FRANCE

La première « salle de shoot » de France

La France devient cette semaine le dixième pays dans le monde doté d’une salle de consommation à moindre risque. Reportage dans et autour de cet espace parisien qui a soulevé de nombreuses polémiques.
17.10.16
VICE News

Franck marche très vite en direction de la Gare du Nord, dans le nord de Paris. Sa chienne beige court derrière lui. Il tourne à gauche sur la rue de Maubeuge, puis s'arrête devant le passage piéton : il attend un ami. À quelques mètres de là, un jeune homme blond met hâtivement des jetons dans un distributeur de seringues, en face des rails de la gare. L'ami de Frank est un toxicomane. Comme beaucoup dans le quartier, il s'injecte du Skenan ou « sken », un antalgique dérivé de la morphine.

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Frank et son ami se trouvent à quelques pas d'un centre unique en France, une « salle de shoot » qui doit ouvrir cette semaine dans la capitale.

Une main dans le pantalon où il a caché la seringue et la drogue, le jeune toxicomane nous dit « C'est bien, cette salle, moi j'irai. » Franck lui, n'ira pas, à 54 ans il a « déjà tout pris, de l'héroïne aussi », mais il a arrêté. « Mais je trouve ça bien et je connais beaucoup de gens qui iront. »

Cette première française va voir le jour dans un local annexe à l'hôpital Lariboisière, dans le Xe arrondissement de Paris. Après sept ans de discussions, la première salle de consommation à moindre risque (SCMR) doit ouvrir ses portes dans ce quartier de la ville connu pour être un endroit marqué par la toxicomanie.

Héroïne, méthadone, crack ou encore Skenan : toutes ces substances sont achetées à la vue de tous, puis sont consommées dans des toilettes publiques, dans des parkings, ou même sur le trottoir.

Une visite pour les riverains

Les usagers de drogues peuvent désormais s'asseoir à l'un des douze postes d'injection ou de sniff de cette SCMR, qui se trouve rue Ambroise-Paré.

On entre dans une pièce aux allures de salle d'attente médicale. Ici, l'usager doit montrer à un membre de l'équipe la substance qu'il veut consommer. Il passe ensuite dans la pièce dite de consommation.

C'est une salle en L qui regroupe douze postes séparés par de petites cloisons. Il y a aussi un fumoir, notamment pour la prise de crack. Au centre de la pièce, on trouve un deuxième membre du staff qui se trouve derrière un comptoir où l'on trouve des seringues.

Une vue sur la salle de consommation du SCMR (REUTERS/Jacky Naegelen)

Lors d'une visite organisée pour les riverains en amont de l'ouverture, un membre de l'équipe explique qu'un second contrôle de la substance consommée est réalisé dans cette pièce, pour éviter tout échange ou trafic.

Une fois la phase de consommation terminée, l'usager peut passer dans la pièce suivante. Le parcours a été pensé de telle façon qu'il n'est pas possible de revenir en arrière.

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Le troisième espace est composé de poufs colorés, d'une cafétéria avec des tables hautes. C'est dans cette pièce que le travail de l'association Gaïa prend tout son sens. Selon les employés de cette organisation qui gère les lieux, il s'agit du meilleur moment pour connaître l'histoire des usagers et discuter d'une solution adaptée à leur parcours. S'ils ne peuvent rester qu'une vingtaine de minutes dans la salle de consommation, les usagers n'ont pas de limite de temps pour sortir de cette dernière pièce.

« Pas envie d'être fichés »

Mais la salle ne semble pas convaincre tous les toxicomanes de la Gare du Nord. « Ils ne sont pas très nombreux mais certains amis ont déjà dit qu'ils n'iront pas », nous confie Franck. « Parce qu'ils prennent des choses différentes, comme la kétamine [NDLR, un analgésique sédatif utilisé surtout pour les chevaux] ou le skenan, qui sont très forts. Ils n'ont pas envie d'être fichés ou surveillés ». Tout utilisateur doit s'inscrire à la SCMR avec un prénom et une date de naissance.

