« Plus c’est radical, plus c’est baigné de testostérone »

Enquête sur le sexisme chez les anarcho-autonomes

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mars 8 2018, 11:00am

Image : Fred Tanneau/ AFP 

Depuis les révélations d’agressions sexuelles au MJS et à l’UNEF, on sait que le sexisme n’épargne pas les organisations de gauche. Mais quid des anarcho-autonomes et autres antifas ? Leur anticapitalisme viscéral les rend-ils naturellement imperméables au machisme ? Absolument pas, d’après le Pink Bloc qui pousse un gros coup de gueule. Leur communiqué, publié fin janvier sur les sites autonomes InfoLibertaire et Rebellyon, dénonce des pratiques je-m’en-foutistes et oppressantes : refus de féminiser les slogans et d’utiliser l’écriture inclusive sur les banderoles ou les tracts, non-respect des zones de non-mixité dans les soirées… Bref, « au sein même du milieu militant, les queers et les féministes ne sont pas assez respecté-e-*-s et sont considéré-e-*-s comme des sous-luttes », tempête le Pink Bloc. C’est vrai partout et les mouvements radicaux n’y échappent pas. Au contraire, « plus c’est radical, plus c’est baigné de testostérone… », résume un militant antifasciste de longue date.

Le plus souvent, c’est l’invisibilisation qui pousse les femmes à pratiquer l’autocensure. Eva Bouillon, 23 ans, activiste afro-féministe queer, en a fait l’expérience lors des mobilisations contre les violences policières : « quand je me rendais aux manifs pour Adama Traoré, je délaissais mon côté queer ; je n’y allais qu’en tant qu’afro », se souvient-elle. « Je n’ai pas subi d’agression frontale, mais les questions de genre n’étaient jamais prises en compte. J’avais l’impression que me pointer en tomboy revenait à chercher la merde ». Pareil dans les manifs contre le racisme. À force d’entendre les slogans de la Brigade Anti Négrophobie jamais féminisés, la jeune femme a compris le message : « en fait, tout le monde s’en fout ». Fabien, 19 ans, qui se présente comme « bisexuel et militant Black Bloc », l’assure : « officiellement, les mouvements antifa sont antisexistes, mais ce n’est qu’une façade ». En manif, il entend souvent des « enculés » ou des « fils de pute » à l’attention des policiers. « C’est non seulement blessant, mais surtout inutile. Il existe tout un arsenal de vocabulaire dans lequel puiser : ACAB (All cops are bastards), enfoirés, fils de chiens… », énumère le jeune activiste, qui tient à préciser : « ceux qui lancent des insultes homophobes ou putophobes sont systématiquement repris et ceux qui s’entêtent sont dégagés ». Tout comme, jure-t-il, ceux qui tentent de décourager les jeunes femmes de faire le coup de poing dans les manifs. « C’est vrai qu’il est parfois stupide d’aller cogner les flics quand on n’est pas assez nombreu-se-s », reconnaît une autonome. « Mais bizarrement, ce sont toujours les meufs qu’on dissuade en premier… ».

« Il y a très peu de femmes aux postes de décision » - Luz Mora, militante de VISA (Vigilance Initiatives Syndicales Antifascistes)

La cogne, les bagarres de rue avec la police ou l’extrême droite, constituent une partie de l’activité de certains groupes. Et l’imagerie virilo-guerrière qui va avec – bombage de torse, roulage de mécanique et glorification de la force physique – est l’une des causes du machisme ambiant. Mais pas la seule. Dans le milieu autonome, tout le monde n’est pas déguisé en noir ni habité d’une vocation de mineur de granit avec une appétence particulière pour le cassage de trottoir. D’autres organisations font de la politique autrement. « Pourtant, il y a encore très peu de femmes aux postes de décision, regrette Luz Mora, 38 ans, militante de VISA (Vigilance Initiatives Syndicales Antifascistes), également passée par Ras le Front. « En ce moment, on prépare la manif contre le congrès du Front national et dans nos réunions unitaires, c’est flagrant : on compte 80 % d’hommes ». Pour cette syndicaliste, qui affiche plus de dix ans d’engagement antifa au compteur, la stratégie de la violence est davantage un effet qu’une cause de ces dérives sexistes : c’est le symptôme que ce milieu reste confiné. « Nos actions et nos slogans ne s’adressent qu’aux mecs. Alors que l’extrême droite elle-même a compris qu’il fallait s’adresser aux femmes », note Mora. Avec le succès que l’on connaît puisque le vote féminin compte lourd dans les scores de Marine Le Pen. Pourtant, l’ultra gauche n’a pas toujours délaissé ses militantes : dans les années 1990, on voyait souvent des visages de femmes sur les autocollants No Pasaran et Scalp. Aujourd’hui, on n’en trouve pratiquement plus.

« Les militants disent : "face à l’ennemi capitaliste, il ne faut pas se laisser diviser". Bref, ils préféreraient qu’on ferme nos gueules » - Sonia, militante féministe et anticapitaliste.

Ce passage à l’as des bases du féminisme est d’autant plus paradoxal à une époque où #metoo et #balancetonporc sont les stars des réseaux sociaux. Mais les militants de la gauche radicale sont convaincus que le problème ne les concerne pas : ils sont persuadés d’être épargnés par le sexisme. Au point que la moindre critique est vue comme une tentative de déstabilisation – voire une trahison. « Dès le début des années 1970, ils ont réagi comme ça », se souvient Sonia, 67 ans, qui a passé 50 ans dans le milieu militant, entre la LCR, le mouvement des sans-papiers, la FSU, le Planning familial et le courant Lutte des classes du mouvement féministe. « Chez les maoïstes et les trotskystes, les premières camarades qui se sont investies dans le mouvement féministe se sont heurtées à une levée de boucliers ». Depuis, on a fait quelques progrès mais les hommes continuent de se méfier d'un mouvement qui s’affranchit de la grille de lecture marxiste et les prend pour cible. « Ils disent : "face à l’ennemi capitaliste, il ne faut pas se laisser diviser". Bref, ils préféreraient qu’on ferme nos gueules”, résume Sonia.

Pour les femmes, ce sexisme du milieu militant est d’autant plus violent qu’elles se pensent à l’abri. Et d’autant plus difficile à dénoncer aussi. Ainsi, nous avons eu du mal à recueillir des témoignages et a corroborer - ou infirmer - ces histoires qui courent dans le milieu : l'agression d'une femme par un membre d'une association régissant un local autogéré de Montpellier, des comportements homophobes dans un squat militant à Nantes ou même un viol collectif à Parme, en 2010, dans un local antifa, par des activistes qui se seraient filmés en train de pénétrer une jeune femme inconsciente à l’aide d’un fumigène. Du coup, chez les militantes, le conflit de loyauté est profond. « Une antifa agressée par ses camarades se retrouve dans une position terrible », souligne Sonia. « Soit elle se tait et laisse passer en interne des violences qu’elle combat dans la société ; soit elle fait appel à la police. Cette même police qu’elle retrouve dans les manifs, qui la violente et qui réprime son groupe ». Le paradoxe ne manque pas de sel, mais même les autonomes ont parfois besoin de la police...

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