Food by VICE

Dans la république bananière de Shinji Nagabe

Exposé à Arles, l’artiste brésilien imagine une dictature à base de despote tyrannique, de gros flingues et d’une ribambelle de bananes.

par Alexis Ferenczi
30 Juillet 2019, 7:40am

Homem-bomba [Le kamikaze], Shinji Nagabe, Paris, 2018.

C’est au Honduras que l’auteur américain O. Henry – William Sydney Porter de son vrai nom – aurait, à la fin du XIXe siècle, inventé l’expression « république bananière ». Un terme qui désigne à l’époque les nations d’Amérique centrale victimes de l’ingérence des États-Unis et qui sont, selon Wikipédia, transformées en « ploutocratie autoritaire pour servir les intérêts économiques des multinationales de l’agroalimentaire ».

Dans son petit hôtel de Trujillo, au milieu des bandits de grands chemins qui ont, comme lui, trouvé refuge au sein d’un pays qui ne pratique pas l’extradition vers les States, O. Henry, recherché pour détournements de fonds, s’inspire notamment de la ribambelle de coups d’État fomentés par l’United Fruit Company, gros producteur de bananes devenu spécialiste des changements de régime, pour asseoir son monopole.

Par extension, le terme est souvent utilisé aujourd’hui par les hommes et femmes politiques qui vont sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin pour dénoncer une classe dirigeante corrompue ou incompétente et décrire un pays qui part « à vau-l’eau » ou va « plutôt mal ». C’est aussi le nom que Shinji Nagabe a donné à sa série de photos exposée aux Rencontres d’Arles.

L’artiste brésilien a imaginé une République bananière menée par un despote dans laquelle le fruit serait utilisé à la fois comme un outil de censure pour mettre le peuple au pas et une arme dans la lutte contre le tyran. Le résultat, à mi-chemin entre le photo-journalisme et l’absurde, interroge assez pour qu’on ait eu envie de poser quelques questions à son auteur.

1564154408035-2019-NAGA-press04-copie
Mãe de família [Mère de famille], Shinji Nagabe, São Paulo, 2018

VICE : Salut Shinji, qu’est-ce qui a inspiré ta série de photos La République des bananes ? Et surtout, pourquoi avoir choisi ce fruit ?
Shinji Nagabe : L’idée de La République des bananes m’est venue peu après les résultats de la dernière élection présidentielle au Brésil. Je me rappelle qu’il y avait beaucoup de haine et d’indignation partout dans le pays. Ma première réaction a été de me dire qu’on en était devenu une, de république bananière.

À partir de ce moment-là, j'ai commencé à publier des tas de photos de bananes sur les réseaux sociaux. Je suis devenu complètement obsédé. J’ai fait des recherches sur le fruit pour préparer la série et j'ai trouvé par exemple que le mot « banane » était presque le même partout dans le monde et qu’il pouvait donc être compris par plein de gens. Au Brésil, il y a aussi une expression dar uma banana qui est l’équivalent d’un bras d’honneur et qu’on peut traduire par « va te faire ». La banane faisait donc particulièrement sens.

Mué par la colère et la frustration que je ressentais, j’ai décidé de créer un univers fictionnel. Ce qui est bien avec la fiction, c’est qu’on peut se permettre des choses qu’on ne ferait pas dans le monde réel comme brûler le drapeau du dictateur de La République des bananes ou déchirer ses photos. La vidéo de quatre minutes qui ouvre la série est une synthèse de tout ce processus. C’est une compilation de trois vidéos : un exorcisme pratiqué dans une église de missionnaires en Afrique du Sud dans lequel les bananes sont possédées par un démon, un programme de télé humoristique qui montre une banane devenir femme et un extrait du championnat du plus gros mangeur de bananes de la région.

1564154365414-2019-NAGA-press01-copie
Garoto com fuzil [Garçon avec un fusil], Shinji Nagabe, São Paulo, 2018

Qu’est-ce qui t’as poussé à utiliser la photo comme médium artistique ?
J’ai toujours rêvé de devenir artiste, peintre, musicien ou designer. Je me suis rendu compte qu’avec la photographie, j’avais la possibilité de dessiner, de créer et de manipuler instantanément la matière. J’ai pris des cours de photo, j’ai passé mon diplôme en journalisme et j’ai d'abord travaillé comme assistant de photographe.

Pendant cette période, je suis tombé sur un livre de Duane Michals et ses séquences photographiques très poétiques. J’aime l’idée de manipuler une photo pour créer une histoire. Son travail est une référence pour moi. J’utilise le médium comme l’ultime étape de mon processus créatif, une manière de l’enregistrer. J’adore créer des personnages fantastiques en mettant l’accent sur la personnalité unique des gens et transformer des objets du quotidien en attributs singuliers.

Dans la série La République des bananes par exemple, j’ai photographié des prostitués du centre-ville de Sao Paulo, et même si l’intention était photographique, la partie la plus intéressante aura été de les écouter et de créer quelque chose avec leurs histoires. Ensuite, j’ai tendance à couvrir le visage des sujets de mes séries, notamment les yeux, parce que j’ai la sensation de pouvoir transporter l’image et la vie de la personne dans une autre réalité. J’aime aussi l’idée de jouer avec l’anonymat. J’ai le sentiment de ne pas parler seulement de la personne représentée mais aussi de ceux qui la regardent.

