La musique pour se réapproprier une sexualité pas formatée
Photo par Julie Artacho 
Culture

La musique pour se réapproprier une sexualité pas formatée

Quand des rappeuses peuvent provoquer un orgasme dans la foule et inspirer l’amour de soi. Et de sa chatte.
3.10.18

Samedi dernier, en marge du festival Pop Montréal, je dois rencontrer la rappeuse CupcakKe. Je veux savoir ce qui l’attend, elle, puisqu’habituellement toutes les héroïnes un peu salopes finissent mal. Dans les films d’horreur, elles sont slashées en premier, elles sont punies d’aimer les deep throat plus que la vitamine C ou elles attendent un mari qui pourra enfin leur révéler ce qu’il y a de problématique dans leur tête de collectionneuse de condoms à la menthe. CupcakKe, la jeune rappeuse de Chicago qui écrivait de la poésie sur Jésus avant de gémir en 2015 « Slurp that dick 'til it cum/Smack my ass like a drum » dans le vidéoclip viral de Vagina, a certainement de quoi se révolter contre un destin qui shame toute femme dont le clitoris brille de mouille souvent.

Mais ce soir-là, CupcakKe rate son avion trois fois. Je n’ai donc plus l’occasion de m’évanouir devant elle. C’est en se rendant vers la salle de spectacle que la photographe Julie Artacho, qui m’accompagne, propose une incursion dans la loge de Cartel Madras et Donzelle, qui font la première partie du spectacle de la rappeuse. Nous voulions aussi voir ce que le public trouve de libérateur chez la chanteuse de Cumshot, et si, sous la bénédiction et protection d’une déesse féministe sex-positive, le public osera lui aussi s’exposer comme la chanteuse le fait – en latex, perruques et bustier flamboyant.

Comme un corps forteresse

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Devant le Rialto, deux jeunes nous proposent du pot. Nous refusons, parce que moi, je ne consomme pas de drogue. Ils ne connaissaient pas CupcakKe, alors on continue notre recherche. Julie et moi sommes interpellées par une chanson de Céline Dion en background, provenant du lounge où nous croisons, finalement, deux admiratrices de CupcakKe, Fannie et Aurora.

Aurora et Fannie, deux fans de CupcaKKe. Photo par Julie Artacho

Fannie remarque que c’est empowering de voir une femme accepter son corps. « Elle n’a pas peur de le montrer. C’est un corps sexualisé, mais dont elle a complètement le contrôle. Des corps sexualisés, dans le monde de la musique et des vidéoclips, il y en a vraiment beaucoup, mais là, on sent que son image lui appartient. Elle a comme un corps forteresse, qui lui permet de tout se permettre », me dit-elle. Pour Aurora, qui s’occupe de la sécurité comme bénévole pendant la soirée afin que la salle de concert soit le plus un safe space possible, s’accroche au fait que CupcakKe bouleverse les normes : « Il n’y a pas de représentation de sexualité marginale dans la société. Nos désirs et qui nous sommes se retrouvent dans un langage codé, marqué par l’omniprésence de la cisnormativité. Quand la société croit qu’il n’y a qu’une chose de sexy, c’est ce qui nous est offert. Nous en sommes donc bombardés, et des artistes comme CupcakKe tentent de sortir de ce moule formaté. »

Fannie indique aussi que Donzelle, connue depuis l’album Parle parle, jase jase, lancé en 2008, est une autre artiste qui pourrait entrer dans la catégorie des salopes héroïques. « Quand elle dit « clappe tes lèvres pour Donzelle », entendre ça à la radio de Radio-Canada, je trouve ça jouissif, parce que c’est une expression de la sexualité féminine. Ça peut être vulgaire, si c’était un gars qui le disait, mais là, avec sa persona, comme celle de CupcakKe, son manque d’embarras et de honte… Ce n’est pas choquant, la sexualité féminine. C’est du côté de la revendication. Ça n’essaie pas d’être cute ni acceptable. C’est juste POW. »

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Dans les loges d’un concours de beauté gone wild

Nous nous introduisons dans les loges. Il y a de la bière et du jus de fruits, et une sorte de petit autel pour CupcakKe, où trône une boîte de biscuits au chocolat. Nous avons l’impression d’assister à un concours de beauté gone wild. Les danseuses de Donzelle enfilent leur costume, des maillots shiny achetés chez Urban Planet auxquels elles ont ajouté de longs fils de rideaux au niveau des mamelons et du pubis, et des bas à résille. Elles ont aussi des paillettes sur la bouche. « C’est pas comestible. Et j’ai jamais essayé la pastille qui fait en sorte que tu as un caca plein de paillettes », commente l’une d’elles. Dans un tourbillon de pompons de cheerleaders et de capes satinées, en compagnie de Donzelle, elles enregistrent aussi un joyeux anniversaire à une de leurs compagnes, absente ce soir-là.

