Je suis allée au rodéo de Montréal pour essayer de vivre la passion du country
Crédit photo : Véronique Soucy
375e de Montréal

Je suis allée au rodéo de Montréal pour essayer de vivre la passion du country

J’ai échoué.
25.8.17

Le buzzer retentit dans l'arène d'un coup sec. La porte de la chute s'ouvre. Un gros beat rock joue dans le tapis, en symbiose avec l'énorme taureau qui sort du box, en furie. Le puissant animal se déchaîne dans une série de ruées sans merci.

Son corps se meut verticalement, haut, bas, haut, bas, avec une vigueur impitoyable. Sur son dos, un homme, un pantin, une poupée de guenille à la main attachée à la bête, tente de garder le cap sur un radeau en plein orage. Il glisse de sa monture, s'écrase au sol, sonné, et roule pour éviter que 1500 livres de rage s'abattent sur lui, tandis que des hommes accourent pour contenir la tempête sur pattes. C'est la fin de la participation du cowboy, et on le voit, il est déçu. On le comprend. Le tout a duré deux secondes, littéralement, bien au-dessous des huit secondes requises pour avoir droit au pointage. Il est disqualifié.

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En ce moment, je travaille fort pour faire un récit épique d'une soirée qui ne l'était pas vraiment.

Je me suis rendue au rodéo urbain jeudi soir pour essayer de m'imprégner de la culture western, dans le cadre des célébrations du 375e de Montréal – un anniversaire important pour le maire Denis Coderre.

Crédit photo : Véronique Soucy

Je voulais m'entourer de vrais cowboys, sentir le fumier, chiquer du tabac, affronter quelqu'un dans un duel de pistolets, bref, vivre tous les clichés du country pour comprendre l'engouement pour le rodéo, tandis qu'une partie de la population montait aux barricades pour essayer d'empêcher sa tenue.

Je me suis dit que je n'étais peut-être pas à la bonne place pour vivre la fièvre du country quand j'ai constaté que les estrades étaient aux trois quarts vides avant la fin du spectacle, et qu'elles avaient été loin d'être pleines au départ. J'ai aussi eu un doute quand j'ai entendu derrière moi des dames s'exclamer : « Hey! Ils font la pige des taureaux! C'est comme à TVA! » Je n'ai aucune idée de ce à quoi elles faisaient allusion. Mais je crois qu'on a déjà fait mieux en matière de fans purs et durs de la culture du rodéo.

Plus tôt, j'ai pourtant essayé d'être une vraie cowgirl. J'ai tenté de me fondre dans la masse en portant ce que j'avais de plus country : une robe légère à fleurs et des bottes presque de cowboy rafistolées avec de la colle à bois. Dès mon arrivée, la chanteuse de l'hymne national s'est précipitée sur moi pour s'exclamer : « Elles sont cool tes boots! » J'ai soupiré de soulagement. Je faisais partie de la gang.

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J'ai testé le plus d'activités country possible, en commençant par le lancer du lasso sur la fausse tête de taureau en plastique fixée à un poteau de métal. Un classique. Après trois essais, je suis parvenue à maîtriser l'animal immobile, ce que deux participants masculins n'avaient pas réussi juste avant. « Fuck le patriarcat! » ai-je lancé à la photographe Véronique Soucy, en quittant fièrement la station animée par des employés affublés de chapeaux de vache qui ne connaissaient pas grand-chose du lancer du lasso.

Je me serais cru en plein Le Bon, la Brute et le Truand. Enfin, je n'ai jamais vu le film, mais c'est exactement l'image que je m'en fais.

J'ai fait le tour des stations d'animation. J'ai aimé regarder les enfants tomber du taureau mécanique, mais je ne suis pas montée dessus parce que ça coûtait cinq dollars et que j'avais tout dépensé mon cash en Coors.

J'ai visité des VR, observé des maréchaux-ferrants travailler le métal, bu du whisky gratuit dans la zone VIP, recraché mon whisky gratuit quand je me suis rendu compte qu'il était à la cannelle et que j'haïs ça, la cannelle. Je crois que le moment où je me suis le plus sentie au Far West, c'est quand je me suis accidentellement piquée au doigt sur un cactus.

Crédit photo : Véronique Soucy

Après tant d'excitation, je me suis greffée à une visite des coulisses du rodéo. Les taureaux chillaient dans leurs enclos, ils avaient tous l'air bien posés, sauf un qui passait son temps à crier, à cogner avec ses cornes contre les barres de métal et à faire voler des copeaux partout avec ses sabots. « Quand il gratte par terre comme ça, c'est parce qu'il est content? » a demandé une dame qui ne semblait pas en savoir long sur le comportement animal.

« Un taureau, il s'en va faire sa job pis après ça il s'en retourne avec ses amis en arrière. Pis t'sais, sa journée est finie. On le voit toute, en les regardant, qu'ils ont pas l'air trop stressés. »

Je me suis éclipsée pour faire ma journaliste et interroger des cowboys sur le bien-être animal et la controverse entourant la tenue de l'événement.

Je suis tombée sur Timothée Brunelle, un jeune de 21 ans qui se décrit comme un bull rider, et non pas un cowboy, et qui travaille dans la construction le reste du temps.

Timothée se trouve à gauche, avec sa ceinture de champion. Crédit photo : Véronique Soucy

En chiquant du tabac, il m'a raconté qu'il a perdu une dent l'an passé, qu'il s'est déjà cassé le tibia et le péroné, et s'est étiré l'aine, « mais pas de blessure grave plus que ça ». C'est un passionné, il en redemande et ne croit pas que les taureaux souffrent dans les compétitions de rodéo, contrairement aux défenseurs des droits des animaux qui ont contesté l'événement.

