Drogue

Jimmy, dealer depuis la prison

Lui et un codétenu gèrent leurs « petits » dehors. Des jeunes entre 15 et 18 ans qui s’occupent du terrain, de la distribution des stocks de drogues.

par Laure Dandolo
10 Janvier 2019, 8:17am

Illustration: Timju Jeannet pour VICE FR

Emily Ratajkowski est allongée sur son lit en marcel blanc. Portable à l’oreille, sa pose est sexy. Sous la photo, un numéro de téléphone accompagné d'un message : « Faites comme elle, appelez ! ». Cette story Instagram, c’est celle de Jimmy, 29 ans, en taule depuis plus de deux ans dans le Rhône. Une technique de marketing efficace qui s’ajoute à ses talents de gestionnaire et de débrouille pour son business de deal. Cocaïne, weed, MDMA, Jimmy a de tout. Alors contraint au triste rituel promenade – repas – cellule – parloir – cellule – promenade – repas – surveillant – cellule, Jimmy arpentait les couloirs de la prison avec une question : « C'est quoi le plan après ? » me raconte-t-il sur WhatsApp. Ça a gambergé dans sa tête pendant un an. L'homme veut assurer ses arrières depuis les 9 mètres carrés qu’il partage avec un codétenu. Dans l’optique d’une future libération, il compte bien s’offrir une garantie. Réaliste ou cynique, « dehors, sans argent, tu ne fais rien ». Jimmy n’est pas seul, à l’extérieur des murs, deux enfants l’attendent, il veut une assurance.

« Dans ce genre d'affaire l'union fait la force. Si tu es seul, les gens veulent te doubler »

Son assurance, il l'a trouve avec un codétenu. Dehors, ils sont dealers tous les deux, se connaissent vaguement. « On n’était pas amis, mais la prison nous a rapprochés », me précise Jimmy. Mais ici, ils se retrouvent à partager la même promenade et élaborent leur stratégie pour continuer à faire entrer de l’argent. Car leur constat est amer : les deux détenus n’arpentent plus le terrain, alors les affaires stagnent. « J'avais une petite équipe qui devait continuer durant ma détention, mais sans mentor ils manquaient de sérieux. J'ai arrêté avec eux, je me suis mis en pause pour trouver une solution afin que ça continue de tourner. » Et son nouvel associé a fait le même constat. « Chacun avait son petit réseau, on s’est associés pour faire un truc plus grand. »

Seule solution : continuer le business. Mais en mieux, en plus organisé. « Dans ce genre d'affaire l'union fait la force. Si tu es seul, les gens veulent te doubler », explique Jimmy. À deux, ils peuvent faire le poids. Ils font tout pour ne pas se faire griller, ne pas se faire prendre leur stock de drogues depuis leur cellule.

Jimmy et son pote gèrent leurs « petits » dehors. Des jeunes entre 15 et 18 ans qui s’occupent du terrain, de la distribution des stocks. Pour Jimmy, utiliser les « petits » lui tranquillise l’esprit. Ils n’ont pas assez d’expériences ou de réseau pour lui tourner le dos. De toute façon, ils n'ont pas intérêt. D’après lui, c’est parfois plus rentable de bosser pour quelqu’un que de se lancer en solo. Le duo de détenus est en début de chaîne. Ils sont en lien avec les fournisseurs. C’est leur garantie et un gage solide de leur réputation. Pour chapeauter les affaires, un « petit boss » les met au parfum régulièrement. « Les gens ont beaucoup de respect pour nous et le petit qui bosse nous informe de tout, lâche Jimmy. On sait combien on récupère au final, à combien on le récupère et à combien on le vend. »

« L'objectif c'est de coffrer l'argent jusqu'à la sortie donc on donne 10% au petit »

Alors ils tiennent les comptes en bons pères de familles. « Quand l'un d'eux répond moins, semble moins investie » ou qu’il y a « des trous dans la caisse pas déclarés et plein d'autres petits trucs qui nous font dire que le mec n'est plus droit », la confiance disparaît. Mais Jimmy est optimiste. « La confiance n'est pas totale évidemment à part avec mon assos mais c’est un risque à prendre, et puis on a une bonne réputation donc pour l'instant ça va. »

Ensemble, ils se partagent le butin. Ils décident de tout à deux et font 50/50 sur les recettes, soigneusement entreposées et gardées à l’extérieur. Au total, ils ambitionnent d'amasser minimum 100 000 euros. « C’est pas grand-chose mais ça évite de faire n'importe quoi, ça permet de prendre des vacances et de faire autre chose », confie Jimmy. Le « petit boss» dehors, lui, touche 10% des recettes. « Le reste (...) on n’en a pas besoin, j'avais quelques économies je vis grâce à ça ici. »

Pour s’organiser et suivre le business, ils ont des téléphones, véritable sésame en prison. « Mon premier téléphone, on me l'a donné par un ami qui était déjà en détention, mais c'était un petit téléphone genre by SFR », se rappelle Jimmy. Dans le jargon, ce téléphone était « une clef de voiture », un vieux portable sans Internet, qu’il a vite abandonné. « J'ai voulu changer donc j'en ai acheté un dehors, puis un petit à moi est venu me le jeter au-dessus du mur de la prison, directement dans ma cour promenade ». Jeter au-dessus du mur, c’est une projection. Une méthode bien huilée. Préparée en amont, elle permet d’éviter la fouille d’après promenade. Quelqu’un de l’extérieur « lance un téléphone par-dessus le mur. C’est très bien organisé. Les personnes qui récupèrent les téléphones savent très bien à qui elles doivent les donner. Il peut y avoir les initiales dessus », précise un avocat pénaliste. Selon lui, les détenus fabriquent en plus des “lassos”, des cordes faites à partir de draps ou de vêtements, pour pouvoir se lancer les affaires de cellules en cellules et récupérer les téléphones.