« Il y a des usagers qui n'iront pas, par crainte que la police soit à la sortie de la salle », indique Catherine Duplessy. C'est la directrice de l'association SAFE, qui gère la distribution de seringues autour de la Gare du Nord. « Ou parce qu'ils n'ont pas envie d'avoir un contact avec d'autres usagers ou avec des assistants sociaux. »

Carte du quartier de la SCMR (via Google Maps)

Bilan positif dans les neuf autres pays

L'ouverture de la SCMR à Paris est une expérimentation prévue « pour durer six ans, donc c'est une très, très longue expérience », nous détaille Bernard Jomier, adjoint écologiste à la mairie de Paris aux questions de santé.

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La France devient le dixième pays dans le monde à ouvrir une salle de consommation de ce type. Du Canada à la Norvège, en passant par l'Espagne et le Luxembourg, neuf pays ont suivi l'exemple de la Suisse, qui a ouvert sa première SCMR en 1986 à Berne, où le nombre de morts du Sida chez les toxicomanes a diminué de 80% entre 1991 et 2009, selon l'Express. Dans les autres pays, le bilan est généralement positif. « À Bilbao et à Vancouver, par exemple, il y a eu des rumeurs de fermeture des sites », raconte Bernard Jomier, qui est également médecin. « Les riverains, qui étaient au départ opposés au projet, ont manifesté pour que les salles ne ferment pas ».

Selon l'élu écologiste, « les expériences dans les autres pays démontrent une diminution de 70 à 80 pour cent de seringues ramassées dans les espaces publics. On en trouve encore, mais bien moins. »

Heures d'ouverture critiquées

À Paris, tous les riverains ne sont pas enchantés par l'ouverture de la salle. En face de la porte de la SCMR, des fenêtres d'immeubles sont décorées de pancartes jaunes sur lesquelles on peut lire « Non à la salle de shoot en quartier résidentiel ».

« Je pense que cette salle de shoot ne va rien changer, au contraire : je crois qu'elle va empirer la vie du quartier », nous dit une sexagénaire qui a demandé à garder l'anonymat. « Ils ne vont pas attendre les heures d'ouverture pour se droguer et vont se concentrer encore plus dans ce coin. » Un argument avancé par de nombreux opposants. La salle gérée par l'association Gaïa ouvre ses portes tous les jours seulement entre 13h30 et 20h30.

Un kit d'injection dans la SCMR de Paris (REUTERS/Jacky Naegelen)

Catherine Duplessy balaie cet argument. « Par rapport au bilan des autres pays et à la demande pour nos distributeurs de seringues, c'est le meilleur créneau, car ce sont les heures où il y a le plus d'usagers dans les environs », indique la directrice de SAFE. « Je ne pense pas qu'ils seront là partout, en dehors des heures d'ouverture. Une fois que la salle sera fermée et que les machines de distribution de seringues seront vides, il n'y aura plus d'offre. On va compléter les heures avec une équipe qui maraude le matin et le soir, ainsi qu'une équipe de Gaïa après la fermeture. » Le tout pour éviter des tensions avec les riverains, indique-t-elle.

Silence du côté des collectifs opposés au projet

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En fin d'après-midi, deux hommes font des allers-retours entre deux distributeurs de seringues de l'association SAFE. Sans succès. Ils s'agitent et s'énervent. Jusqu'à ce qu'ils arrivent à un troisième distributeur, à une vingtaine de mètres de là. Ils parviennent enfin à récupérer des seringues.