« Tu regardes les animaux… Ils sont tous couchés, ils sont là à manger leur foin, ils sont avec leurs amis. Je pense qu'avant de monter, nous autres, on est pas mal plus stressés qu'eux autres! » lâche-t-il avec un sourire. « Un taureau, il s'en va faire sa job pis après ça il s'en retourne avec ses amis en arrière. Pis t'sais, sa journée est finie. On le voit toute, en les regardant, qu'ils ont pas l'air trop stressés. »

Crédit photo : Véronique Soucy

Timothée espérait gagner ce soir-là, et moi aussi j'espérais qu'il gagne parce qu'il a le même nom que mon chat. Finalement, il a glissé du côté gauche après quelques secondes alors qu'il est droitier, sa main est donc restée attachée sur la bête qui ruait toujours, il a lutté pour se libérer pendant ce qui m'a paru une éternité. Il s'en est tiré, mais il a perdu.

L'opinion de Timothée sur le bien-être des taureaux s'est réverbérée sur celle du cowboy Ty Parkinson. C'est un natif d'Australie et maintenant fier Américain, ce qui explique pourquoi j'ai compris environ un mot sur deux de ses explications. Avec du savant décodage, j'ai compris qu'il m'expliquait que les taureaux « ruent parce qu'ils ont envie de ruer, ce qui est une bonne chose, parce qu'ils sont élevés pour le faire ».

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Cette explication m'a laissée un peu perplexe, en y repensant au cours du rodéo. Les bêtes ne galopent pas d'allégresse, elles ont l'air fumantes de colère et semblent tout faire pour se débarrasser de leur cavalier bien avant les huit secondes réglementaires.

Mais bon, je n'ai qu'un bac en comm. à l'UQAM, ce n'est pas à moi d'analyser le comportement animal. Je laisse ça aux frères Kratt.

Ou encore au professeur émérite d'écologie et de biologie évolutive à l'Université du Colorado et spécialiste du comportement animal, Marc Bekoff, qui a écrit au maire Coderre pour protester contre l'événement, arguant que « les animaux de rodéo n'aiment évidemment pas être traités de la sorte et ils en éprouvent de la douleur profonde et intense, qui perdure bien au-delà de l'événement ».

« À Montréal, on est à proximité, c'est facile. Saint-Tite, c'est à deux heures et demie d'ici. Alors heu… »

Après mes brèves discussions avec les cowboys, je suis allée voir les manifestants qui étaient postés très loin de l'entrée du festival, plus loin que le périmètre de sécurité de 50 mètres qui protège les cliniques d'avortement des manifestants pro-vie.

Un des manifestants présents hier. Crédit photo : Véronique Soucy

Le coprésident et cofondateur d'Association Terriens, Frédéric Thériault, rejette en bloc les arguments que m'ont fournis les cowboys, qu'il traite de tortionnaires. « Ils savent très bien que ce qu'ils font fait souffrir un animal, martèle-t-il. C'est simple à comprendre, que l'animal souffre, n'a vraiment pas envie d'être là, a juste le goût de fuir. »

Je lui ai posé une question qui me brûlait les lèvres depuis que je m'intéresse à l'histoire du rodéo urbain. Pourquoi protester celui-là et pas celui de Saint-Tite?

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« Ah… c'est pas une question de celui-là plus que Saint-Tite. À Montréal, on est à proximité, c'est facile. Saint-Tite, c'est à deux heures et demie d'ici. Alors heu… c'est facile à comprendre, mais… si on pouvait déplacer tout ce monde-là à Saint-Tite, on le ferait. »

Sur ces accents révolutionnaires, je suis allée prendre un gros hot-dog et plus de Coors, pour ensuite assister au rodéo.

Crédit photo : Véronique Soucy

Je dois avouer que la monte du taureau est assez fascinante, et pas juste parce que les montées victorieuses sont agrémentées d'habiles effets de pyrotechnie.

À chaque sortie de cowboys, j'avais peur qu'il se fasse piétiner, mais en même temps j'avais envie qu'il se fasse piétiner pour que le taureau recouvre sa liberté dans un élan de volonté spectaculaire, qu'il galope et s'enfuie de l'arène à ciel ouvert du quai Jacques-Cartier pour refaire sa vie, glorieux, au sommet du Mont-Royal. Un fantasme qui transpose dans le rodéo la dualité de Thanatos et d'Éros, la pulsion de mort et de vie, le suspense de savoir ce qui triomphera et sera détruit, au nom du divertissement viscéral ou de l'anarchie légitime.

Bref, j'ai philosophé dans mon estrade presque vide pour m'évader des temps morts entre les salves de taureaux, qui étaient animées d'entrevues un peu malaisantes avec des acteurs de la scène du rodéo, ou encore par le pauvre gars qui essayait d'animer une foule qui lui filait entre les doigts à mesure que le spectacle avançait. On a aussi eu droit à la visite d'un athlète du lasso et d'un chien qui courait après les frisbees. Émoticône de pouce en l'air.

Bref, je ne saurais dire si oui ou non l'événement était un succès. Je veux dire, il reste quand même trois soirs, peut-être que les gens viendront en plus grand nombre, sauront être plus captivés que moi par les épreuves équestres et resteront pour assister au spectacle en entier. Peut-être.

Ma mission de m'imprégner de la culture western aura en somme été un échec, mais j'aurais dû m'y attendre. De un, mes attentes étaient irréalistes et caricaturales. De deux, Montréal n'est pas l'idée que je me fais du berceau de la culture western. Fraudrait sûrement que j'aille à Saint-Tite. Mais t'sais, c'est quand même à deux heures et demie de route.

Justine de l'Église est sur Twitter.