Culture

Sacha Baron Cohen est toujours le plus grand troll au monde

Même dans cette époque de « fake news » et de positions politiques extrêmes, « Who Is America? » semble brutal mais hilarant.
Capture d'écran via Showtime

Quand Da Ali G Show de Sacha Baron Cohen a été présenté pour la première fois sur HBO en 2000, l’idée de pousser les puissants de ce monde à dire des stupidités devant la caméra était plutôt inédite et audacieuse. Mais, dans l’actuel enfer trumpien dominé par les fakes news, contrevérités, mensonges et autres formes de désinformation éhontée et flagrante, la nouvelle série de Sacha Baron Cohen sur Showtime, intitulée Who Is America?, parvient miraculeusement à dépasser la satire politique moyenne et à faire rire. Le comédien réussit à déclasser à leur propre jeu ceux qui sont passés maîtres dans l’art de la bullshit.

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Avant même la diffusion du premier épisode de Who Is America? samedi dernier, des conservateurs piégés par Cohen ont crié leur indignation. Ce qui constitue la plus formidable promotion possible pour l’émission. L’ancienne candidate à la vice-présidence des États-Unis Sarah Palin, l’ancien candidat au Sénat de l’Alabama Roy Moore, et l’ancien membre du Congrès Joe Walsh, qui ont été piégés par Cohen, s’en sont ensuite pris à lui dans les médias sociaux.

Toutefois, même après avoir vu Cohen amener Dick Cheney à autographier une trousse de torture par simulation de noyade dans une vidéo mise en ligne par Showtime, je doutais que Who Is America? puisse être à la hauteur des attentes créées. Après tout, la culture politique américaine n’est devenue particulièrement insidieuse que depuis Bush. Et l’affirmation voulant que les politiciens cachent leurs opinions les plus inacceptables au public semble dépassée depuis que Trump a réussi à se faire élire tout en disant des horreurs. Qu’est-ce que Cohen pourrait bien révéler de plus? Beaucoup de choses, il semble.

Who Is America? commence avec une présentation de l’un des quatre nouveaux personnages de Cohen : Billy Wayne Ruddick Jr., un partisan de Trump qui hait les médias grand public, gère un site web nommé Truthbrary (par opposition à « lie-brary ») et se déplace en fauteuil roulant motorisé par fantaisie. Dans sa première entrevue, il tente de déstabiliser Bernie Sanders, qui ne ménage pas les regards dubitatifs. Contrairement aux conservateurs que Cohen piège plus tard dans l’épisode, il réussit à éviter de passer pour un imbécile heureux. En fait, l’entrevue montre le plus grand don politique du sénateur du Vermont — dont je peux attester, car je l’ai aussi interviewé —, sa capacité à faire passer son message même dans les situations les plus improbables.

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« Namasté. Je suis Nira Cain-N’Degeocello et je suis un homme blanc cisgenre hétérosexuel, et je m’en excuse », dit Cohen en guise de présentation de son personnage suivant, qui porte un chandail de NPR (National Public Radio) et un « pussy hat » (une tuque rose à oreilles de chat). Ce personnage, qui combine calvitie et queue de cheval, partage un repas avec deux membres du Parti républicain de Caroline du Sud, un couple qui souffre du privilège blanc, explique-t-il. Tout au long de l’entrevue, Nira Cain-N’Degeocello raconte au couple que, pour lutter contre le sexisme, il force son fils à faire pipi assis et sa fille debout, et explique comment il est parvenu à accepter la liaison adultère entre sa femme et un dauphin.

Ensuite, on rencontre le troisième personnage : Ricky Sherman, un ex-détenu et artiste en devenir qui peint avec des fluides corporels. Il rencontre une consultante en arts, Christy, qui s’enthousiasme pour l’œuvre d’art fécal de Sherman. À la fin de leur rencontre, elle fait cadeau de quelques-uns de ses poils pubiens à Cohen pour sa collection.

Mais Cohen est plus qu’un troll quand il incarne le quatrième personnage, Erran Morad, un ex-agent du Mossad, une agence du renseignement israélienne. Il réussit à persuader plusieurs républicains et activistes pour le port d’armes de soutenir un programme visant à donner aux tout-petits des « gunimals » : des armes à feu dissimulées dans des peluches. Dans une entrevue avec Larry Pratt, directeur général du groupe de lobbying pour les armes à feu Gun Owners of America, Erran Morad lui demande s’il pense que les libéraux exploitent les tueries dans les écoles en faveur de leurs objectifs anti-tragédies. « Ils essaient », répond Pratt.

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Ensuite, Cohen arrive à faire dire à Pratt devant la caméra : « Les tout-petits sont purs. Ils ne sont pas corrompus par les fake news ou l’homosexualité. Ils ne s’inquiètent pas de savoir s’il est politiquement correct de tirer sur un homme mentalement dérangé quand il est armé, ils le font, c’est tout. Le programme des gunimals est basé sur des données scientifiques solides… les enfants de moins de cinq ans… ont un niveau élevé de phéromone Blink 182, produite par la partie du foie appelée Rita Ora. Leurs réflexes nerveux voyagent ainsi le long de la voie neuronale Cardi B jusqu’au Wiz Khalifa à une vitesse de 40 % supérieure. »

Erran Morad convainc d’autres personnalités politiques d’appuyer son programme absurdement effrayant. Les membres du Congrès Dana Rohrabacher de la Californie et Joe Wilson de la Caroline du Sud, ainsi que l’ancien leader républicain du Sénat, Trent Lott, veulent tous soutenir ce programme visant à donner aux enfants accès aux armes à feu.

L’ancien membre républicain du Congrès, Joe Walsh, qui dit dans l’émission qu’« en moins d’un mois, un élève de première année peut devenir un premier grenadier », a déclaré par la suite qu’il avait été dupé par le comédien, qui lui a fait prendre l’avion à destination de Washington en prétextant une fausse récompense des amis d’Israël.

« Je devrai vivre avec ça », a-t-il écrit sur Twitter. En effet, il le devra.

Who Is America? n’est jamais meilleure que lorsqu’elle montre de puissants conservateurs tels qu’ils sont vraiment : des hommes si contaminés par la démence du discours politique actuel qu’ils en sont rendus à soutenir l’idée de donner des armes à des tout-petits. « Voir Baron Cohen faire participer un partisan pro-armes à une fausse infopublicité pour vendre des armes à feu aux tout-petits produit une sombre catharsis », a écrit Charlie Warzel de BuzzFeed.

Cette nouvelle version de l’humour à sensation propre à Cohen ne s’adresse pas aux personnes sensibles ni à ceux qui cherchent de l’humour engagé. L’humour de Cohen a moins pour but de porter un message politique que d’exploiter le chaos existant pour produire le meilleur matériel possible. Bien que ce soit les conservateurs piégés qui ont le plus retenu l’attention, Cohen n’est au service d’aucune idéologie particulière et son émission ne contient pas de message édifiant sous-jacent. Il nous emmène dans un monde très proche du nôtre, nous en montre toute l’absurdité et nous force à en rire. Que peut-on faire d’autre?

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