Société

Lycée catholique : les LGBTQ coincés dans l’univers tradi

Dans beaucoup d’établissements privés, la mouvance Manif pour tous s’est infiltrée. Enfin quand elle n’y était pas déjà. Entre insultes et diffusion de films homophobes, il reste aujourd'hui difficile, d’assumer une sexualité hors de l'hétérosexualité.
26 décembre 2018, 9:38am
Un tee-shirt Batman avec une croix
Photo: Brice Dossin

Quand on se revendique homosexuel dès l'âge de 15 ans, il y a de grande chance que le lycée en France soit une épreuve. Alors, pour beaucoup de lycéens LGBTQ, plus question de parler de leur orientation sexuelle dans l’enceinte de leurs lycées. Benjamin l’a vécu dans un bahut catho du XVIIe arrondissement de Paris. Comme dans beaucoup d'établissements scolaires, les rumeurs circulent vite. « Dès qu’il y avait un soupçon sur l’homosexualité de quelqu’un, tout le monde en parlait. Certains élèves étaient attendus à la sortie et se faisaient insulter », explique l'intéressé.

La voici l’homophobie latente des cours de récré qu'évoque Alexis Guitton, enseignant dans un lycée professionnel privé catholique sous contrat dans les Vosges, et membre du Collectif éducation contre les LGBTphobies en milieu scolaire et universitaire. Dans la cour d’école, il lui est déjà arrivé d’être témoin et de réagir face à des insultes ou des remarques à caractère homophobes. Comme celles commises et proférées à l’encontre de Julien*, désormais en terminale dans le public après un an de harcèlement homophobe dans un lycée privé à Verneuil-sur-Seine : « Tout le monde commençait à me traiter de pédé, de tapette. C’était en cours, et en dehors, c’était presque tout le temps. » Les profs le voient, l’entendent mais ne réagissent pas. « Plus j’avançais dans l’année, plus les gens me regardaient, parlaient de moi. J’étais le clown. » De septembre à mars, Julien subit une escalade de violence : de l’humiliation à l’agression physique par une bande de camarades un soir en rentrant du lycée. Le lendemain, il en fait part à son conseiller principal d’éducation (CPE), puis au directeur. « Pas de preuve, pas de son ressort », lui répond le directeur qui semble se défiler. « Il n’avait pas l’air très intéressé par mon cas, il n’a rien fait. Il m’a dit "débrouille-toi". C’était irréel. » Contacté par VICE, le chef de l’établissement en question a refusé de nous répondre.

Si l'homophobie est malheureusement présente dans tout type de lycée, elle paraît plus institutionnalisée dans le privé. Dans ces écoles, la vision de l’amour est hétérocentrée. La sexualité, on n’en parle même pas. « On ne montre jamais qu’on peut avoir une vie sexuelle et amoureuse homo ou bi épanouie, dénonce Marine Lambolez, auteure d’un mémoire sur l’homophobie au lycée. À l’école, et sûrement davantage dans certains lycées privés, il n’existe pas d’espace pour les jeunes homo pour s’exprimer et être qui ils sont. »

Mathieu était dans un lycée catholique « hyper tradi » à Troyes, en Champagne-Ardennes. De la sixième à la terminale, il ne reçoit aucune information sur la sexualité hors d’une conception hétéro d’un acte reproductif : « On n’en parlait jamais, ni en cours, ni lors des cours d’éducation sexuelle, non mixte et donnés aux filles par des bonnes sœurs, ni dans le cadre d’éducation civique contre les discriminations. Il n’y avait aucune campagne, ni affiche sur les droits LGBTQ. L’homosexualité était tabou, c’était même un non-sujet ».

