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Populations dépitées, champs de cannabis et rebelles corrompus : au cœur du plus vieux conflit d'Afrique

En Casamance, dans le sud du Sénégal, séparatistes et armée s’affrontent depuis 35 ans, sans parvenir à prendre l’avantage.

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16 octobre 2017, 5:00am

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Ce qui frappe à Ziguinchor, c'est le silence. Dans les rues alanguies de la ville, jonchées de sacs plastiques et de déchets que se disputent les cochons errants, l'ennui se confond à la douceur de vivre. Sous le soleil brûlant, le flegme est un art, vaguement interrompu par les piqûres des moustiques et les va-et-vient du ferry, qui déverse deux fois par semaine sa perfusion de passagers et de marchandises sur le port décrépi. D'une lenteur abyssale, il est le seul lien avec Dakar et le nord du pays. Le dernier mirage de l'unité du Sénégal. À regarder la ville silencieuse, presque inerte, difficile de croire qu'une guerre civile fait rage dans la capitale de la Casamance depuis 35 ans. Mais c'est tout le paradoxe de cette région du sud du Sénégal, où les choses peuvent dégénérer dans l'immobilité.

En ce vendredi d'automne, le gouverneur Cheikh Tidiane Dieng, le plus haut représentant de l'État dans la province, organise un grand défilé des forces armées. Devant la caserne, les différentes factions paradent d'un pas lent et régulier, à l'ombre des tanks. Médailles clinquantes sur la poitrine et ventres rebondis, les hauts gradés de l'armée sénégalaise applaudissent un discours manichéen bien rodé. Au micro, le gouverneur harangue avec hargne ses soldats, engagés dans un combat à mort contre « le trafic de drogue et l'exploitation illégale des forêts » perpétrés par « des criminels bien organisés » et « des forces obscures à l'ingéniosité macabre ». Qu'il convient de neutraliser au plus vite, après le cocktail programmé à la fin de la parade.

L'armée sénégalaise et ses célèbres carrés Hermès.

Ces « criminels » sanguinaires dont parle le gouverneur, ce sont les rebelles du MFDC, le mouvement des forces démocratiques de la Casamance. Une organisation née en 1947, qui a toujours réclamé l'indépendance de cette région isolée, enclavée entre la Guinée-Bissau et la Gambie. D'abord pacifiquement, avec les armes ensuite, au tournant des années 1980. Depuis, le conflit oscille entre périodes d'accalmie et éruptions de violence spontanées. Selon l'ONG Oxfam, il a causé la mort de plus de 5 000 personnes, et fait le double de blessés graves – sans pour autant aboutir à quoi que ce soit de concret.

« Au début, les populations civiles ont largement adhéré au MFDC. Mais elles se sont progressivement détournées du mouvement séparatiste, par dépit et par lassitude », décrypte Ibrahima Gassama, rédacteur en chef de Zig FM, la radio la plus populaire de Casamance. Chaque semaine, ce dernier retrace l'actualité du conflit dans un bulletin d'information très écouté. « De son côté, malgré tous ses efforts, l'État sénégalais n'a pas réussi à étouffer la rébellion par les armes. Il espère désormais que les rebelles vont finir par se lasser devant le manque d'avancées », poursuit-il. Sans perspectives, les populations se retrouvent coincées dans une zone grise, à la frontière entre guerre et paix. « On vit au jour le jour dans une sérénité relative », résume le journaliste, en traversant un checkpoint surveillé par deux soldats endormis.

De l'autre côté du barrage, c'est Colobane, un quartier sablonneux où seules les poules qui caquettent perturbent la sieste des habitants. L'un d'eux est pourtant éveillé. Il s'agit d'Abdou Elinkine. Chemise bariolée, portable scotché à l'oreille, l'homme est l'actuel porte-parole du MFDC, ce qui ne veut en soit pas dire grand-chose tant le mouvement est divisé. « Ces murs abritent l'histoire du conflit », explique le leader politique, en faisant la visite de sa maison d'enfance. Dans son salon, un portrait plutôt grossier de l'abbé Diamacoune, l'ancien chef des rebelles au visage impassible, décédé à Paris en 2007. C'est sous l'impulsion de ce dernier que le mouvement s'est structuré avant de basculer dans la lutte armée.

