Quand ta vie tourne autour des déchets que tu ne produis pas et des achats que tu ne fais pas
Illustration de Mathieu Rouland 
Dossier sobriété

Quand ta vie tourne autour des déchets que tu ne produis pas et des achats que tu ne fais pas

La vue d’une paille en plastique peut gâcher la journée de Valérie. Natacha a fermé son entreprise pour cesser d’inciter les gens à consommer. Elles ne se considèrent pas comme extrêmes.
21.12.18

« Des fois, je vais au restaurant et j’ai oublié de dire que je ne voulais pas de paille, et on m’en amène une. C’est comme un petit échec dans ma journée », raconte Valérie, une professeure de chant de 35 ans. « Je ne passe pas ma journée en petite boule à penser à tous les déchets qui existent dans le monde. Mais c’est sûr que oui, ça va m’arriver d’y penser, surtout quand je vois les gestes des autres. » La trentenaire achète en vrac, minimise son utilisation du plastique et récupère chaque fois que c’est possible.

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Valérie a commencé son parcours écolo il y a deux ans et demi à la suite de la lecture du livre Zéro Déchet de Béa Johnson. Elle assure que de constamment méditer à son impact environnemental ne vire pas à l’obsession. « C’est très bizarre, parce que dans la vie, je suis très perfectionniste avec une tendance un peu anxieuse, mais on dirait que ça, ça m’a comme donné une espèce de pouvoir », avance Valérie. Elle avoue qu’au début de son virage, elle avait tendance à accumuler des contenants dans le but de les réutiliser, au point de se faire gentiment traiter de hoarder par son coloc.

Le mouvement du zéro déchet a vraiment pris son envol il y a quelques années avec Béa Johnson et son fameux pot Mason d’un litre de déchets produit par toute sa famille en un an. Depuis 2008, la papesse du mouvement anti-ordure a documenté son exploit de réduction de déchet sur son blogue, zerowastehome.com, et dans plusieurs livres. Cette Française qui réside aux États-Unis a inspiré des milliers de personnes à la suivre dans sa démarche qui se résume à cinq commandements : refuser, réduire, réutiliser, recycler et composter. Il y a dans cette approche une forme de sobriété matérielle, un refus de participer à la consommation à outrance et de produire des déchets qui nuisent à l’environnement.

Au Québec, l’Association québécoise Zéro Déchet a été fondée en 2017 et organise également un festival sur le même thème. Sur Facebook, les groupes zéro déchet pullulent et comptent des milliers d’adeptes. Les utilisateurs se consultent pour se poser des questions qui vont de « Comment emballer des cadeaux de façon zéro déchet? » à « Je pense à fabriquer ma propre pâte à dents. Avez-vous des recettes? ». Valérie est membre depuis deux ans du groupe Zéro Déchet Montréal, qui compte plus de 7000 abonnés. Elle s’appuie sur ses acolytes pour dénicher de nouvelles astuces et pousser son mode de vie écolo toujours un peu plus loin.

Valérie évalue l’impact environnemental de ses achats, de la nourriture aux vêtements. « Presque tous les jours, je vais avoir un moment où je fais un check-up : qu’est-ce que je porte? d’où ça vient? Si la majorité a été donnée, ou achetée dans une friperie, ou que ça fait vraiment longtemps que je l’ai, là je suis contente! » Visiblement, elle retire une grande satisfaction quand les cases qu’elle s’est imposées sont cochées.

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Son côté pédagogique, car c’est une prof après tout, la pousse à prêcher par l’exemple et à inciter les autres à considérer des options sans déchet et sans plastique dans leurs achats de tous les jours, mais c’est loin d’être évident. « J’essaie de rester positive et de ne pas faire de reproches aux gens et de les attaquer. Je montre plutôt l’exemple. Mais avec mes proches, mes parents, mon chum, mon coloc, ça peut m’arriver de faire des petits commentaires comme : “As-tu pensé à telle affaire?” » Elle est consciente que ses remarques peuvent tomber un peu sur les nerfs, mais « la majorité du temps, c’est correct », souligne-t-elle.

