première fois qu'une génération d'Américains va pouvoir assister à une éclipse solaire totale, m'explique Russo, qui a prévu de se poster dans le Wyoming le 21 août prochain. C'est l'occasion de nous rapprocher les uns des autres, de vivre une expérience intense ensemble. C'est vraiment intéressant de ressentir l'impact d'une éclipse. Cela va-t-il aider les gens à recontextualiser un peu les choses ? Comprendre que nous avons plus de similitudes que de différences ?"

Habbal insiste aussi sur l'importance de l'événement pour les jeunes générations. "C'est essentiel que les plus jeunes fasse connaissance - ou prennent conscience - de la science, me dit-elle. Vous n'êtes pas obligé de devenir un scientifique, la beauté artistique de l'événement se suffit à elle-même. C'est elle qui étend votre perception de notre place dans l'univers, et qui vous permet de mieux percevoir pourquoi nous sommes si spéciaux."