À l'origine, un constat simple : en raison de son isolement, mais aussi de sa langue et de ses pratiques animistes, la Casamance a toujours cultivé sa différence avec le reste du Sénégal, jusqu'à désirer l'indépendance. Car la région, majoritairement peuplée de Diolas, au contraire du Nord dominé par les Wolofs, est régulièrement pillée pour ses richesses. « À l'indépendance de 1960, nous avons passé un marché avec Léopold Sédar Senghor, le président de l'époque », rappelle Elinkine, avec ses faux airs de président de république bananière. « Il entérinait notre appartenance au Sénégal, mais précisait que nous étions libres de nous retirer si le partenariat ne nous convenait pas. Ce qui a très vite été le cas. Mais en dépit de nos demandes, l'État ne nous a jamais rendu notre liberté. » Au terme d'une marche violemment réprimée par le gouvernement, le mécontentement tourne à la révolte le 26 décembre 1982. « Pour l'abbé Diamacoune, il fallait faire à la manière de Gandhi, n'avoir recours à la violence à aucun prix. Mais ce jour-là, les soldats ont tiré à bout portant sur des hommes désarmés », accuse le porte-parole du MFDC, qui s'est alors réfugié dans le maquis, contre son gré. « L'État sénégalais nous a poussés à nous battre, poursuit-il. On n'a pas eu le choix, c'était de la légitime défense. »

Abdou Elinkine, encore sur Whatsapp.

Les premières années de la guérilla, particulièrement sanglantes, restent dans toutes les têtes. Dans la cour en terre battue où trône un manguier, des dizaines de sympathisants en boubou, souvent d'anciens maquisards aux visages ridés, se sont réunis pour commémorer la naissance du plus vieux conflit d'Afrique. « Au début, de nombreux militants ont été arrêtés », témoigne Ismaëla Dhiedou, un combattant de la première heure, amputé de la jambe gauche. « Très vite, les choses ont dégénéré. Certains étaient emmenés à Dakar par bateau, battus à mort, puis jetés en mer. Dans les villages, les militaires plongeaient leur matraque dans le sexe des femmes et humiliaient les vieux en les attachant nus à des poteaux. »

Cette violence, Vincent Foucher, analyste politique à l'ONG Crisis Group, l'a beaucoup documentée. Pendant la rédaction de sa thèse, qui fait aujourd'hui autorité, il a eu l'occasion de récupérer des photos de torture au plastique fondu, entre autres pratiques. « On peut dire que l'État sénégalais a fait n'importe quoi à l'époque », élague-t-il. En Casamance, personne ou presque ne semble se reconnaître dans l'armée et les autres émanations de l'État. Dans la bouche des gens, Dakar est une allégorie d'un pouvoir lointain et corrompu, chef d'orchestre d'une seconde colonisation qui ne dit pas son nom. Pourtant, la rébellion ne trouve pas grand écho auprès de la population, faute de résultats et de crédibilité. « Le MFDC dit agir au nom des Casamançais, mais, si un référendum sur l'indépendance devait se tenir demain, pas sûr que le oui l'emporterait », abonde Ibrahima Gassama. La question est pourtant d'actualité, car après des années de palabres aussi opaques qu'improductives, l'État sénégalais et le MFDC ont repris des négociations – ce qui ne signifie pas qu'elles soient sur le point de déboucher sur un accord, loin de là.