« Là où je suis c'est plutôt cool, j'ai des surveillants dans la poche, mais ce jour-là, il y avait des stagiaires »

Grâce à son téléphone, Jimmy se sent revivre. « Sans, c’est la double peine ». À partir de 17-18 heures, il est plus tranquille et c’est dans ces moments-là qu’il me répond aussi sur WhatsApp. « Entre 7 heures et 18 heures les surveillants sont dans le bâtiment ou à l'étage et peuvent ouvrir à tout moment », explique-t-il. Avec son tel, il parle à sa famille et ose aussi façonner ses stories qui font sa marque de fabrique. Ces derniers temps, pour coller à l’ambiance générale, les filles qui font la promo de ses services de dealer posaient à côté de sapins de Noël, en robe à paillettes. Ces stories malignes sont un moyen comme un autre pour lui de jeter un coup de projecteur sur ses activités. C’est tout. Pas un mot de plus sur son compte, privé. Il s’adresse à un cercle restreint d’un peu moins de 100 abonnés. Une goutte d’eau pour les réseaux sociaux mais une technique qui colle avec les habitudes des consommateurs. Selon le rapport 2017 de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, les usagers préfèrent avoir toutes les infos depuis leur téléphone et se déplacer le moins possible. Sur sa story ambiance boules de Noël, Jimmy peut appâter tranquillement et annoncer les promos du moment.

Pour les dealers, le téléphone facilite leur boulot. En restant prudents bien sûr. Entre « assos » ils utilisent Signal. L’appli, popularisée par Edward Snowden, permet de crypter toutes les conversations. Impossible pour quelqu’un qui n’a pas la clef de déchiffrer les conversations. En dehors de ce refuge, ils ne se parlent pas de leur business quand ils se croisent dans les coursives, pourtant le seul endroit en commun depuis qu’ils ne partagent plus leur promenade.

Parce qu’il faut garder l’œil ouvert. Ils ont flippé il y a deux semaines. Jimmy s’est fait prendre deux téléphones. « C’est d'la faute à mon copilote, il les a laissés dans ses sap », se défend-il. Une mauvaise planque mais finalement rien qui ne compromet leur business. « On est pas fichés au grand banditisme », plaisante-t-il. Les écoutes téléphoniques, via des enquêtes judiciaires, cela n’arrive jamais. « Quand les tels sont confisqués il n’y a pas d’enquête judiciaire, c’est le cas 9 fois sur 10 », explique l’avocat. Les associés peuvent souffler, ils ont d’autres téléphones et en temps normal, Jimmy s’est arrangé pour que cela n’arrive pas. « Là où je suis c'est plutôt cool, j'ai des surveillants dans la poche, mais ce jour-là, il y avait des stagiaires. » Les stagiaires, ce sont les apprentis matons, des bons élèves devant lesquels visiblement, les surveillants font bonne figure.

Le mot d’ordre de Jimmy et de son collègue c’est que personne ne doit être au courant de leur business, même à l’extérieur. Entre eux, ils « ne gardent aucune conversation. » Les bonnes relations avec les surveillants ne servent qu’à fermer les yeux sur le quotidien : se filer des téléphones, du shit ou de l’alcool entre détenus. Jimmy joue au sage. « Un surveillant m’a proposé de me rentrer des affaires pour des sous j'ai refusé, ça s'arrête aux petits services. » L’avocat, lui, est plus suspicieux. Pour lui, quand on veut un téléphone récent, ce sont les meilleurs intermédiaires. Les risques que les appareils soient abîmés au moment des projections sont trop grands. Les surveillants seraient plus souvent qu’on ne le pense mêlés aux affaires de deal. Il évoque d’ailleurs une affaire récente. Dans les Yvelines, un surveillant de la maison d’arrêt du Bois d’Arcy s’est fait choper pour avoir fait passer des plaquettes entières de cannabis. Un cas qui ne serait pas isolé, en juin dernier un maton de Nanterre a été mis en examen pour avoir introduit 10 téléphones.

Jimmy n’est pas qu’un jeune homme, il est aussi père et s’interroge beaucoup sur l’après : comment ne pas replonger en taule ? Ironie de l’histoire, s’il continue à dealer de la drogue, c’est qu’il n’a aucune confiance dans le système de réinsertion. Alors les 06 peuvent continuer de tourner, les stories de s’enchaîner et les drogues de circuler.

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