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L’avenir du capitalisme ? San Francisco sous stéroïdes

Des gratte-ciel vides. Des rues couvertes de tentes. Des maisons habitées par des corps de métier de la nouvelle économie. Cela ne peut pas durer et le problème ne se limite pas à la Californie.

par Rick Paulas; illustrations Kitron Neuschatz, et Lia Kantrowitz
29 Mai 2019, 8:31am

Illustration par Lia Kantrowitz, photo d'illustration par Kitron Neuscha

Il existe un concept économique, l’effet d’agglomération, qui définit l’importance d’être géographiquement proche des autres acteurs de son secteur. Cela implique aussi bien de s’asseoir au bureau le plus proche de son patron que, par exemple, de prendre les transports en commun avec des employés du même secteur d’activité. Cette théorie veut que les interactions spontanées – boire un verre, se retrouver à la machine à café, se fréquenter en dehors du travail – permettent aux idées de proliférer et de se répandre naturellement, comme des virus. Malgré l’avancée technologique qui permet de travailler depuis son bureau virtuel, les patrons de la nouvelle économie continuent à mettre les pieds dans la Silicon Valley. La météo y est bonne, les paysages agréables et, si vous travaillez dans ce type d’activité, vous vous y sentez comme un poisson dans l’eau.

Mais ce n’est pas le plus important. Vous pouvez presque le ressentir physiquement. De temps à autre, on dirait même un doux chuchotement qui flotte au beau milieu de la brume, au-dessus du dernier appartement abordable de toute la baie de San Francisco. Quelque chose qui s’apprête à exploser ; peut-être la société tout entière.

Essayez d’imaginer cette grande baie, si riche en estuaires. Et maintenant, une autre image : celle d’une énorme bouche d’évacuation des eaux usées, déversant par-dessus la baie un flot fourni de substance verte et gélatineuse. C’est l’image de l’investissement capitaliste mondial qui se précipite sur la région, attiré par les profits des nouvelles technologies.

Si la première bulle Internet a explosé à la fin du millénaire dernier, les investisseurs ne sont pas partis pour autant, se redirigeant vers l’investissement dans les réseaux sociaux et la soi-disant révolution qu’ils représentaient. Il y avait de l’argent à se faire dans la publicité globalisée, et en tirant profit des vides juridiques laissés par des lois inadaptées aux nouveaux marchés tels que ceux proposés par Airbnb et Uber. L’argent a attiré l’argent, et il a continué de couler à flots.

Lorsqu’il était question de nouvelle économie, il semblait qu’aucune législation réelle n’était appliquée. C’était le capitalisme dans toute sa splendeur, un far-west sans frontière ni loi, digne de la grande ruée vers l’or. Et lorsque la poussière est retombée sur les vestiges de cette bataille de la croissance, un quatuor de conglomérats dominait tout le paysage.

Tandis qu’Amazon ouvrait ses premiers bureaux à Seattle, Facebook, Microsoft, Alphabet (Google) et Apple – la première entreprise qui a dépassé le milliard de dollars en valeur – ont choisi la baie de San Francisco. Ils ont avalé leurs concurrents et intégré leurs meilleurs éléments, bouleversant totalement la culture du monde de la start-up. Adieu les petites structures indépendantes créant leurs concepts, place aux petites structures indépendantes fourguant leurs produits aux gros du marché.

« Il y a une concentration du contrôle et du pouvoir dans la nouvelle économie, puisqu’il y a de moins en moins de concurrents dans certaines niches du secteur », affirme Arthur Corona, un chef de projet d’une trentaine d’années qui travaille pour la société d’hébergement web Gandi.net et a toujours évolué dans ce secteur. « Cela m’inquiète beaucoup, car la sécurité et les données sont mises en danger », ajoute-t-il, évoquant le peu de sanctions qui ont été prises contre Equifax après la fuite de données et l’interrogatoire de Mark Zuckerberg au Congrès suite au scandale Cambridge Analytica. « Les gens qui créent des lois pour ce secteur ne savent même pas comment Internet fonctionnait il y a dix ans. C’est comme s’ils se pointaient avec une baïonnette sur un terrain d’opérations militaires. »

Cela inquiète les cadres comme Corona, car ils ont besoin d’un cadre législatif bien défini pour pouvoir veiller à l’équité du secteur. On approche bientôt la fin de cette ruée vers l’or – le moment où les mineurs indépendants armés de piolets et de pelles sont remplacés par des entreprises géantes employant machines et main-d’œuvre bon marché. C’est ce qui se profile pour l’oligopole de la nouvelle économie.

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En 2017, on s’attendait à accueillir 22 949 nouveaux diplômés des écoles de programmation américaines et canadiennes au sein de la main-d’œuvre de la nouvelle économie, soit une augmentation de 15 077 personnes par rapport à 2016. La dynamique de marché de ce flux semble évidente : une chute vertigineuse pour les employés, puisque les entreprises disposent désormais d’un plus large choix. Surtout que ces codeurs viennent de tous les horizons, et donc que les employeurs peuvent choisir des travailleurs moins protégés par les lois du salaire minimum, par l’encadrement horaire ou par les alliances syndicales. (Un exemple très parlant de ce à quoi le futur pourrait ressembler a été révélé début 2018 lorsque Lanetix a été accusé d’entraver la syndicalisation de ses ingénieurs en les licenciant en masse, pour embaucher des travailleurs détachés en Europe.)