Abdou Elinkine, qui a déposé les armes en 1994 pour se lancer dans un interminable combat politique, a eu le temps d'étudier l'évolution de la branche armée du MFDC. Avec des motivations toujours moins nobles, toujours plus proches de celles de bandits de grand chemin. « La première vague, dont je fais partie, s'est créée sur l'idéologie de l'indépendance et est toujours restée fidèle à cette idée, avance-t-il. Une deuxième a ensuite émergé, constituée de personnes torturées ou de proches de victimes, avides de revanches personnelles. Aujourd'hui, il y a une troisième vague de combattants qui voit le jour. Des jeunes qui prennent le maquis à cause du chômage et de la pauvreté. Leur principal objectif étant avant tout d'améliorer leurs conditions de vie. » Car au-delà des idéaux et des convictions de chacun, en Casamance, s'engager dans la rébellion peut rapporter gros.

Très rapidement acculés en brousse, les soldats du MFDC se sont peu à peu mis à braquer les populations et à piller les villages pour assurer leur survie, perdant du même coup la confiance et l'estime des populations. Avant de trouver un business plus lucratif dès la fin des années 1980 : celui du trafic de drogue. « Il est de notoriété publique que certaines factions se financent grâce à la culture du cannabis » pose Vincent Foucher, désormais interdit de séjour dans la région pour avoir un peu trop dérogé à la version gouvernementale du conflit : « Au fil du temps, les séparatistes se sont organisés à la manière d'une PME agricole. Ils produisent et vendent de la viande de brousse, du charbon de bois, de l'huile de palme ou de l'arachide. Mais le plus gros de leur activité, c'est le chanvre indien. » Placés sous protection rebelle, les cannabiculteurs prospèrent dans des zones de non-droit, à la frontière avec la Gambie.

Jusqu'en 2016, la Gambie – longtemps dirigée d'une main de fer par Yahya Jammeh, un dictateur au boubou aussi blanc que ses activités étaient opaques – était connue pour être l'arrière-boutique idéale de tous les business louches de la région. Un partenaire idéal pour les rebelles du MFDC, d'autant que Jammeh prenait un malin plaisir à accueillir les guérilleros casamançais de son côté de la frontière. Les cartes ont été rebattues en décembre 2016, avec la victoire surprise d'Adama Barrow, le rival de Jammeh, à l'élection présidentielle gambienne. Depuis sa prise de pouvoir aussi laborieuse que chaotique, le nouveau chef de l'État gambien se montre beaucoup plus ouvert au dialogue avec Macky Sall, son voisin sénégalais, et donc moins enclin à protéger le business de la weed du MFDC.

Avec ou sans cette arrière-boutique pour écouler leurs stocks, les rebelles continuent à garder jalousement leurs champs de cannabis, et ne lésinent pas sur les moyens. Depuis 1982, plus de 850 personnes ont perdu la vie, un bras ou une jambe à cause des mines antipersonnel qui les protègent. Seul un endroit échappe à cette règle : les îles Karone, situées à l'embouchure du fleuve Casamance. Perdues dans la mangrove, à l'abri de la répression étatique, ces langues de terre marécageuses ne sont pas sous surveillance directe du MFDC, du fait de leur éloignement géographique. Pour y accéder, il faut se rendre au petit village de Kafountine, puis serpenter de longues heures en pirogue dans un véritable dédale aquatique, où pullulent crocodiles et oiseaux migrateurs. Au détour d'un tournant, un petit îlot de sable blanc apparaît enfin.

L'un des gardes postés à l'entrée des champs de weed.

Entre deux maisons en bois, d'immenses champs de marijuana, que Lakar, un jeune habitant de l'archipel âgé de 27 ans, accepte de faire visiter. Avec prudence mais sans tabou car ici, on cultive la drogue comme on agrémente son potager. « Le chanvre, c'est ce qui rapporte le plus » explique le trafiquant, tout en saisissant à pleine main des brassées d'herbe, qu'il agite comme un vendeur d'épices au marché. « On met la récolte dans des gros sacs de riz. Ça se vend presque 30 euros le kilo aux grossistes, c'est beaucoup plus rentable que le bois ou l'arachide ! » Beaucoup plus dangereux aussi : la production de cannabis est punie au Sénégal par dix ans de travaux forcés.

