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Vingt-trois femmes ont été assassinées en Ouganda et personne ne sait pourquoi

Alors que la police peine à contenir ces meurtres effroyables, les activistes communautaires sont déterminés à faire pression sur les autorités.

par Amy Fallon; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
01 Décembre 2017, 6:00am

Jalia Nalule. Toutes les photos sont de Amy Fallon

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Le premier corps a été trouvé dans une plantation de bananes à Nansana. C’est un jeune garçon qui récoltait de la canne à sucre qui a fait la découverte macabre près du sanctuaire d'un guérisseur. Un rapport du ministre des Affaires intérieures du pays a révélé que la femme avait été étranglée.

Les deux villes de Nansana et Katabi se trouvent dans le district ougandais de Wakiso, à environ 40 kilomètres l'une de l'autre. « La vie [ici] était tranquille », explique Fatuma Nasanga, âgée de la trentaine et originaire du village voisin de Bubuli.

C'était avant que sa cousine, Jalia Nalule, soit retrouvée morte dans une forêt. Elle avait disparu depuis neuf jours. Nalule serait la dixième femme à avoir été retrouvée morte dans la municipalité d’Entebbe. À ce moment-là, les habitants craignaient qu'il y ait d’autres victimes.

Et ils avaient raison : au cours des cinq derniers mois, les policiers de Nansana et Katabi ont découvert 23 corps de femmes au total. La plupart ont été étranglées et agressées sexuellement – des bouts de bois ont été introduits dans leurs zones génitales. Chez certaines, des membres et des organes avaient été enlevés. Au moins trois corps – y compris celui trouvé dans la plantation de bananes – n’ont pas encore été identifiés.

Selon une enquête démographique et sanitaire de 2016, plus d'une femme sur cinq en Ouganda serait victime d'abus sexuels. Avant les meurtres, toutefois, le taux de criminalité à Wakiso était relativement peu élevé comparé à d'autres régions du pays. Selon les données du rapport annuel 2014 de l'Ouganda sur la criminalité, il ne figurait même pas parmi les 12 premiers districts ayant le taux de criminalité le plus élevé.

Selon la police, les meurtres survenus dans les deux villes ne sont pas liés, mais les femmes de la région vivent désormais dans la peur. Le FBI a même été appelé pour participer à l'enquête.

« Je pense que la police ne trouvera jamais l’assassin », déclare Nasanga. Avant son assassinat, sa cousine Nalule rêvait d'ouvrir un magasin. Nasanga affirme qu’elle était « comme une sœur » pour elle.

Les meurtres ont suscité l'indignation quant au traitement des femmes dans le pays et l'incapacité des autorités à prendre ces meurtres au sérieux. Les législateurs se sont mis en grève pendant deux jours afin de faire pression sur la police et les ministres, et les pousser à prendre des mesures. En septembre, une manifestation a été organisée à Entebbe autour du hashtag Twitter #notanotherwoman, bien qu'elle ait été fermée par la police.

Les policiers ont de multiples théories sur les meurtres – les femmes pourraient avoir été victimes d'un tueur en série, ou tuées à la suite de violences domestiques ou de litiges fonciers. D’autres estiment que les meurtres ont été commis à des fins de sacrifices rituels, et que les organes prélevés auraient été donnés à un sorcier. (Cette pratique serait courante en Ouganda, bien qu'elle affecte normalement les enfants et non les adultes.)

Le porte-parole de la police, Emilian Kayima, qualifie ces meurtres d’« épine dans le pied » et de « premiers dans leur genre dans l'histoire de l'Ouganda ». « Beaucoup de questions restent sans réponse, admet-il. Y a-t-il un tueur en série ? Y en a-t-il plusieurs ? Est-ce le crime organisé qui est derrière tout ça ? »

Fatuma Nasanga montre une photo de sa cousine, Jalia Nalule.

La police et les médias locaux continuent de donner des informations contradictoires sur les meurtres. Le nombre exact de suspects arrêtés et accusés reste inconnu, mais selon un rapport local paru dans le journal New Vision, ils seraient plus de 100. Certains ont été accusés de meurtre, de vol aggravé et de terrorisme.

Les familles des victimes craignent toutefois que la police ne s’en prenne à des innocents. Le cousin de Nalule a été emprisonné après que la police a découvert qu'il était la dernière personne à l’avoir appelée avant sa disparition. « Ils l'ont accusé pour la simple et bonne raison qu'ils n’avaient trouvé personne d’autre », déclare Nasanga. Il a finalement été libéré au bout de six semaines.

