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On a essayé de libérer notre cerveau avec Idriss Aberkane

Et on a appris que mater du porno était un bon anti-stress.

Bruno Lus

© Georges Gobet / AFP

Cheveux gominés, veste officier sombre et décor immaculé, Idriss Aberkane déroule les arguments d’autorité. « Je suis docteur de l’École polytechnique en sciences cognitives appliquées aux sciences de gestion, j’ai été chercheur à l’université de Stanford à vingt ans, je suis également passé par Normale Sup’ et Cambridge… » Dans cette vidéo 4K ambiance start-up, le conférencier de 32 ans présente sa nouvelle formation en ligne : un webinaire de huit heures et vingt-sept minutes, qui promet de « libérer votre cerveau avec la neuroergonomie » pour 126 euros – car « les gens donnent plus facilement leur attention quand ils ont payé ! », apprend-on dans ce MOOC.

Alors on a décidé de maîtriser, nous aussi, notre matière grise. Surtout que le beau gosse assure dès la première vidéo : « Tout le monde peut pratiquer les neurosciences ! » Armé de son clicker, il aligne les références : saint Augustin, Henri Bergson, Léonard de Vinci… Un cours magistral très dense emballé dans une ribambelle de success stories, de la fondation d’Airbnb à l’échec scolaire de Bill Gates. On croise au détour de certaines phrases des « gyrus », « signal BOLD » ou autres « gymnoéthique [traduction : la pratique de l’esprit nu, ndlr] ». Et puis des métaphores. Beaucoup. Car après tout, notre cerveau est un monde cartographié en pays – qui sont autant d’aires cérébrales.

Pas de doute, nous sommes entre de bonnes mains pour « remanier notre topographie cérébrale ». Comprenez : Idriss Aberkane n’en est pas à sa première libération de cerveau. En 2016, ce « spécialiste des neurosciences » publiait déjà le très injonctif Libérez votre cerveau ! Un best-seller de vulgarisation qui introduit alors son concept phare : la neurosagesse. Sa grande idée, répétée en boucle durant le MOOC : « La productivité n’implique pas forcément l’épanouissement, alors que l’épanouissement implique forcément la productivité. » Depuis, on l’a vu jongler sur les plateaux télé avec une flopée de neuroconcepts. Que l’on croise au fil de sa formation.

Regard ténébreux planté dans l’objectif, Aberkane tord le cou au « neuromythe » selon lequel on n’utiliserait que 10 % de notre cerveau, met en garde contre le « neurofascisme » – une civilisation où le cerveau ne servirait qu’à la productivité – et chante les louanges de la « neuronaissance » – « c’est à nos usines de produire sur le modèle de nos nerfs ». De quoi devenir le nouveau pape de la Silicon Valley.

Neurowashing et même… neurofoutaises

Dans le jargon, certains appellent ça du « neurowashing », pratique dont Idriss Aberkane serait le très charismatique premier grand représentant français. Elle consiste à promouvoir une idée nouvelle en la présentant comme découlant des neurosciences – études scientifiques du système nerveux –, pour valider scientifiquement une discipline en quête de légitimité.

Un mouvement mondial, en plein essor depuis début 2000, qui fait des bébés : la neuropsychanalyse, censée valider scientifiquement la psychanalyse, ou encore la neuroéducation, qui vise à infuser les pratiques éducatives par les neurosciences… Et ça marche. En France, Céline Alvarez a séduit les médias et les organisateurs de conférences TEDx avec Les Lois naturelles de l’enfant, qui s'appuie sur les sciences cognitives. Mais c'est Idriss qui décroche le titre de neurochouchou des médias. « E=M6 », « Le grand journal » (Canal+), « Télématin » (France 2), il est partout. Début juin encore, il était invité sur les ondes de Franceinfo en tant que « spécialiste des neurosciences ». Seulement voilà, la communauté scientifique s'est rebiffée.