Concrètement, chacune des dix parcelles cultivées sur l'île peut produire 250 kg de weed par récolte. De quoi agrémenter le quotidien des habitants, même si ces derniers doivent s'acquitter d'une taxe de l'ordre de 30 % prélevée par le MFDC, qui assure le transport de la cargaison. Les rebelles lèvent ainsi des dizaines de millions de francs CFA, une somme considérable à l'échelle de la guérilla. Ni vu ni connu, ou presque. La seule fois où les militaires sont venus sur l'île, c'était à l'été 1995, au plus fort du conflit. Ils en ont profité pour brûler plus de 80 tonnes de cannabis. Mais depuis, l'État réfléchit à deux fois avant d'intervenir. Car toucher aux intérêts économiques du MFDC, c'est l'assurance de réveiller les ardeurs endormies des maquisards, assure Ibrahima Gassama : « Il semblerait que les affrontements soient aujourd'hui motivés par la lutte contre la culture du cannabis et la déforestation. De plus en plus, les militaires traquent les cultivateurs, et ça, le MFDC ne l'accepte pas ».

Les fameux champs de Marie-Jeanne.

De fait, la région a connu un regain de tension ces dernières années, notamment dans les alentours de Bignona, un bled situé à quelques heures de Ziguinchor. Le 27 octobre 2015, armée et rebelles s'y sont affrontés à l'arme lourde, pour un bilan controversé. Des deux côtés, les mensonges sont légion. « Ils disent être venus pour démanteler un trafic de chanvre indien, mais c'est n'importe quoi. Comme on dit chez nous, qui veut tuer son chien l'accuse de la rage », entame Abudia, l'un des chefs du Diakaye, le maquis impliqué dans les affrontements.

Casquette vissée sur le crâne et kalachnikov à la main, il jure combattre pour une noble cause, et pas pour écouler la ganja qui pousse en abondance dans la région. Cela fait maintenant 31 ans que ce chef de guerre au visage enfantin a pris les armes. Après plusieurs jours de négociation, il reçoit dans son camp, et raconte avec fierté l'assaut qu'il a livré. « On les a écrasés lors d'une embuscade. On a explosé un tank et trois pick-up. Ils n'ont même pas eu le temps de riposter. Mais cela nous a surpris, car d'ordinaire ils n'avancent jamais aussi loin dans nos terres ». Dans son communiqué, l'armée n'a officiellement déploré aucun blessé. Que s'est-il vraiment passé ? Qu'importe. L'événement guerrier reste assez rare pour être souligné.

Abudia a beau clamer son envie d'en découdre, il concède, dans un élan de sincérité : « Cela faisait 16 ans que nous n'avions pas échangé de coups de feu avec les soldats sénégalais. » Ces 16 années d'inactivité, Abudia peine à les expliquer. Heureusement, Ibrahima Gassama lui ôte les mots de la bouche : « La plupart des chefs rebelles sont corrompus. On sait que plusieurs maquis acceptent de l'argent et des vivres en échange de la suspension des violences. Tout a commencé sous le président Wade [le prédécesseur de Macky Sall à la tête de l'État sénégalais, en poste de 2000 à 2012, ndlr]. Contre quelques valises de billets, il a réussi à diviser le MFDC entre rebelles pur jus et mercenaires, chaque faction accusant l'autre d'être à la solde du gouvernement. » Aujourd'hui, on ne dénombre pas moins de cinq branches armées, et autant de leaders qui se disputent la suprématie du mouvement à coups de kalach fatiguée. Le plus actif, le plus radical et le plus respecté d'entre tous est Salif Sadio, le leader du front nord, proche de Yahya Jammeh, l'ex-président gambien. Le front sud, à la frontière de la Guinée-Bissau, est occupé par un autre chef nommé César Badiate. Partout ailleurs, on retrouve des maquis de moindre ampleur, plus ou moins corrompus, comme celui du Diakaye. De quoi rendre le conflit illisible auprès des populations dépitées, qui n'hésitent plus à fuir la région. En 2014, une étude officielle estimait à 52 800 le nombre de personnes déplacées, et à 20 000 celui des réfugiés à la frontière.

