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King Gizzard & The Lizard Wizard est en train de prendre la main dans la lutte acharnée pour le trône psyché

Malgré son nom de Pokémon breton, le groupe australien s'impose disque après disque comme un des futures références du genre.

par Adrien Durand
13 Juillet 2017, 11:17am

King Gizzard & The Lizard Wizard est en train de prendre la main dans la lutte acharnée pour le trône garage psyché. C'est en tous cas ce qu'on s'est dit en les voyant emporter un Cabaret Sauvage blindé jusqu'à la gueule en pleine canicule. On a également pu constater, en discutant avec Stu Mackenzie (leader du groupe et seul membre parlant aux journalistes), que King Gizzard, malgré son nom de Pokémon breton, a des prises de positions parfaitement en place, reliant la réalité actuelle (pas franchement reluisante) et le monde merveilleux qui se cache de l'autre côté du miroir (et qui lui l'est, pour le coup, un peu plus).


Noisey : Tu peux me parler de cette idée de sortir cinq albums cette année ? Tous les morceaux sont écrits ?
Stu Mackenzie : Il faut faire un petit retour en arrière. Fin 2015, on venait de finir Nonegon Infinity. C'était le disque le plus dur qu'on ait fait. On venait de passer deux ans en tournée, on était fauchés, on vivait à New York un peu à l'arrache. On s'est un peu perdus en l'enregistrant. On improvisait, on essayait de sortir des fragments pour en faire des morceaux et finalement c'est devenu une sorte de long jam. Ça s'est bien fini, hein... Et quand ce disque est sorti, on s'est tous regardé en se disant : « Qu'est ce qu'on fait maintenant ? » C'est là qu'on a pensé à ce truc : prenons cinq idées différentes et faisons en cinq disques. Et comme j'ai pas mal tendance à dire des choses en public et à le regretter ensuite, l'info a circulé [Rires]. Mais bon, avec un peu de chance on devrait y arriver.

Ça s'inscrit bien dans cette tendance spectaculaire que les groupes utilisent actuellement pour faire parler d'eux : sortir 5 disques, être 7 sur scène, jouer 24H sans s'arrêter ou faire une date dans chaque pays du monde, ce genre de choses...
C'est sûr. C'est pour ça que je regrette un peu de l'avoir dit. Les journalistes veulent absolument mettre les gens dans des catégories et maintenant on est coincés par ce truc des cinq albums. Personne ne mourra si on ne les sort pas, on sera toujours un groupe, on continuera à faire de la musique. Tout ce bruit est un peu vain, je l'avoue.

C'était un peu le truc de Sufjan Stevens qui devait sortir un album par État américain et qui, après en avoir fait deux, a dit aux journalistes que c'était une blague.
Il a dû se décourager, je ne peux pas lui en vouloir [Rires].

J'ai lu quelque part que tu considérais tes albums comme un ensemble, un bloc, dans lequel il y aurait plusieurs portails. Où sont censés nous emmener ces portails ?
Murder The Universe est un album-clé dans notre parcours. C'est celui qui révèle un univers caché qui a toujours été autour de nous et qu'on a évoqué avec Nonagon Infinity ou Flying Microtonal Banana. Pour moi, il faut réfléchir la musique autrement que comme une succession de chansons qui s'accumulent les unes après les autres. Nos albums sont liés et révèlent un monde caché, qui est en trois dimensions mais qu'on ne voit pas immédiatement. Je me sens piégé parfois dans le contexte actuel de ce que doit être la musique. J'essaie d'y échapper via nos disques, justement.

Murder The Universe, c'est un titre qui résonne comme un slogan anarchiste ou du moins assez nihiliste.
Je vois ce que tu veux dire. Si tu regardes le monde actuel, il est difficile de se dire que l'humanité va continuer de vivre longtemps. Si on regarde ça à l'échelle de l'évolution, on voit la fin du monde poindre son nez. En tant que musicien qui passe sa vie dans ces putain d'avions et d'aéroports, tu contribues à cette folie d'une certaine façon et au fait qu'on aille tous dans le mur. En étant en contact avec une communauté de gens, de fans, il est très facile de faire l'autruche et se dire que tout va bien. Pour revenir au disque, l'idée était de créer des personnages et de raconter cette façon dont notre espèce de marche au bord de la falaise. C'est assez pessimiste, hein [Rires]...

Tu essaies de te reconnecter au monde avec ce disque ?
Je ne sais pas trop, j'ai l'impression que jouer dans un groupe me déconnecte du monde mais que ça m'y relie aussi. Quand tu es musicien tu es très voyeur. Tu passes ton temps à regarder les autres gens, toujours d'un point de vue extérieur. Tu es dans ta bulle.

Il paraît que plus jeune tu voulais être ingénieur environnemental et sauver la planète.
Je voulais faire ça quand j'ai fini l'école mais j'avais trop d'énergie et pas assez de capacité de concentration. Je me disais que j'allais juste jouer de la musique avec mes potes et faire la fête. Et puis que je trouverais un boulot sérieux ensuite.

Je trouve que la période qu'on vit actuellement est assez proche de la fin des 60's quand Altamont a sonné la fin d'un certain rêve hippie. En ce moment on se prend un sacré reality check dans la figure au quotidien entre la politique internationale et les violences qu'on subit localement...
C'est tout à fait vrai mais j'espère que la période que l'on vit ne sera pas aussi traumatisante que la fin des années 60. Mais peut-être qu'effectivement on est à l'aube d'une nouvelle ère. Ce que je me dis c'est que mon rôle en tant que musicien est de ne pas avoir peur.

J'ai lu que tu ne voulais pas que ta musique soit parfaite. Les groupes australiens de l'extérieur se divise en deux catégories, avec d'un côté ceux qui recherchent une forme de perfection et de l'autres les enfants de The Birthday Party, qui ont envie de saleté...
Tout à fait. Dans le groupe, on a tous grandi à Geelong. C'est la petite ville cousine de Melbourne que les gens ont surnommé « Geetroit » parce qu'elle ressemble beaucoup à Detroit. C'était une ville liée à l'industrie automobile et peu à peu les usines ont fermé et c'est devenu un gigantesque bourbier urbain un peu à l'abandon. Il y a une grosse tradition de groupes à guitares, très lourds là bas. On s'est surtout pris du rock, garage, punk, psyché en y grandissant et ça a forcément eu un impact sur notre façon d'aborder la musique. Ce qui compte c'est ce que tu essaies d'accomplir musicalement et peu importe comment ça sonne. J'ai pas envie d'être Prince, rien à foutre de Prince [Rires]. Il y avait ce groupe Eddy Current Supressin Ring, je ne sais pas s'ils sont connus en Europe mais ils nous ont beaucoup influencé. On allait les voir dès que possible. Ils jouaient du garage à trois accords très américain mais d'une façon très australienne en parlant de ce qu'on connaissait. En les voyant, on s'est dit « cool je peux faire ça même si je ne suis pas un bon guitariste ».

Ce qui compte c'est le rythme et ces vibrations, c'est ce qui relie le punk rock à la musique africaine dont l'influence était très présente sur Flying Microtonal Banana.
Tu sais, j'ai beau être chanteur guitariste, ce que je préfère c'est ressentir la musique sur le plan physique, pas les mélodies et les jolis accords.


Adrien Durand est sur Noisey.