CV dopé, prétentions scientifiques critiquées, Idriss Aberkane est dans le collimateur des chercheurs. « Toutes les révolutions, vous ne les trouverez jamais ailleurs que dans des idées débiles », entend-on dans son MOOC. D’une certaine façon, Franck Ramus, directeur de recherches au CNRS et professeur à l’École normale supérieure, confirme. Il n’hésite pas à qualifier les concepts de l’essayiste de « neurofoutaises ». Et il sait de quoi il parle : Aberkane est un ancien élève du master en sciences cognitives qu’il dirige. Ramus se désole : « Ce sont de pures inventions qui n’ont aucun fondement scientifique. Ce que fait Idriss Aberkane n’est pas très différent de ce que font bien d’autres écrivains à succès et gourous médiatiques. Ce qui est désagréable pour les chercheurs du domaine, c’est qu’il revendique une crédibilité scientifique qu’il n’a pas. » Même l’École polytechnique – dont Idriss Aberkane est docteur – a dit dans un tweet n’accorder « aucune caution scientifique à ses confs ».

« Tout amour est addictif, mais toute addiction n’est pas forcément amoureuse. Je vous laisse méditer là-dessus cinq minutes » – Idriss Aberkane

On est quand même venu à bout de ces huit heures vingt-sept de webinaire, armé de notre conscience professionnelle. Et d’hectolitres de café. Alors oui, Idriss Aberkane est un pro du storytelling, fort d’un capital sympathie et de punchlines du turfu – « vous croiserez toujours dans votre vie des gens intimement convaincus que si vous ne vous faites pas des cocktails de Prozac au petit déj’, vous n’êtes pas productif », « tout amour est addictif, mais toute addiction n’est pas forcément amoureuse. Je vous laisse méditer là-dessus cinq minutes », « si vous voulez qu’une technologie soit adoptée, c’est comme à la SPA : si c’est mignon, ce sera adopté plus facilement »...

Mais il est surtout passionnant car révélateur de notre rapport complexe à la science. Pour Stefano Palminteri, chercheur en neurosciences à l’Inserm, rien ne sert de faire du « Idriss Aberkane bashing » : il faut critiquer plutôt le manque d’éducation scientifique. Ce dont on se rend compte en suivant le MOOC. On oublie vite la théorie du darwinisme neuronal. En revanche, on retient facilement les petits tricks d’Idriss. Florilège :

  • On conduit mieux avec 0,1 gramme d’alcool dans le sang que sobre.
  • Si un inconnu vous propose une barre de céréales à la sortie d’une boîte de nuit, n’hésitez pas à croquer dedans : c’est certainement un flic en civil qui veut contrôler les personnes sous coke. La cocaïne provoque une sensation de satiété donc, si vous n’en prenez pas, vous êtes suspect.
  • Regardez du porno pour libérer votre ocytocine – ça vous déstressera.

« Un révolutionnaire sans ennemis, ça n’existe pas » – Idriss Aberkane

« Je me réjouis des attaques. Elles ne font que renforcer ma thèse : la sagesse est supérieure à la science », dit Idriss Aberkane. Un sens de la formule qui libère plus notre dopamine que l’ensemble de sa formation. On a beau passer en revue, cours après cours, le désarmement nucléaire, la chute du communisme ou les Trente Glorieuses sous le prisme des neurosciences, on a plus l’impression d’avoir le crâne bourré que libéré.

Face à ses détracteurs, Aberkane a réponse à tout. Sa défense est bien huilée. À ceux qui passent complètement à côté du concept de neurosagesse, « beaucoup trop problématique pour les furieux qui l’attaquent », il répond : « Toute révolution passe systématiquement par trois étapes dans l’histoire humaine : d’abord elle est ridiculisée, ensuite elle est considérée comme dangereuse, puis elle est acceptée comme évidente. Aimant la vérité infiniment plus que la conformité, je n’ai jamais eu peur de l’écrire aussi : un révolutionnaire sans ennemis, ça n’existe pas. » Un tel aplomb, ça force l’admiration.

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