La vie quotidienne des employés de la nouvelle économie est destinée à suivre la trajectoire de tous les autres travailleurs. Selon les économistes Alan Krueger et Lawrence Katz, 94 % des nouveaux postes créés entre 2005 et 2015 sont des « contrats en alternance », ce qui signifie que ce sont surtout des freelances ou des autoentrepreneurs et non des contrats à plein temps. Cette tendance va se confirmer et, selon une autre analyse, elle pourrait bien voir plus de la moitié des employés se mettre à leur compte d’ici 2027.

Le secteur des nouvelles technologies correspondra peut-être à cette réalité plus tôt, car la technologie et l’absence de nécessité d’une présence physique poussent à externaliser dans le monde entier, pour disposer d’un réseau atomisé de travailleurs à leur compte. De plus en plus de gens vont pouvoir goûter à la « liberté » du freelance, qui se résume plutôt à la liberté de mal gagner sa vie et de ne bénéficier d’aucune protection en matière de santé ou de droit du travail. Et tout cela jusqu’à ce que ces métiers, à leur tour, reviennent à des machines. Car le but ultime n’est pas de faire baisser les salaires ou de nier la protection sociale des travailleurs – ces deux tendances sont une conséquence logique du capitalisme forcené, mais n’en sont pas la finalité pour autant. La vraie richesse arrivera lorsque les travailleurs seront définitivement éliminés.

Un article publié au mois de janvier 2018 dans la Technology Review du MIT affirme qu’« il n’y a probablement pas de compétence plus recherchée dans le monde de la technologie » que celui des ingénieurs en intelligence artificielle. Comme toujours, il est plus avantageux d’utiliser des robots plutôt que des humains. (Pour faire court, les robots n’ont aucun droit, et ne peuvent pas faire grève.) Si la plupart des analyses effectuées par les médias de masse américains ces dernières années se sont concentrées sur les voitures autonomes et les chaînes de production automatiques, les robots vont également remplacer les programmeurs. Lorsqu’en 2014, Pew a demandé à 1 896 experts à quoi ressemblerait l’avenir de l’automatisation, près de la moitié d’entre eux imaginaient un futur où les robots remplaçaient les ouvriers et cadres, créant ainsi « une plus grande inégalité de revenus, avec de larges pans de la population ne pouvant trouver d’emploi, ainsi qu’un chamboulement de l’ordre social ». En d’autres mots, les spécialistes de la nouvelle technologie encore employés feront partie des plus riches.

« Les employés favorisés vont très bien s’en sortir, comme les stars du sport, mais les gens des strates inférieures – c’est-à-dire le reste des travailleurs, les programmeurs, les livreurs – auront du mal », affirme Richard Walker, professeur émérite de géographie à l’Université de Californie (Berkeley), auteur de Pictures of a Gone City: Tech and the Dark Side of Prosperity in the San Francisco Area.

« Ces codeurs en intelligence artificielle vont créer des robots qui feront disparaître les postes de tous leurs concitoyens – et finiront par produire un robot qui leur prendra leur boulot »

Bien sûr, il reste encore beaucoup d’argent à se faire, et les travailleurs vont continuer à affluer dans la région, du moins pour un moment. Le problème le plus immédiat à résoudre, c’est qu’à cause de décennies de retard économique de la région et des lois qui favorisaient les propriétaires terriens, il n’y a plus aucun toit pour accueillir les habitants.

Non pas qu’il n’existe aucun projet immobilier, bien au contraire. Certains des nouveaux bâtiments sont habités par leur propriétaire, mais pour la plupart, ce sont des résidences secondaires, ou des espaces loués via Airbnb, voire simplement laissés vides – des « coffres-forts dans le cloud », comme le résumait en 2013 le promoteur immobilier Jonathan J. Miller. Combien d’appartements de luxe sont encore vides ? Impossible de le savoir. Une étude datant de 2014 estime à 30 000 le nombre de logements vides à San Francisco, au moins une bonne partie de l’année. Et selon un décompte datant de 2017, on pouvait identifier 7 499 sans-domiciles dans la ville, alors qu’à Alameda County, de l’autre côté de la baie, ils étaient 5 629.

C’est sans doute là que l’on peut voir le plus clairement l’essence viciée de ce capitalisme.

