Les Young Fathers refusent de se tourner les pouces pendant que le monde part en vrille

Les Young Fathers refusent de se tourner les pouces pendant que le monde part en vrille

On a discuté politique avec le groupe qui pense que le hip-hop ne doit pas forcément se cantonner à des pépettes bien roulées et des liasses de billets verts.
JB
Antwerp, Belgium
13.6.18

Les Young Fathers enflamment l’industrie musicale en tirant des flèches savamment trempées dans le jus brûlant de l’actualité. Le trio réside à Édimbourg, en Écosse, mais ses racines s’étendent jusqu’au Nigeria et au Libéria – ce qui peut sans doute aider à expliquer la polyvalence du groupe. Après avoir travaillé avec Massive Attack (voir Voodoo In My Blood ci-dessous) et Danny Boyle ( Trainspotting II), ils se sont maintenant rangés sur l’emblématique label Ninja Tune pour la sortie de leur troisième projet de longue haleine, Cocoa Sugar. Vous avez de la chance : ils se produiront tout bientôt au BRDCST, le festival organisé par l’AB, dont l’affiche offre une large palette d’artistes engagés.

Sur leur dernier album, les Young Fathers rompent avec l’éclectique et le versatile, mais surtout avec ce rap indéfinissable et ce son bien indie qu’on leur connaissait. Étonnement, on pourrait même s’avancer à dire qu’ils font maintenant les yeux doux à une pop plus catchy. Notons que beaucoup d’encre a déjà coulé à propos de ce nouvel album; et sans doute quelques larmes. Mais la majorité des journalistes ne semblent pas s’intéresser plus que ça à leur aptitude à proclamer haut et fort des opinions bien tranchées à la face d’un monde qui fait la sourde oreille – une habitude avec laquelle ils n’ont pourtant pas rompu. Le sexisme, le racisme, l’égalité des droits et le réchauffement climatique sont des sujets dont ils ne font qu’une bouchée. Alors oublions deux secondes ce nouvel album, et explorons avec Alloysious Massaquoi (Ally, pour les intimes) des thématiques plus sérieuses. Ce dernier vous fera facilement comprendre à quel point le monde est foutu à ses yeux.

VICE : Salut Ally. Je viens de découvrir que vous aviez travaillé avec Massive Attack sur la musique d’un court métrage à propos de la crise climatique. Comment est-ce arrivé ?
Ally : Le réchauffement climatique est un problème très simple à expliquer à mes yeux : si l’on rejette autant de gaz nocifs et toxiques dans l’air, il ne faudra pas s‘étonner qu’il y ait des conséquences graves. Dans notre système actuel, d’innombrables partis politiques amènent une fausse représentation du problème, mais il s’agit d’une pure réalité. Il y a quelques temps, on a donné un concert à Austin et j’ai regardé An Inconvenient Sequel d’Al Gore dans l’avion pour m’y rendre. Il y a dix ans, on s’est moqué de lui parce qu’il nous alertait déjà en prédisant que le réchauffement climatique allait provoquer l’inondation des lieux commémoratifs du 11 septembre. Mais en 2012, l’ouragan Sandy a rendu sa prédiction bien réelle. Chaque fois que la crème de la crème des politiciens se réunit, il en découle des pactes plein de promesses et des beaux accords. Mais dès que le premier obstacle pointe le bout de son nez, toutes ces promesses sont vite oubliées.

D’après moi, c’est presque une passivité morbide. Est-ce que le monde attend qu’il soit trop tard ?
En général, ça n’a jamais d’importance aux yeux des gens tant qu’ils ne sont pas personnellement touchés par le problème. Chacun a ses propres expériences et références, qui vous forment en tant que personne. Il suffit qu’un mec se fasse agresser sur le chemin alors qu’il rentre chez lui, et soudainement il va détester toute une minorité. « Je ne les comprends pas, je ne les connais pas, alors je les déteste. » Il y a tellement de cons dans chaque communauté, mec. Penser que les comportements déviants découlent de la race, c’est un non-sens total.