Accoudé à une termitière, Abudia conteste les déclarations d'Ibrahima Gassama : « On nous accuse d'être corrompus. Mais corrompus de quoi ? Nous sommes dans la brousse depuis des années, à nous battre, à manger du phacochère et à creuser des latrines. Si on a pris les armes, c'est parce qu'on a vu l'injustice que subit notre population. À Ziguinchor, le gouverneur est sénégalais, le commissaire de police est sénégalais, le commandant de brigade est sénégalais… Tu ne verras jamais un jeune casamançais prendre du galon. Nous qui avons grandi ici, nous savons ce qu'ils ont fait à nos parents. Ils ont tiré sur mon père. Cela ne va pas s'effacer. » En tapotant sa prothèse, Ismaëla Diedhiou, un des proches lieutenants de César Badiate, complète en suant à grosses gouttes : « Depuis trente ans, pas un jour ne passe sans que je regrette de ne pouvoir vivre en paix. Mais je me bats pour une juste cause. Je suis prêt à me sacrifier pour que les futures générations puissent vivre libres. Nous ne sommes prêts à aucune concession, et c'est pourquoi les négociations n'aboutiront jamais ». C'est au moins un point d'accord avec l'État sénégalais, qui refuse de lâcher du lest, tant la région est essentielle à ses yeux. « L'État est bloqué. Il n'est pas assez conciliateur pour résoudre le problème par la négociation, et pas assez puissant pour le régler par la force, même s'il a adouci sa position depuis l'arrivée de Macky Sall, et particulièrement depuis un an », résume Vincent Foucher, qui conclut : « Du coup, il joue le pourrissement politique de la situation. »

Plongées dans le statu quo, les lignes de front végètent. Les velléités, autrefois ardentes, s'effacent. Incapables de prendre l'avantage, les deux camps s'accommodent de la situation. Et plus si affinités.

Autour du conflit s'est en effet greffé un véritable business informel, intimement lié au maintien des hostilités. En Casamance, c'est la guerre qui tue, mais c'est aussi la guerre qui fait vivre. Rebelles ou soldats, peu importe : on ne meurt pas de faim avec une arme à la main. « On sait que la guérilla se complaît dans l'illégalité, confirme Ibrahima Gassama. Quant à l'armée, elle est composée à 90 % de jeunes Diolas, l'ethnie majoritaire en Casamance. Ce sont des jeunes qui se sont enrôlés uniquement pour le solde et qui aident la guérilla en sous-main, en les prévenant de chaque attaque. En somme, ils paradent en uniforme pendant quelques années avant de rejoindre leurs frères ou leurs cousins dans la brousse, une fois formés au maniement des armes. »

Dans une même maisonnée, il n'est ainsi pas rare de voir deux frères s'engager dans des camps opposés. C'est le cas de José, un soldat de 28 ans, qui éponge la sueur de son front avec son béret. « Mon petit frère est un combattant du MFDC, chuchote-t-il à la sortie du défilé. Mais cela ne pose pas problème entre nous. Le sujet est tabou mais on se voit souvent, quand il y a des fêtes de famille ou des mariages. » De quoi relativiser les motivations des belligérants. « Ce n'est pas une guerre traditionnelle. Ici, c'est la famille », résumait sans gêne le gouverneur Cheikh Tidiane Dieng, dans un entretien à Jeune Afrique en 2011 : « Quand les rebelles restent dans leurs zones, à savoir les forêts denses et les marécages, on les laisse en paix. » Voilà la triste réalité d'un conflit ubuesque, qui tourne parfois au simulacre.

Le Solid Snake de Casamance.

