Feminisme

Je joue de la séduction avec mes dealers, et j'assume

« Je ne vais pas écarter les cuisses pour avoir ma weed, non. Mais je sais que si je suis sympa avec le type, il va me mettre bien. »

par Ezra Salander
18 Juillet 2019, 7:17am

Illustration de Benjamin Tejero

Anastasia a 25 ans. Elle travaille pour une compagnie d’assurance le jour. Le soir, elle consomme quotidiennement du cannabis, et occasionnellement de la cocaïne et des amphétamines, pour faire la fête. Lorsqu’elle va acheter sa beuh ou ses produits, elle explique parfois jouer de la séduction avec ses dealers pour obtenir des substances à moindre prix.

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Je fume de l'herbe tous les jours depuis mes 17 ans environ, j'estime être dépendante. Je fume environ dix grammes par semaine, parfois un peu plus, parfois un peu moins. En moyenne, le gramme est à 8 euros, donc ça fait 80 euros par semaine. Il y a 52 semaines dans l'année, j'ai calculé, ça fait 4 160 euros par an. C’est énorme quand comme moi on est payé au SMIC. J’ai plusieurs dealers, j'en vois deux principalement mais j'ai d'autres contacts au cas où ces deux vendeurs ne sont pas disponibles quand j’ai besoin d'herbe.

Je le dis clairement : il y a des rapports de séduction entre dealers et clientes, et j’en joue. Je ne vais pas écarter les cuisses pour avoir ma weed, non, mais je sais que si je suis sympa avec le type, il va me mettre bien. Je parle avec lui, je lui pose des questions sur sa vie, je le mets à l’aise, je souris, je ris à ses blagues, je réponds à ses regards. Je joue de ce statut qu’on a, nous les femmes, pour profiter un peu de la situation. Et ça marche : j'ai déjà eu de la coke et de la beuh moins chères. Je le sais parce qu’une fois, j’étais allée voir un dealer, j’avais eu la coke à 70 le gramme, et la beuh à 6. Le lendemain, j’ai un pote à moi qui y est allé, et il a topé la coke à 80 et la weed à 7.

J’essaye toujours de garder le contrôle et de ne pas me mettre en danger, ça reste de la drogue, c'est bidon. Si je sens que le dealer attend plus que juste un peu de séduction, s’il me demande mon numéro ou mon Snap, je ne m’attarde pas et je me barre, voilà. Je fonctionne à l’instinct. Mais je ne me suis jamais sentie menacée. Et puis, en général, j'essaie de ne pas y aller toute seule, mais toujours accompagnée d’une copine. Si j'y vais avec un mec, c’est sûr que je ne bénéficierais pas de ristourne.

« Il n'aura rien de plus que quelques regards appuyés et sourires en coin, et les économies que je fais sont plus importantes que l'image qu’on peut se faire de moi »

Je ne comprends pas que certains puissent trouver ce que je fais choquant. J’ai déjà eu des copines avec qui j'allais toper qui, en sortant de chez le dealer, me disaient des choses du genre : « Mais pourquoi tu rentres dans son jeu ? », « Ce n’est pas un peu hypocrite ? », voire « Ça fait un peu pute à came, ton attitude, non ? ». C’est un échange de bon procédé : le dealer a le sentiment de plaire pendant un quart d'heure, ça fait du bien à son ego, et moi je paye moins cher mes produits. Il y a bien des filles qui attendent de leur date qu’il leur paye le restaurant, ou d’autres en boîtes de nuit qui n’adressent pas la parole à un mec s’il ne leur a pas offert un verre. Sauf que dans mon cas, le dealer ne lâche pas d'argent à proprement parler, il se fait juste un peu moins de bénéfice.

Je n'irais pas jusqu'à dire que ce que je fais est féministe, mais en tout cas je n’ai clairement pas l'impression de desservir la cause des femmes en faisant ça. Je veux dire, c'est mon corps, et si j’ai envie de l'utiliser pendant quinze minutes comme un outil de séduction qui me permet d'obtenir des avantages économiques, ça me regarde, non ? Je ne fais de mal à personne. Au contraire, ça me donne confiance en moi, ça me fait rire, et le dealer doit trouver ça plaisant aussi. On est dans une société sexiste de toute manière, alors plutôt que de subir les stéréotypes, je préfère les détourner pour qu'ils me soient utiles. Je m'en fous, que le dealer pense que je suis une pétasse ou une allumeuse : il n'aura rien de plus que quelques regards appuyés et sourires en coin, et les économies que je fais sont plus importantes que l'image qu’on peut se faire de moi.

Je pense que mes deux dealers principaux ont bien compris que c’était un jeu, rien de plus. Avec eux, il n'y a pas de problème. Ça a presque évolué en taquineries, c’est de la drague mutuelle gentille, ils ne me plaisent pas vraiment, je ne suis pas sûre de réellement leur plaire non plus, c'est amusant et ça coûte moins cher, c'est tout. Ils me voient comme une cliente agréable, je les vois comme des dealers qui m’arrangent. Ça rend le moment plus sympathique pour tout le monde, mais dans nos échanges par SMS, c’est purement commercial : on se dit où, à quelle heure, combien, et basta. Il y en a d’autres où je ne suis allée qu'une fois, parce que j'ai justement joué de la séduction et qu’ils ont pris ça trop au sérieux : soit ils n'ont pas bien accepté le fait que je ne veuille pas prolonger les échanges avec eux après avoir eu ma beuh, soit j’ai senti qu’ils n’aimaient pas ce jeu de séduction un peu factice et qu’ils risquaient de mal le prendre.

Ça arrive aussi que j'aille voir un dealer que je ne connais pas et que je ne rentre pas dans ce jeu de séduction, parce que le mec n’instaure pas ce rapport, ou parce que je trouvais la situation un peu craignos : il y avait des potes à lui, ou le type n'avait pas l'air net. Je m'adapte vraiment aux situations. Dans tous les cas, j'ai calculé : en ayant en moyenne ma beuh à 6 au lieu de 8, j’économise plus de mille euros par an. Autant vous dire que le jeu en vaut la chandelle.

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