Au début de l’année 2018, Leilani Farha, rapporteuse spéciale sur le logement pour les Nations unies, a visité les campements de sans-domiciles à Oakland. Elle a affirmé que les conditions de vies y étaient aussi intolérables que ce qu’elle avait pu voir à Mexico, Manille ou Jakarta. « C’est un endroit miné par la violence et la cruauté, a-t-elle écrit dans le Guardian. Et c’est devenu structurel. » Une année plus tôt, un article du San Francisco Chronicle évoquait le cas d’Etoria Cheeks, professeure de mathématiques dans une école publique dans la région, qui se trouvait dans l’incapacité de trouver un logement abordable et allait de foyers en centres d’hébergement. « San Francisco est au-delà de mes moyens », disait-elle.

Si vous gagnez assez pour louer un lieu où vivre dans la métropole de la nouvelle économie, au cœur de ce futur modelé par l’Amérique, qui voudra bien enseigner à vos enfants ? Qui préparera vos plats au restaurant, qui videra les poubelles de votre quartier ? Et qui créera l’art et la musique qui vous divertissent, à part une poignée de célébrités richissimes ?

« On va peut-être vous parler de gens qui descendent chaque jour de leurs montagnes ou de Stockton, passent deux heures et demie dans leur voiture pour aller travailler », affirme Jay Shambaugh, le directeur du Projet Hamilton, un groupe de recherche en économie de la Brookings Institution. « Ce n’est pas supportable à terme. S’il ne vous est pas nécessaire d’être à San Francisco, pourquoi iriez-vous y vivre ou y travailler, compte tenu du coût de la vie ? »

« La ville de San Francisco, et la baie dans son ensemble, sont près du point de rupture. Des gratte-ciel vides. Des rues couvertes de tentes. Des maisons habitées par des corps de métier de la nouvelle économie. Cela ne peut pas durer – et le problème ne se limite pas à la Californie »

« Le souci avec les riches, c’est leur volonté de vivre entre eux, de se retrouver dans des endroits sécurisés où ils se sentent hors d’atteinte, où ils peuvent dépenser leur argent aussi largement comme ils le veulent, sans être confrontés à ce que leur richesse signifie, explique Richard Wolff, un économiste marxiste new-yorkais. Ils construisent un réseau d’enclaves que tout le monde connaît, avec des centres très peuplés, et des gated communities autour, dotées de terrains de golf et d’accès directs aux aéroports d’où ils peuvent arriver et repartir. Ils créent eux-mêmes la dichotomie qui, au final, leur coûtera leur tranquillité. »

Wolff évoque les manifestations les plus bruyantes qui ont eu lieu dans la Baie, notamment contre les navettes qui viennent chercher les employés de la nouvelle économie pour les amener dans la Silicon Valley. Les résidents n’ont jamais apprécié cela. Si vous faites partie de notre communauté, pourquoi ne pas utiliser nos transports en commun ? Vous nous prenez nos maisons, et maintenant, vous nous prenez nos rues ? Certaines des navettes ont été bloquées, d’autres ont vu leurs pneus lacérés ou leurs vitres brisées.

« Ce sont les signes avant-coureurs d’un système qui ne peut pas perdurer, dit Wolff. Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. » Cette déclaration popularisée par le théoricien marxiste Fredric Jameson à propos du monde moderne est longtemps passée pour une vérité indéboulonnable. Mais une fois que les gens auront avalé jusqu’à l’écœurement leurs collations gratuites dans leur open space, ils seront au premier rang pour assister à la chute de ce système. Si c’est à cela que la fin du capitalisme ressemble, par contre, personne ne sait ce qui viendra après.

Peter Frase a essayé de l’imaginer dans son livre Four Futures: Life After Capitalism. Il en est revenu avec quatre futurs possibles : communisme, rentisme (abondance et hiérarchie), socialisme ou exterminisme. Les trois premiers termes sont des variations sur des thèmes que nous connaissons déjà, tandis que le quatrième, pour résumer, ce sont les ultra-riches qui s’approprient les biens tandis que les autres se battent pour des miettes. On peut aisément constater qu’en 2018, c’est déjà une réalité dans la Baie.

« San Francisco incarne un capitalisme qui a déraillé, dit Walker. Les niveaux d’inégalités sont extrêmes. Les patrons de la nouvelle économie sont comme les Barons voleurs des années 1930, avec une richesse immense, des monopoles et une stature mythologique – sans oublier le soutien illimité des gouvernements jusqu’à encore très récemment. »

J’ai également demandé à Chris Carlsson, un écrivain et historien de la ville, si la fin du capitalisme adviendrait dans la Baie. Il m’a répondu qu’il était impossible d’en être certain, mais lorsque je lui ai demandé à quoi la ville ressemblerait dans cinq ou dix ans, son avis était plus précis.

« Un champ de ruines, a-t-il dit. Le grand tremblement de terre, qui va arriver comme prévu. Et bien sûr, le changement climatique. » Il a évoqué les projections récentes sur les conséquences du réchauffement à San Francisco : Mission, l’Embarcadero et les deux aéroports seront sous les eaux. « Et puis, il y a de fortes chances qu’une guerre éclate », a-t-il ajouté.

Je lui ai demandé s’il comptait partir avant le chaos.

« Non, je reste ici, a-t-il dit. J’ai un bel appartement qui ne me coûte pas cher. »

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