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Miley Serious connait ses classiques mais les éclate quand même

On a attrapé la jeune DJ au festival le Bon Air à Marseille, où on a parlé de ses racines post punk, d'archivisme sonore, et du rythme de vie monacal qu'impose le fait de devoir dormir 4 heures par nuit.

par Marc-Aurèle Baly; photos Julio Ificada
27 Juin 2019, 9:24am

Miley Serious au festival Le Bon Air à Marseill, 2019. Photos : Julio Ificada pour Vice FR

Il est probable que disons, dans 20 ans, lorsqu’on se repenchera sur la musique de 2019 et qu’on tombera sur des DJ sets de Miley Serious, on se dise quelque chose comme : « C’était ça, le peak time de la scène électronique française branchée de la fin des années 2010 ? » Non pas que les choses qui s’y trament et s’y entendent (des miettes de rave trempées dans l’acide d’un tunnel de techno ligne dure) ne soient pas des plus seyantes, mais les voir distribuées par une petite punk tatouée de la tête aux pieds, floquée d’un T-shirt de Crass et d’un nom-blague, devant un parterre de kids défoncés qui ne savent probablement pas qui est DJ Pierre, a de quoi faire sourire.

Surtout, on peut s’étonner, à l’heure actuelle, que les quelques esthétiques du passé convoquées ici (fidget, indus, esprit rave de Manchester et petites gouttes d’electroclash), a priori pas des plus « porteuses », atteignent jusqu’aux scènes les plus établies de France et de Navarre, du Bon Air à Marseille à la Concrete en passant même par Ibiza, le Japon ou les États-Unis – en gros, qu’elles se démocratisent autant.

Mais tout ça est, comme souvent, plus affaire d'attitude que de son à proprement parler. Car en fusionnant l’esprit de sérieux et martial de la musique industrielle avec la déglingue rigolote et joviale de l'acid, on pourrait a priori ne plus vraiment savoir sur quel pied danser, ni sur quoi on danse - la carioca ou la chevauchée des Walkyries ?

DJ Archiviste

Mais c’est justement cette confusion, ou plutôt ces coups de guidons brusques et inattendus (ici le sérieux et la blague, là le rap français et le gabber, plus loin le bon goût techno et la vulgarité qui tache) qui font que des Miley Serious, ou dans un autre genre, des AZF ou des Sentimental Rave, parviennent à faire leur trou aujourd’hui. C’est parce qu’elles ont une connaissance intime (en ayant grandi avec ces musiques-là et en ayant poussé leur rapport affectif jusque dans ses retranchements) que leurs sets ne viennent pas de nulle part, prennent forme, fonctionnent, et dépassent le seuil de l’incongruité des vents contraires. C’est d’ailleurs comme ça que se forment et se délimitent les scènes, d’aujourd’hui comme d’hier, contrairement à ce qu’a voulu nous faire croire pendant un temps Internet avec son supposé effondrement des digues. Miley Serious, Aurore Dexmier dans le civil, ne nous dit pas autre chose lorsqu’on l’attrape au Bon Air à Marseille en mai dernier :

« Je ne suis pas sûre qu’il y ait tant de ponts que ça entre les scènes aujourd'hui, je trouve ça même plutôt sectaire en ce moment. Après, un mec qui fait de l'indus aujourd’hui va te dire qu'il écoute du rap de Memphis. Mais ces choses-là, on peut les écouter en même temps, parce que c'est hyper dark. Il y aura toujours des clans, des ethnies. C’est encore compliqué de dire que t'aimes l'EDM aujourd’hui, c'est pas cool, alors qu’il y a des choses qui sont mega biens dans le genre. Le début de Tiesto, c'est fou. J'adore comprendre les périodes, découvrir d'où viennent les choses, les communautés, les samples, leur histoire. Et ça c'est un truc qui me passionne vraiment tous les jours, et c'est quelque chose que je veux vraiment garder. »

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Originaire de Toulouse, arrivée à Paris il y a quelques années après un détour malheureux par New York, celle qui voit son activité de DJ comme un travail d'archiviste sonore (et met une sorte de point d'honneur à ne pas produire elle-même) vient à la base du post punk. Après avoir formé des groupes avec ses potes (diverses entités, d’abord hardcore, puis garage, puis rock et affidés), ce n'est qu'une fois arrivée à la capitale qu'elle a opéré un basculement, et ainsi pu observer celui des scènes électroniques de ces dernières années :

« Aujourd’hui on peut clairement parler d'une identité parisienne. Il y a beaucoup d'artistes ou de crews à Paris que je suis, que je joue même dans mes sets, comme Soul Edifice, des trucs comme ça. Certains sont trop chauds, il y a une vraie émergence. Mais il y a quelque chose qui se passe à Bruxelles aussi, je pense par exemple à Techno Thriller. »

Aujourd’hui, forte d'une émission mensuelle sur Rinse, en plus d’avoir officié un temps avec le collectif TGAF, Aurore peut se targuer d'avoir monté un label, 99cts Records (souvenir de ses galères new yorkaises), où il s’agit moins de récupérer des pièces détachées mais plus de, comme elle le dit elle-même, ancrer ses propres affinités esthétiques et perpétuer une tradition : « Tenir un label, c'est également une manière de pallier au fait de ne pas faire de musique moi-même. C'est de pouvoir me dire que c'est moi qui l'inscris, d'aider ces gens-là qui n'ont pas eu de sorties. J'ai trouvé ce que je ne pouvais pas faire en ne produisant pas, ou en étant un peu frustrée sur certains aspects du DJing, en mettant toute mon énergie dans le label. »