« Facilement effacée derrière celle des élèves, l’homophobie des directions se faufile derrière l’intitulé de certains cours, dans le choix de certains intervenants et dans l’absence de sanctions des harceleurs »

Ainsi, déroger aux orientations sexuelles ou aux identités de genre traditionnelles devient immédiatement une revendication politique, et surtout une raison d’exclusion. Benjamin se rappelle qu’il faisait attention à ne pas réagir à certains propos homophobes : « Je ne devais pas montrer que je défendais la cause homo, ni à mes camarades, ni aux profs ». Facilement effacée derrière celle des élèves, l’homophobie des directions se faufile derrière l’intitulé de certains cours, dans le choix de certains intervenants et dans l’absence de sanctions des harceleurs. Le personnel d’éducation participe à la marginalisation des LGBTQ parfois sans même s’en rendre compte. « En sport, les garçons ne voulaient pas que je me change avec eux. Quand j’en ai fait part à la prof, elle m’a dit d’aller me changer dans les toilettes. » Le harcèlement homophobe est ignoré voir renforcé par les profs, par pure bêtise ou par manque de formation. Malheureusement, on pourrait citer des exemples à la pelle. Rappelons qu’on parle de jeunes de 15 à 18 ans qui commencent à peine à s’affirmer.

Et les gros cons homophobes sont partout, comme en Bretagne. Albane et Hirinaki ont été prises pour cible par l’équipe pédagogique de leur lycée finistérien, comme les autres élèves LGBT avec elles. « La CPE trouvaient qu’on se montrait trop et nous le faisait comprendre. » Les deux jeunes femmes se prennent à plusieurs reprises des remarques quand elles se tiennent la main et des heures de colle pour un bisou sur la joue. « Une fois, on s’embrassait devant le lycée, une prof s’est arrêtée et nous a dit “vous n’avez pas honte ? Décollez-vous”. Ce genre de chose n’arrivait jamais aux couples hétéros. » Même dans les Vosges où autour d’un café en salle des profs, Alexis Guitton entend des propos homophobes d’un enseignant à l’encontre d’un élève. « J’ai directement remonté cela à ma direction et demandé un signalement, se souvient l'intéressé. Je n’ai jamais eu de nouvelles. Je ne sais pas où mon propos a pu être bloqué ». Pas question de sanctionner le personnel, ni de froisser les parents de gamins bourreaux pro Manif pour tous. Cependant, cette omerta ne concerne pas seulement les établissements privés. Des choses sont aussi cachées par l’administration issues des établissements publics.

« On s’est retrouvé avec une intervention de Frigide Barjot [militante chrétienne et ex-chef de file de la Manif pour tous], c’était clairement organisé par le directeur et si nous décidions de ne pas y aller, on nous notait une absence injustifiée » – Mathieu

Plus grave encore, les prises de position homophobes se multiplient dans différents lycées privés : « débat » sur l’homosexualité dans un cours de réflexion avec une prof ouvertement contre le mariage gay, censure d’une expo pour un baiser entre deux hommes, projection d’un film qualifiant l’amour homo de « désir malsain », justification de propos LGBTphobes par une conseillère d’éducation pour raison que l’élève « portait du maquillage », interdiction d’un thème « drapeau LGBT » lors d’une photo de classe (prise quand même, avec le soutien d’une prof), interventions de curés lors de cours d’éducation sexuelle, distribution par la vie scolaire de manuels anti-IVG et homophobes à la sortie d’un cours… Les jeunes LGBTQ ne comptent plus les actes qui leur portent atteinte et les directions d’établissement se révèlent volontairement laxistes, pour ne pas dire dans l’illégalité. Mathieu se rappelle de sa journée d’intégration, en seconde, « on s’est retrouvé avec une intervention de Frigide Barjot [militante chrétienne et ex-chef de file de la Manif pour tous, ndlr], c’était clairement organisé par le directeur et si nous décidions de ne pas y aller, on nous notait une absence injustifiée ».

