Flatulences et gros bordel : à la découverte des courses de chameaux
Gavin Butle
Sports

Flatulences et gros bordel : à la découverte des courses de chameaux

En résumé, la Camel Cup, qui se déroule en Australie, ressemble à une course hippique, en beaucoup moins glamour.
24 août 2017, 7:28am

Dans les années 70, un olibrius du nom de Noel Fullerton mettait au défi son pote Keth Mooney-Smith de le battre à la course. Rien de passionnant jusque-là, si ce n'est que cette course se jouait à dos de chameau dans le lit asséché de la rivière Todd, qui borde la ville d'Alice Springs, en Australie.

L'histoire devient carrément intéressante lorsqu'on apprend que ce défi un peu débile entre deux potes a aujourd'hui encore des répercussions sur la vie locale. Et pas des moindres, puisque chaque année, Alice Springs accueille désormais la Camel Cup, l'un des plus grands rassemblements de camélidés de l'hémisphère sud. « La Mecque du chameau », ose même Neil Waters, grand amoureux de l'animal et organisateur de l'événement. Neil fait partie des pionniers de la Camel Cup, dans laquelle il s'investit depuis 1978. Ces dernières années, il a même succédé à Noel Fullerton au palmarès des rois de la coupe. Sur les quinze chameaux présents pour cette édition 2017, sept proviennent de sa ferme, située à 90 kilomètres de là.

Noel a pour lui la quantité, mais aussi la qualité, puisque parmi ces sept bestioles, il se targue de compter Chrissy, le quintuple vainqueur de la coupe et grand favori pour la victoire encore une fois.

Entre Neil et Chrissy, c'est pour la vie.

Neil ne tarit pas d'éloges sur Chrissy, qu'il évoque comme s'il avait affaire à un être humain. Il vante d'ailleurs son coeur d'or qui le distingue de certains de ses congénères. Neil jette également un regard méfiant à un groupe attablé non loin de nous : ce sont des entraîneurs de chameaux venus d'Uluru, envers qui il semble n'avoir qu'une confiance toute relative. Mais qu'importe, Neil est déjà de retour à sa passion première, cette Camel Cup dont il me parle inlassablement : « La Camel Cup d'Alice Springs existe depuis 1971 et c'est toujours la meilleure de toute l'Australie. Elle est bien plus prestigieuse que la Melbourne Cup à mes yeux (une course de chevaux très chic et renommée, ndlr). »

Malgré la passion forcenée de quelques originaux pour la course de chameaux, on ne peut pas vraiment dire que la discipline remporte un immense succès en Australie, n'en déplaise à Neil. La piste ensablée de 400 mètres de longs où concourent les bêtes de course n'a rien de très impressionnante, la dotation non plus d'ailleurs, puisque les 5 000 dollars de la Camel Cup font bien pâle figure à côté des plus grandes courses hippiques australiennes, dont les prize-money peuvent aller jusqu'à 6,2 millions de dollars. J'observe un des mecs de l'organisation tenter de tracer une ligne de départ sur le sable à coups d'extincteurs et je me dis que la course de chameaux n'est pas encore gangrénée par le sport business et les millions. C'est heureux pour l'esprit de cette discipline et malheureux pour son succès à la fois.

Poussière.

Lorsque j'étais arrivé à mon hôtel la veille au soir, après 30 heures de voiture depuis Sydney, j'avais immédiatement demandé au réceptionniste de mon auberge si la Camel Cup méritait son surnom de "Melbourne Cup de l'outback" (l'outback est l'arrière-pays australien, ndlr). « Carrément », m'avait-il répondu avec conviction. Donc, pour ceux qui connaissent la Melbourne Cup, qu'on pourrait comparer grosso modo au Grand Prix d'Amérique, la Camel Cup est aussi classe. Enfin presque, de ce que j'en ai vu. Il y a tout de même quelques petites différences, soyons honnêtes.