À force d'observer autour de nous l'exercice du DJing, de plus en plus vu comme un travail d'historien, où on se réfère à des pères qu'il ne faudrait surtout pas tuer, on peut se demander s’il n’y aurait pas un risque de ne plus créer de nouvelles formes : « J'adore honorer les classiques, je suis vraiment d’accord avec l’idée « don't kill your heroes », mais je vois ce que tu veux dire sur le surplace, c'est pour ça que j'adore digger toute la journée. L'idée est de voir comment en fin de compte, les nouveaux producteurs trouvent de nouvelles formes. Je suis trop fan de petits kids aux États-Unis en ce moment, de petits crews de hardcore comme faisaient Drop Bass Network, des passionnés de Spiral Tribe. Mais eux le font aussi bien en 2019. »

La mélancolie du DJ sur la route

Forcément, cet attrait pour la culture des origines et ce culte de l'historicité (et d'une certaine manière, de l'authenticité) peuvent trouver écho dans ses débuts post punk, elle qui vient de la culture des groupes et des squats, des kilomètres enfilés sur la route et des nuits sur des canapés pourris. Y voit-elle une forme de continuité (voire de sublimation), comme Simon Reynolds voyait dans la techno le futur du rock ?

« Il y a un moment où je me disais que les démarches étaient assez proches. Mais quand je vais à des concerts aujourd'hui, je me dis "putain, c'est quand même bien cosy, bien réconfortant". Ce confort peut vraiment me manquer. Mais par contre les canapés et les fonds des MJC ça me manque pas du tout quand je jouais en groupe [Rires]. Aujourd'hui quand j'ouvre la porte d'un hôtel, je me dis toujours : "Ils m'ont donné une suite, ils ont dû se tromper !". Mais bon, vu que tu dors 4 heures par nuit, autant avoir un bon lit. C'est pas le siège de mon EasyJet qui va me donner de l'énergie. »

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La jurisprudence Avicii a pu porter ses fruits, dans un monde où le mode de vie et le rythme de tournée est souvent synonyme de pétage de plombs et de dégringolades mentales : « Je ne dirais pas que ce mode de vie rend taré, plutôt qu’il rend triste. Je suis tout le temps sur la route, et quand je rentre, pour voir mes potes c'est pire qu'avoir un rendez-vous chez le médecin. Ça peut être douloureux de voir que tes amis se développent de leur côté, et que toi t'es tout seul. C'est hyper usant la solitude, le fait de ne pas réussir à construire une vie personnelle, alors que t'en as trop envie. J'ai 30 ans maintenant, il y a des trucs que j'ai envie de faire, et puis je me dis non. En plus c'est un milieu où on attend beaucoup de toi, où on te laisse pas de répit. Quand tu es un groupe en tournée, tu le fais 10 jours et après t'arrêtes. Là non, c'est 3 fois par semaine, 4 fois dans le mois, c'est une usure. Cumulé à la fatigue, l’isolement est parfois très dur. Même si tu ne bois pas ni rien : d'ailleurs je me donne une rigueur, laisse tomber. Je ne prends pas de drogues, déjà ça joue beaucoup sur ma santé mentale. Je ne bois quasi rien, mais vraiment quasi rien du tout quand je joue. Ça m’empêche pas d’être épuisée. »

Mais cette solitude d'un style de vie monacal rentrerait presque en résonance avec l'exercice, lointain mais toujours solitaire, du digging : « Je crois que je diggais jamais autant que quand j'étais en province, parce que mon énergie n’était pas prise par Paris - les transports, le rythme, la vie, les trucs. C'est un des trucs qui me manquent vachement avec la vie à Paris aussi, le fait de partir, et de ne jamais être chez soi : m'exploser les yeux, passer 5-6 heures par jour à racler le fond d'Internet et avoir une migraine à la fin de la journée, c'est vraiment mon truc préféré. Dans le rythme de vie c'est ça qui peine un peu. Tu n’as plus le temps de faire ce que t'aimes vraiment, ce qui fait ta culture. »

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Une culture qui vient aussi de la volonté de questionner ce qu'on fait au moment où on le fait, de trouver les points d'ancrage et les dénominateurs communs, dans une époque qu'on nous vend un peu trop comme dématérialisée. Et si trait générationnel il y a (si tant est qu’une telle dénomination ait encore un sens aujourd’hui), il est dans celui qu'on ne fait jamais juste de la musique.

« J'ai envie de plus pousser mon fanzine, écrire sur la musique, présenter des scènes, et de travailler les scènes par ville, et de passer du temps avec certains crews. Il faut garder une trace sur des gens qui ont fait des choses, dans le sens historique de la musique, écrire sur des petites communautés qui se passent. C'est ce que je vais faire à fond… quand j'aurai le temps de me poser. »

Miley Serious jouera à Paris le 29 juin à la Cocotte Club au Wanderlust, puis au festival Qui Embrouille Qui qui se tiendra du 9 au 11 août à la Station-Garde des Mines.

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