Alexis Guitton et son collectif veulent combattre toutes ces manifestations LGBTphobes mais pour ça, il existe peu de moyens d’action : « Les lycées privés sous contrat fonctionnent comme des entreprises, elles peuvent organiser des conférences non obligatoires sur les sujets qu’elles veulent au nom de la liberté d’expression ». Le collectif n'a pas réussi à faire annuler l'intervention d'un évêque intégriste dans lycée parisien car « elle n'était pas obligatoire et avait lieu en dehors des heures de cours ». Pour l’incontournable SOS Homophobie, il s’avère difficile de lutter quand on ne sait pas ce qu’il se passe derrière les portes des lycées privés. Véronique Godet, vice-présidente de l’association, avoue n’avoir aucune info sur le sujet, « les privés, pour faire simple, on n’y met jamais les pieds ». Dans la région PACA, seuls deux établissements privés ont fait appel à leurs équipes d’éducation, contre 57 lycées publics.

Pourtant, chaque classe, du collège jusqu’au lycée, privé comme public, est soumise à trois heures de cours d’éducation sexuelle. Alors pourquoi si peu de privés se saisissent du problème ? « Dans les faits, c’est rarement respecté et surtout, ces interventions peuvent être données par n’importe qui, ça peut être des assos comme des curés ou des bonnes sœurs, ce qui arrive régulièrement », souligne Rachel Vigne, responsable Education du Mouvement d’affirmation des jeunes LGBT. L’association, tout comme SOS Homophobie, réalise des interventions en milieu scolaire sur la question des LGBTphobies. « C’est au bon vouloir des établissements et des profs. En l'occurrence, aucun établissement privé ne nous a sollicité. Il faut savoir que si un prof ne souhaite pas être formé à ces questions, il ne sera pas formé, rien ne l’y oblige ».

Les lycée privés sous contrat répondent pourtant à une mission de service public éducatif et reçoivent des subventions de l’Etat. Ainsi, « ils devraient pouvoir recevoir des assos et ne devraient pas avoir le droit de refuser une information sur les droits LGBT, estime Véronique Godet, la censure qui a lieu actuellement est complètement homophobe et transphobe. » Rachel rejoint sa consœur et regrette un manque d’engagement de l’Etat, « cela devrait être une mission étatique car les petites actions individuelles ne permettent pas de créer un système global contre les LGBTphobies ».

Les établissements dans lesquels se déroulent ces actes ont pour habitude de faire culpabiliser les victimes de harcèlement. « Je ne trouvais pas ça anormal, je ne voyais pas le problème car je croyais que c’était moi le problème », confie Julien, après avoir pris conscience de la gravité de ce qu’il vivait au quotidien une fois passé dans le public. Benjamin admet également s’être rendu compte de l’homophobie de son environnement à l’entrée à la fac : « Je ne pensais pas que dans les lycées publics, beaucoup de monde s’assumait. Ici c’était normalisé, on s’habillait pareil, on devait penser pareil. J’ai compris après que ce qu’ils diffusaient, ce qu’ils disaient dans mon lycée n’était pas courant dans la société ».

Mathieu l’explique avec du recul par l’environnement clos dans lequel son lycée privé l’enfermait : « Souvent, ces établissements proposent maternelle, primaire, collège, lycée, c’est un milieu cloisonné où on n’a peu de moyen de voir que c’est différent ailleurs. L’embrigadement psychologique est tel qu’on ne se rend pas compte que c’est injuste ». En première, son coming-out à quelques amis le libère : « Je mettais enfin un mot sur ce que je vivais et pouvais enfin m’exprimer ».

Aujourd'hui, un plan de lutte contre la haine anti-LGBTQ est lancé par le gouvernement. Parmi les quelques propositions qui seront mises en œuvre en janvier prochain, une formation vise l’ensemble des personnels éducatifs de service public. Pour l’instant, sont exclus de la formation les lycées privés. Les grands oubliés devront peut-être s’y mettre quand même si le Collectif éducation contre les LGBTphobies parvient à transposer la mesure dans les organismes de formation consacrés aux établissements privés. On a presque hâte de voir « ces grenouilles de bénitier ultra réactionnaires » s’éduquer à la sexualité.

*Le prénom a été modifié

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