Pour se relancer dans une comparaison foireuse, disons que la Melbourne Cup est une bouteille de Moët et que la Camel Cup est une cubi de rosé : pas chère, sans prétention mais représentant tout de même une petite invitation à la débauche. Ok, il n'y a pas de bulles, pas de glamour, mais il y a tout de même la promesse d'un chaos absolu et d'une horde de chameaux en pleine baston pour tenir la corde au virage dans un gros nuage de poussière.

« Sur un cheval, le jockey a un bon contrôle de sa monture. Avec les chameaux, c'est une autre histoire. A partir du moment où le starter donne le départ, tout peut arriver », s'excite Dean, l'un des éleveurs de chameaux d'Uluru. « Tout, et n'importe quoi », conclut-il, un sourire en coin.

Dean fait allusion à l'une des courses de qualifications qui vient de se tenir. Sur cette manche, un chameau est parti dans le mauvais sens, d'autres n'ont pas attendu le signal du départ pour commencer la course, tandis que Trigger, le chameau vainqueur de la course, a fini sans jockey sur son dos. Ce n'est qu'après que le nuage de poussière soulevé par les bestioles se soit dissipé que les officiels ont décidé d'invalider la victoire de Trigger.

C'est là que réside tout le charme de la Camel Cup, qui offre au spectateur averti un savoureux cocktail d'imprévisibilité, de rebondissements, de rots de chameaux et autres flatulences dont ces animaux ont le secret. Les animaux ne sont pas dressés pour la course, encore moins entraînés à gagner. C'est la garantie d'une authenticité unique, mais aussi de quelques fous rires carabinés. Si l'on devait dresser un bilan objectif, la compétition relèverait à 25% de la course, à 25% du rodéo, et à 50% de la galère infinie des jockeys pour tenter de contrôler ces animaux turbulents.

Chacun est libre de trouver ça marrant ou juste absurde. Mais à voir les centaines de personnes qui viennent chaque année assister à l'événement, on se rend vite compte qu'il remporte un certain succès. La clé de cette réussite ? L'intérêt et la curiosité du public pour les animaux en eux-mêmes plus que pour les courses. A côté de la Camel Cup, la Melbourne Cup est désespérément lisse et sans saveur.

Au moment où les douze finalistes déboulent sur la piste pour jouer le titre, personne ne s'est encore préoccupé de la dégager. Parmi les concurrents, Chrissy est là, monté par la fille de Neil. Il n'y a pas de portillon de départ, les chameaux sont tranquillement agenouillés dans le sable et grommellent des sons incompréhensibles entre leurs énormes babines en attendant le coup de feu du starter. Puis c'est la cavalcade.

Le tiercé, c'est mon dada.

La course dure moins d'une minute. Nugget, l'un des "poulains" de Dean, meilleur temps des qualifications, prend quelques longueurs d'avance sur le peloton et remporte une victoire surprise. Dans son sillage, Chrissy franchit la ligne avec deux secondes de retard et prend la deuxième place. Les trois juges postées à l'arrivée notent scrupuleusement les résultats sur leur livre de marque.

A la fin de la course, je retrouve Neil et ses chameaux. Il semble heureux et satisfait du résultat malgré le fait que son protégé n'ait fini que deuxième derrière ses rivaux honnis. « Il y a de l'adversité entre nous, mais ça n'a rien de trop sérieux, relativise-t-il. Sinon j'aurais vraiment entraîné mon chameau ! »

Neil Waters aime la Camel Cup plus que tout autre participant car il en apprécie l'essence même. Il l'aime pour ce qu'elle est : un événement étrange et peu suivi, qui se déroule en plein milieu de l'outback australien entre potes. Pour lui comme pour les autres, c'est avant tout l'occasion de se retrouver en pleine nature avec des animaux, ce qu'il apprécie par dessus tout.

« J'ai toujours préféré les chameaux aux jockeys », confie-t-il, ravi de la journée. Derrière nous, une de ces bêtes grognantes salue cette confession d'un rot sonore et mystérieux. Une réaction qui achève de plonger Neil dans l'extase : « Vous voyez ? Ils me comprennent. Ce sont des animaux extraordinaires, pleins de personnalité et de sagesse. »

Toutes les photos sont de l'auteur (Gavin Butler)