La rappeuse Donzelle, entourée de ses danseuses. Photo par Julie Artacho

Quand Cartel Madras, deux sœurs de Calgary qui rappent des histoires sur les femmes, les personnes racisées et la communauté LGBTQ+, montent sur scène, nous allons les regarder, un peu à l’écart du public de style cool gang des universités anglophones de Montréal. Lorsque les deux rappeuses indo-canadiennes répètent « I need a bitch », des spectateurs montent joyeusement sur scène. Une femme en body noir bouge lentement ses fesses dans une tentative de twerk sous influence et un jeune homme en col roulé rouge croppé saute avec joie. Pour Priya et Bhagya Ramesh, il est important de montrer que les attentes envers les communautés sous-représentées dans la société sont destructives.

Le rap pour dénoncer ses oppressions

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« On dénonce de façon loud et radicale. On le fait de manière drôle, explicite et sans compromis. Être des artistes femmes, queers et racisées est un désavantage intéressant dans le monde du hip-hop, mais être tout ça dans le monde est un désavantage dont nous avons toujours été conscientes. Nous en sommes à un point ou nous sommes habituées à la misogynie, au racisme, à l’homophobie, à la biphobie et à la transphobie. Mais en être habituées ne signifie pas que nous allons nous la fermer, nous laisser assimiler et tempérer nos identités », m’assure par après Bhagya, pour qui la musique, en particulier le rap, est un moyen historique utilisé par les personnes oppressées pour parler de leurs oppressions.

Priya et Bhagya Ramesh, les deux soeurs formant le duo Cartel Madras. Photo par Julie Artacho

Après avoir bu un gin-tonic qui sentait la forêt, je me rends aux toilettes. Une jeune femme m’explique qu’elle adore CupcakKe « parce que ça fait du bien de pas se sentir seule à toujours parler de son envie de pénis au fond de la gorge » et qu’elle l’a fait connaître, comme un cadeau, à sa grande sœur, qui, quelques années auparavant, chantait « diddle my skittle », les paroles sexuellement libérées de Peaches. J’entends une fille vomir sa bière ou ses shooters, pendant qu’une autre lui murmure, doucement, que tout ira bien. Et tout va bien, dans le public, alors qu’un mec en manteau de jeans orné d’une patch de l’Île-du-Prince-Édouard se fait toucher les cheveux par deux copines et qu’une rouquine avec des lunettes à la Lolita accueille avec le sourire Donzelle et ses danseuses qui simuleront, couchées, les jambes écartées sur scène, une invitation au plaisir.

Donzelle et sa troupe sur scène. Photo par Julie Artacho

Devenir un modèle de diversité

Donzelle, qui sent parfois que son party rap féministe est confrontant dans le milieu musical du rap québécois, joue avec les notions de séduction et tente de normaliser des sujets tabous comme les infections transmises sexuellement et les odeurs menstruelles. « Je suis fière d'être un modèle différent, d'être une forme de résistance aux modèles plus normatifs même si je ne suis pas la plus radicale. Je suis tellement fière de la diversité corporelle des femmes fierces qui partagent la scène avec moi. Mais ce qui fait fondre mon cœur, c'est quand des jeunes filles viennent me voir après les shows. Je sais à ce moment-là qu'on a infiltré leur conditionnement social, qu'on y a créé ou agrandi une brèche. Je comprends alors que je suis un peu devenue la personne que j'aurais voulu avoir comme modèle », me dit Donzelle après le spectacle.

CupcaKKe, enfin. Photo par Julie Artacho

Il est près de deux heures du matin quand CupcakKe entre finalement sur scène. Le public semble avoir triplé. Il y a plus de latex et de couleurs que plus tôt, et des drapeaux de la fierté sont brandis. La rappeuse clame : « My pussy is hot y’all! » Tout le monde hurle de bonheur et l’imite ensuite, alors qu’elle encourage le public à jouir à l’unisson. Tout ira bien. Il n’y aura pas de salopes héroïques au bûcher, et il sera possible de croire, sans que ce soit un fantasme, que les femmes se sentiront libres, bientôt, d’être qui elles sont, sans devoir se cacher, et plus longtemps qu’une chanson.