À Ziguinchor, les ONG ne savent plus vraiment quelles excuses avancer pour expliquer leur impuissance à l'international, tout en continuant à être financées. La plus célèbre d'entre elles est la plate-forme des femmes pour la paix en Casamance, dirigée par Marie Thiam. Entre deux coups de fil pressés, la directrice défend son bilan mitigé : « Ces cinq dernières années, nous avons vécu plus ou moins dans la paix. Cette période d'accalmie est un progrès par rapport aux violences répétées du passé. On peut dire ce qu'on veut, mais c'est aussi le fruit du travail de la société civile. » Sa plus grande fierté réside dans son centre d'accueil, qui offre l'asile à une trentaine de femmes violées lors des raids perpétrés sur les villages alentour.

Pas de quoi impressionner Ibrahima Gassama, qui a un mot pour toutes les associations qui pullulent à Ziguinchor : « Elles font partie du business de la guerre, comme tout le reste. En période d'accalmie, il n'est pas rare de voir certaines ONG se rendre dans les maquis pour demander le retour ponctuel des affrontements. Les bailleurs étrangers croient favoriser le retour à la paix, mais ils payent en réalité pour des appartements de fonction, des 4x4 et des bureaux climatisés. » Une accusation grave qui ne fait pas réagir la directrice de l'ONG, dotée d'un optimisme inébranlable : « Des solutions peuvent être trouvées. Il faut se mettre autour de la table et négocier. Le temps presse car la Casamance souffre de sa stigmatisation : les touristes n'osent plus venir, les magasins ferment, les jeunes tentent de partir. Plus que l'indépendance, ce qui importe aujourd'hui pour les populations, c'est le retour de la paix ! »

Lakar a la main verte.

En attendant la conclusion d'un conflit qui n'en finit jamais, et alors que le désormais ex-Premier ministre sénégalais Mahammed Boun Abdallah Dionne a affirmé en juillet 2017 que « la paix était irréversible », la Casamance continue de péricliter en toute quiétude. Avachis sur la berge, les hôtels de Ziguinchor, autrefois synonymes de rêveries exotiques, affichent un taux de remplissage de l'ordre de 15 %. La production de riz a été divisée par deux, les usines liées à l'industrie halieutique ont fermé. Le taux de chômage des moins de 25 ans casamançais est endémique, de l'ordre de 60 % à 80 %. Autant de problèmes qui rendent la situation invivable, en particulier pour des jeunes générations qui n'ont connu que la guerre de faible intensité, guerre qui semble pouvoir se raviver à tout moment – comme en témoignent les récentes tensions autour de l'installation d'un géant minier australien avec l'assentiment de l'État sénégalais.

« La paix, je ne sais même pas ce que c'est », murmure Lakar en amarrant sa pirogue sur l'embarcadère de Kafountine. « Personne ne parle de ce qui se passe ici. Pourtant, ce n'est pas un petit conflit, il fait autant de mal que les autres. » Dreadlocks impeccables et casquette de côté, le jeune narcotrafiquant salue à la chaîne les habitants du village, adossés contre des murs décorés de graffitis à la gloire de Bob Marley. En quelques années, ce paradis de sable blanc et de palmiers, surnommé « Petite Jamaïque », est devenu un repaire informel de pacifistes, d'expatriés en goguette et de rastamen complètement défoncés. « On est tranquille ici, la police ne vient jamais », sourit le jeune homme en s'installant dans son bar préféré.

Entre deux verres d'alcool frelaté, les discussions tournent encore et toujours autour de l'actualité morose. Dehors, la pluie tombe dru, formant de larges rigoles qu'enjambent les habitants du quartier. « Rien ne changera jamais, dans un sens comme dans l'autre », déplore Lakar, en allumant son troisième joint de la soirée. Avant de relativiser, comme apaisé par l'odeur agréable des volutes de fumée : « Il faut croire que c'est peut-être ça, finalement, le destin de la Casamance. Rester pour toujours à l'intérieur du Sénégal, sans jamais en faire partie. »

Toutes les photos ont été prises par Christophe Gleizes, qui est sur Twitter, tout comme Barthélémy.

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