Son vrai défi, c’est surtout de jongler avec la perception de la famille éloignée. Particulièrement celle de son copain pendant le temps des Fêtes. L’an dernier, le thème choisi pour l’échange de cadeaux était la cuisine. Son plat de rillettes végétales à base de lentilles et de noix préparé maison en guise de présent n’a pas impressionné les convives. Cette année, le thème est « écolo » et Valérie se retient à deux mains de faire la leçon à sa belle-famille qu’elle connaît peu. « Je ne veux pas y aller trop hardcore non plus, parce que j’aurais pu écrire sur un bout de papier : “Le meilleur déchet, c’est celui que l’on ne produit pas!” Je ne suis pas sûre qu’ils auraient trouvé ça super drôle… » Elle a aussi fourni à sa famille quelques critères à respecter pour ceux qui aurait envie de lui offrir un présent : « Si vous êtes pour m’acheter un cadeau en plastique, ou très emballé ou fait en Chine, j’aime mieux ne pas en avoir. » Un avertissement qui a bien passé, sauf pour la conjointe de son grand-père. « Ça l’a un peu offusquée, c’est son problème à elle… », fait valoir Valérie.

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La période des Fêtes, où les cadeaux sont abondants et où il est de bon ton de consommer à outrance, reste une période de potentielles frictions pour ceux qui ont adopté un mode de vie sans déchet ou sans achat. Comme un petit choc de valeurs…

Natacha, une maman de quatre enfants dans la trentaine, qui roule sur un mode de vie anti-consommation avec un penchant écolo peut en témoigner. « Des fois, je sens que mes proches ne savent pas trop comment me prendre. Ça ne cause pas de conflits, mais, par exemple, pour Noël, je demande de ne pas offrir des cadeaux neufs et en plastique. Je leur dis : “Si vous voulez acheter un jeu ou une poupée en plastique, parfait, mais trouvez-le dans l’usagé. Ou achetez des jouets en bois, ou fabriquez quelque chose.” Ça leur fait plaisir, mais on dirait qu’il y a toujours ce besoin d’aller acheter un petit pyjama de Noël tout cute, tout neuf », explique-t-elle. Et c’est de cette emprise du centre commercial, de l’obsession du neuf, de la consommation facile dont elle cherche à se libérer.

Autrefois à la tête d’une entreprise de tuques et de tissages faits main, Natacha a complètement arrêté sa production il y a environ un an. Elle avait amorcé depuis quelques années une démarche de réduction de dépenses, en se donnant un but : une période de six mois sans achat de vêtements s’est transformée en une année, et ainsi de suite. Et si elle doit faire un achat, parce qu’elle a des impulsions comme tout le monde, elle se tourne presque toujours vers l’usagé. « On est vraiment habitué d’avoir beaucoup d’objets, beaucoup de vêtements, beaucoup de chaussures, croit-elle. Ce désir de posséder quelque chose, ça cache souvent autre chose. On n’a pas vraiment besoin d’avoir douze paires de souliers. »

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En se donnant comme mission de réduire ses dépenses au minimum, elle et son copain en sont venus à décider de fermer son entreprise. L’investissement en temps, entre la production, la promotion et la gestion des clients, n’était pas assez rentable selon eux. Mais surtout, c’était le poids de contribuer au système de consommation qui jurait avec leurs valeurs écolos.

« Je me demandais comment je peux dire sur les réseaux sociaux de ne plus consommer des trucs qui sont vraiment inutiles, ou superflus, alors que moi, je continue de dire aux gens : “Achetez mes affaires.” Je trouvais que ça ne faisait pas vraiment de sens », affirme-t-elle. Pour produire ses objets, elle devait acheter du matériel, et le fait de pousser les gens à acheter, même si c’étaient des pièces minutieusement faites main et locales, lui laissait un arrière-goût désagréable. Elle n’arrivait plus à réconcilier les deux.

Maintenant mère à la maison à temps plein, Natacha dispose de quarante heures supplémentaires dans sa semaine pour trouver des idées pour réduire les dépenses dans son cocon familial. Elle traîne toujours avec elle une liste d’achats et visite les friperies plusieurs fois par semaine, jusqu’à tant, comme une chasse au trésor, qu’elle tombe sur l’objet convoité. « Je sais que, pour quelqu’un qui travaille à temps plein, avec des enfants, c’est peut-être plus difficile d’avoir le réflexe de chercher usagé, de faire soi-même les choses et/ou de réparer ses vêtements. Ça prend plus de temps, on ne se comptera pas de menteries. »

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Dans le futur, Natacha aimerait continuer de ne plus s’acheter de vêtements, de prioriser les vêtements usagés pour ses enfants et, éventuellement, de réduire ses déchets. « Il y a des gens qui remplissent un pot Mason de déchets par année. Mais non, je sais que ça n’arrivera pas, parce que mon ado il s’achète des Doritos trois fois par semaine. »

Même si elle a toute la volonté, Natacha est bien consciente que ses valeurs restent un peu marginales, même au sein de son clan.