Le 19 septembre, le corps de Harriet Nantongo a été découvert dans un buisson du village de Nkumba, dans le district de Wakiso. Cette femme âgée de 38 ans avait disparu depuis six jours. Elle est la 22e femme à avoir été tuée dans le district depuis le mois de mai. Ses pieds, ses seins et son bras droit ont été amputés ; ses cheveux rasés. Ses parties génitales ont été pénétrées avec des bouts de bois. Le rapport de police suggère qu’elle a été frappée à la tête avec un objet contondant.

Noah Musiba, 38 ans, était le partenaire de Nantongo depuis près d’une décennie. « La région est pourtant un endroit sûr, déclare Musiba. Elle se rendait toujours au travail à pied, et elle rentrait toujours à la maison pour 19 h 30. » La police l'a informé pour la dernière fois de l'affaire le 15 septembre, date à laquelle Nantongo était encore portée disparue. « [La police] ne nous tient pas au courant sur les développements de l’affaire, déplore-t-il. Elle n’est d’aucune utilité. »

Noah Musiba tient une photo de Harriet Nantongo.

Le porte-parole de la police, Kayima, affirme le contraire. « Les familles ont accès à toutes les informations sur nos progrès dans ces meurtres », a-t-il déclaré. Il soutient que la police a travaillé dur pour empêcher de nouveaux meurtres : « Avant de conclure quoi que ce soit, nous avons intensifié nos opérations, notre présence, notre visibilité, et avons encouragé tout le monde à rester chez soi. »

Pour empêcher les meurtres, le chef de la police ougandaise, Kale Kayihura, a proposé d'enregistrer toutes les femmes entretenant des relations amoureuses au sein de la région. « Comment va-t-on s’y prendre, je ne sais pas », a-t-il admis au Tower Post, un journal local.

Selon un porte-parole d'Action for Development (ACFODE), une organisation locale à but non lucratif qui milite pour que le gouvernement protège davantage les femmes, le commentaire de Kayihura « illustre la façon dont les problèmes concernant la sécurité des femmes sont traités dans ce pays ».

Une manifestation à Entebbe.

« Ils [la police] ont pris des mesures, mais cela n’a pas suffi », explique Sandra Nassali, directrice des communications d'ACFODE. Toute cette affaire a été minimisée. »

Mais le député et porte-parole de la police métropolitaine de Kampala, Luke Owoyesigyire, estime que cela pourrait être une « bonne idée » – selon lui, les meurtres pourraient avoir un rapport avec des hommes trompés par leurs partenaires.

Lindsey Kukunda, fondatrice de Not Your Body, un site sur lequel les Ougandaises peuvent partager leurs expériences d'abus sexuel et de discrimination, estime que cette folie meurtrière ne sera jamais résolue. « Il n’y a aucune donnée à ce sujet, aucune enquête approfondie, ce qui me laisse à penser qu'ils ne s'en soucient pas, déclare-t-elle. Je mets ma main à couper que la police en Ouganda se fiche bien de ce qui arrive aux femmes. »

La dramaturge et productrice Deborah Asiimwe est également sceptique. À la fin du mois d'octobre, elle a organisé Not Another Woman – une soirée mêlant performances, musique live et art à Kampala — afin de maintenir l’attention du public sur les meurtres.

« En tant que femmes, nous ne pouvons pas garder le silence quand des choses aussi horribles se produisent, déclare-t-elle. Nous devons dire quelque chose. Nous devons faire quelque chose. » L'événement d’Asiimwe a permis aux femmes d’exprimer leurs sentiments à propos des tueries par le biais de poèmes, de chants, de monologues et d’installations artistiques.

Asiimwe n'est pas la seule à se mobiliser. En septembre, Action for Development (ACFODE) a organisé une veillée en hommage aux victimes, appelant les autorités à intensifier leur processus d'enquête et à fournir davantage d'informations au public sur le sujet. « Personne ne sait ce qui se passe et nous aimerions que le gouvernement soit plus transparent quant à l'ensemble du processus », déclare Nassali.

Aussi horribles que soient ces meurtres, des ONG comme Action for Development tiennent à souligner qu’ils ne se produisent pas dans le vide. « Les viols restent un gros problème dans le pays. La pauvreté et les mauvaises conditions de vie rendent les femmes d’autant plus vulnérables à la violence », explique Nassali.

En Ouganda, un pays où plus de la moitié des femmes subissent des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire, les meurtres sont un rappel des dangers auxquels elles sont confrontées régulièrement.

Les femmes sont celles qui « maintiennent littéralement le feu et les familles ensemble » dans de nombreuses régions de l'Ouganda, souligne Nassali. « [Mais] le traumatisme physique de la violence et de l'agression sexuelle a laissé des cicatrices et des dommages émotionnels inimaginables sur de nombreuses femmes. »