1564154389322-2019-NAGA-press03
Cartão de boas maneiras para homens, O ideal x a caricatura [Carte de bonne conduite pour hommes, L’ideal x la caricature], Shinji Nagabe, São Paulo, 2018

Tu es né au Brésil dans une famille d’origine japonaise. Est-ce que tu peux nous raconter comment est la vie là-bas ?
Je suis né dans une famille modeste à Parana dans le sud du Brésil et j’ai déménagé à Sao Paulo quand j’avais 6 ans. Sao Paulo est la ville avec la plus grande concentration de Japonais en dehors du Japon. Il y a un quartier qui s’appelle Liberdade où il y a souvent des célébrations organisées par la communauté japonaise. Mes grands-parents sont nés au Japon, donc je suis de la troisième génération (ou San-sei) de Japonais né au Brésil (il y en a déjà une cinquième, les Go-sei).

Je ne me considère pas comme Japonais (même si j’ai les traits d’un Asiatique) et on ne me considère pas comme un Brésilien lambda. Je me suis toujours senti entre ces deux cultures. Pendant mon enfance au Brésil, j’entendais souvent les autres enfants à l’école se moquer de mes yeux bridés. Et pendant mon adolescence au Japon, comme je ne parlais pas super bien la langue, on me traitait comme un étranger, un gaijin.

« Le pire avec l'élection, c’est qu'il y a des Brésiliens qui commencent à croire qu’il est nécessaire de « nettoyer la maison » économiquement et que des choses comme l’art, la culture et l’éducation devraient être mises de côté parce que ce ne sont pas des priorités »

Dans la maison de ma mère à Sao Paulo, il y a petit autel sur lequel les images de Jesus Christ côtoient celles des divinités shintoïstes. Ce mélange des cultures se reflétait aussi dans notre alimentation. Parfois, on mangeait des sushis ou des sashimis avec du barbecue ou de la feijoada.

J’ai eu une éducation rigide, de celle qu’on donne dans les familles japonaises traditionnelles, une adolescence durant laquelle les standards de beauté étaient ceux des Européens caucasiens et j’ai grandi avec des gens qui continuent de penser que les Japonais sont des gros nerds ou un truc vaguement exotique.

1564154430937-2019-NAGA-press05-copie
Objetos apreendidos n°7 [Objets saisis n°7], Shinji Nagabe, São Paulo, 2018

Tu es encore ado quand la dictature militaire prend fin au Brésil, est-ce que tu as des souvenirs de la transition ?
Mes parents et mes frères travaillaient toute la journée donc je passais beaucoup de temps à la maison, devant la télé. J’étais très jeune à la fin de la dictature mais les souvenirs les plus prégnants que j’ai gardés de cette époque ce sont les films remontés et les programmes télé qui étaient tous précédés d'un document de l’organisme de censure gouvernemental qui approuvait la diffusion dudit programme.

Je me rappelle aussi qu’à l’école, on avait des cours d’éducation « civique et morale ». Je ne comprenais pas les cours parfaitement et je me demandais pourquoi, lors d’un contrôle, savoir comment se comporter devant le drapeau avait la même valeur qu’un exercice de maths ou de Portugais. Après, je venais d’une famille assez stricte donc je pense qu’eux aussi croyaient en certaines valeurs véhiculées par la propagande du régime, comme les notions d'ordre, de discipline ou de sécurité.

Peu après son élection, le président Jair Bolsonaro a décidé de fusionner les ministères de la Culture, du Sport et du Développement social. Ça a remis en cause ton choix de carrière ?
J’ai été déçu qu’il n’y ait pas vraiment eu de débat sur le sujet. L’élection était une sorte de lutte de pouvoir où les camps s'accusaient mutuellement au lieu de faire avancer les choses avec des propositions. J’ai trouvé ça profondément anti-démocratique.

Mais le pire avec l'élection, c’est qu'il y a des Brésiliens qui commencent à croire qu’il est nécessaire de « nettoyer la maison » économiquement et que des choses comme l’art, la culture et l’éducation devraient être mises de côté parce que ce ne sont pas des priorités. C'est une pensée qui prend de l'ampleur, en parallèle au mouvement conservateur, et qui risque de mettre en péril n'importe quelle manifestation artistique.

Comme j’ai toujours eu l’impression de ne pas être ma place, vivre à l’étranger m’a permis de voir les choses avec un angle différent. C’est un peu comme cet exercice psychologique durant lequel il est nécessaire de voir de dehors pour mieux comprendre ce qu’il y a à l’intérieur. Quand on vit au Brésil, on s’habitue hélas à des choses qu’on ne devrait pas accepter, comme la pauvreté, les inégalités sociales, le racisme, l’homophobie, etc. Depuis que j’ai quitté le pays, je m'intéresse beaucoup plus à la politique et comment le Brésil est perçu internationalement. Mais je suis toujours très fier de ma culture.

La République des bananes, Ground Control, Arles, du 1 juillet au 22 septembre.


VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.