Au même moment, à un pâté de maison de là, Karine sort de son immeuble, sur lequel on trouve d'énormes pancartes contre l'ouverture de la SCMR. « Je pense qu'il est trop tôt pour juger », dit-elle, avant de glisser : « Mais je pense qu'il faut les laisser s'installer et faire leurs preuves. Après tout, c'est une expérimentation de six ans et ce ne sont pas les toxicomanes qui rajoutent au sentiment d'insécurité du quartier ». Si cette quarantenaire a d'abord fait partie d'un collectif opposé au projet, elle se montre désormais ouverte à la salle.

Nous avons essayé de joindre plusieurs collectifs opposés au projet. Ils n'ont pas donné suite à nos demandes d'entretien. Selon France Info, le Collectif des habitants du quartier Saint-Vincent-de-Paul est « désabusé » et « refuse de s'exprimer publiquement ».

Le lendemain, à la mi-journée, Marie rentre dans son immeuble situé derrière l'église qui donne son nom à ce quartier. Elle pose ses deux sacs de courses devant sa boîte aux lettres et revient nous parler.

« Mes enfants sont dans une crèche juste en face de l'église de Saint Vincent de Paul, ils doivent traverser son jardin tous les jours et il y a toujours un groupe de toxicomanes qui s'y droguent », raconte avec une voix douce cette mère de 36 ans. Pour elle l'ouverture est quelque chose de positif. « Je préfère qu'ils soient pris en charge par des organisations qui peuvent les aider et qu'ils aient [un endroit] où aller, au lieu de zoner dans le quartier. »

Il est treize heures. Des élèves des lycées environnants et d'autres jeunes adultes mangent des sandwiches sur les marches de l'église. L'escalier est entouré d'un jardin avec de nombreux bancs, mais aucun n'est disponible. On y trouve des hommes aux visages fatigués et creux qui gardent à la main des mouchoirs et du coton, parfois avec des restes de sang.

Ces scènes, Hélène les voit tous les jours, pendant son trajet entre son appartement du IXe arrondissement avoisinant et son lieu de travail. Cette infirmière de 28 ans travaille au service de Réanimation médicale et toxicologique à l'hôpital Lariboisière.

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« Je travaille avec des toxicomanes tous les jours, donc je sais que ce genre d'initiatives marche », assure la jeune infirmière. « Ce n'est pas la solution ultime, je pense qu'il y en a qui vont continuer à se droguer n'importe où. Mais la consommation de ceux qui y vont sera encadrée et cela va diminuer le risque de contaminations. »

Comme Hélène, le corps médical se montre favorable à cette salle.

« Garder un pied dans la rue »

« On reçoit une overdose survenue dans le métro par semaine. On est dans un quartier où la toxicomanie est libre dans la rue. Les gens qui disent qu'il ne faut pas ouvrir une salle ici n'habitent pas dans le quartier, ou ne voient pas sa réalité », résume le docteur Antoine Goury, chef de clinique assistant au service de service de Réanimation médicale et toxicologique de l'hôpital Lariboisière. « C'est une expérience intéressante, rien que pour le fait de remédicaliser et resocialiser une partie des toxicomanes les plus durs, pour diminuer le nombre de maladies infectieuses. En plus, ils peuvent être amenés à réintégrer un suivi médical, voire un suivi social. »

Selon ce médecin, cette SCMR permettra également de « garder un pied dans la rue et voir ce qui est consommé actuellement ». À l'image des États-Unis et du Canada avec l'OxyContin, la France fait face à une hausse de la consommation d'analgésiques opiacés à des fins non médicales.

Les locaux de la SCMR ne sont pas gérés par l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (APHP), mais les collègues du Dr Goury pourront y intervenir en cas de « problème médical grave, comme une overdose ou une intoxication », assure-t-il.

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« Est-ce qu'il y aura plus de passages vers les programmes de substitution comme le Subutex ou la méthadone ? Est-ce qu'on verra une diminution des hospitalisations des toxicomanes ? Est-ce que la salle pourra sensibiliser à la surconsommation et aider les usagers à mieux contrôler le dosage ? Ce sont les questions que je me pose et je pense que la réponse peut être oui. »


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