Votre volonté est de mettre en avant le fait qu’il est finalement très simple d’adapter notre manière de penser et de voir le monde ?
Ce qui est particulièrement facile, c’est de vivre dans son propre monde. Il est si facile de se fermer parfaitement au reste du monde tout en gardant uniquement des interactions sociales avec des personnes qui partagent les mêmes idées que vous. De cette façon, vous ne versez plus d’huile sur le feu et vous stoppez net toutes les chances d’être confronté à une perspective plus large. Si un mec de ce genre rencontre quelqu’un qui ne s’aligne pas sur son système de pensées et qui veut renverser son argumentation ou même juste lui faire connaître ses propres idées, le mec devient complètement perdu.

Je présume qu’à ce moment-là, la personne préférerait se voiler la face plutôt que de remettre en question ses idées préconçues ?
Les gens sont très inventifs quand il s’agit de justifier ce genre de confrontation d’idéologies qui chamboule leur façon de penser. « C’est un cas à part, une exception qui ne fait que confirmer la règle » , et ainsi de suite. C’est assez triste, mec.

Il appartient donc à un groupe comme Young Fathers, avec une large portée, de mettre en avant ce genre d’idées.
Exact. Bien qu’il soit assez difficile de parler pour les autres, ou même pour les quelques personnes qui constituent votre environnement immédiat. En fin de compte, on essaye de faire de notre mieux avec les moyens dont on dispose. La musique n’est peut-être qu’une infime partie de ces moyens, mais on fait tout ce qu’on peut pour mettre en évidence certains scénarios ou situations. On ose exprimer notre opinion, par exemple, en refusant de parler à la presse de droite, pour des raisons souvent évidentes.

Comment ce genre de presse réagit-elle ?
Nous choisissons de ne pas apparaître dans leurs publications, mais en tant qu’artistes, on n’a pas toujours le choix de l’endroit et de la manière dont on écrit sur nous. En refusant ostensiblement de parler à une certaine presse, on met souvent les gens en colère – et finalement ils écrivent sur nous. On ne peut malheureusement pas toujours gagner (rires).

Cocoa Sugar séduit un public plus large que vos deux précédents albums, et semble plus accrocheur qu’avant. Avez-vous finalement trouvé votre vraie nature d’un point de vue musical ?
Si tu es parti en tournée pendant très longtemps, une fois rentré, tu vas redécouvrir complètement la saveur des activités anodines et le retour au calme. Discuter avec tes amis et ta famille, aller au cinéma, visiter un musée… En rentrant de tournée, nous aspirions tous les trois très forts à ces choses dites « normales ». Et ça s’est traduit aussi dans la musique que nous allions écrire par la suite. Sur nos deux premiers opus, on a beaucoup expérimenté au niveau sonorités. Du coup maintenant le retour à l’écriture pure et dure, c’est presque comme une nouvelle expérience, un retour aux sources.

Est-ce que ce revirement musical était prévu ?
C’est très organique. Tu sais, quand on est en tournée, j’écris constamment. Je prends note de « triggers » et de choses dont je veux me souvenir que je veux appliquer à une nouvelle chanson. Après six mois sur la route, je me suis retrouvé avec des carnets de notes remplis. Ensuite, quand je suis rentré dans le studio, j’ai supprimé tout ce que j’avais fait auparavant et j’ai fait quelque chose de mieux. Il s’agit plus de l’expérience que tu acquiers dans ta vie et la mise en oeuvre de toutes ces petites idées qui vont te donner du carburant pour le dernier round.

Cocoa Sugar fait penser que vous êtes un groupe inclassable et fluide. C’est aussi compatible avec votre vision du monde ?
Cet album parle certainement de la transition que chaque groupe a à traverser. On est constamment en train de chercher de l’inspiration pour rendre notre musique encore meilleure. Elle est fluide dans un certain sens, oui. On peut la considérer comme l’orientation sexuelle. Pourquoi il n’y aurait que les plus et les moins qui s’emboîteraient ? Je ne pige toujours pas qu’à l’heure actuelle, il y ait encore tellement de critiques en ce qui concerne la communauté LGBTQ-plus. Il suffit de regarder comment les personnes LGBT sont encore traitées en Russie et dans les pays voisins, alors que ce n’est rien de plus qu’un trait de caractère. Ce genre de problème, on continuera toujours à en parler.

Faites vous plaisir et aller voir Young Fathers le vendredi 6 avril pendant le festival BRDCST à l’ Ancienne Belgique. Le groupe partage l’affiche à côté de SCRAAATCH, James Holden, The Music of Stranger Things, Sleaford Mods et beaucoup d’autres .

Pour plus de Vice, c’est par ici.