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À quoi ressemble la vie dans la ville où Trump construit son mur ?

El Paso, au Texas, est devenu le laboratoire de la politique migratoire américaine, au grand dam de ses habitants.

par Justin Glawe; traduit par Elsa Boudjema
05 Février 2019, 8:08am

L'auteur se tient à côté du mur près d'Anapara, un village non loin de Juarez. Photos : Zach Nelson

Victor Medina-Razo veut se raser avant la photo. Il se dirige vers les sanitaires en béton, à l’autre bout de la cour ensoleillée de la Casa del Migrante à Juárez au Mexique. Armé d’un rasoir bon marché et d’une savonnette, il taille savamment la barbe de trois jours qui s’est formée sur son visage, ne conservant qu'un petit bouc sur son menton. Quand le photographe lui tire le portrait, il prend un air fermé. Au bout de quelques minutes, Victor fait un signe de la main. Ça suffit.

Nous sommes fin septembre, et il fait encore plus de 30 degrés à l’ombre. Victor vient juste d’arriver à la Casa del Migrante au terme d’un voyage de huit jours. C’est le seul refuge pour migrants de Juárez, une métropole de quelque 1,3 million de personnes, tentaculaire, poussiéreuse et polluée. Son périple a débuté dans le désert de Sonora, que Victor a dû traverser à pied dans l’espoir de passer la frontière, accompagné de quelques autres migrants. Ils ont marché 14 heures, se nourrissant uniquement de thon en conserve, de biscuits, dépendants de quelques bouteilles d’eau. Au petit matin, ils sont arrivés aux abords d’un ranch. Des chiens se sont mis à aboyer et, peu de temps après, six hommes en moto ont débarqué pour arrêter Victor et ses compatriotes d’infortune. On les a mis en cellule, puis transférés vers ce qui semblait être une prison municipale. Victor n’en est pas certain. On lui a fait signer des documents auxquels il n’a pas compris grand-chose et on l’a ramené vers sa cellule. Ensuite, on l’a poussé dans un van et reconduit au Mexique, à Juárez. Maintenant, il se trouve à la Casa del Migrante, et il réfléchit à la prochaine étape.

Pour lui, la solution s’impose comme une évidence.

« Je vais réessayer, dit-il. Demain. »

La détermination de Victor à trouver le salut aux États-Unis – et à rejoindre le pays coûte que coûte – est typique des migrants de la région. Comme beaucoup, ce n’est pas pour lui-même, mais pour subvenir aux besoins de sa famille qu’il cherche à tout prix à passer la frontière. Si son fils veut devenir ingénieur dans l’aéronautique, Victor va devoir vivre et travailler aux États-Unis pour envoyer de l’argent chez lui. Cette dynamique, caractéristique, est antérieure à l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, mais ce qui a changé, surtout depuis les six derniers mois, c’est la rapidité avec laquelle les tentatives des migrants s’enchaînent, comme l’illustre bien l’histoire de Victor. Alors que la Casa del Migrante voyait auparavant passer 30 à 40 migrants par semaine, le refuge en recueille maintenant 100 dans le même laps de temps. Au début de cette semaine, c’est plus de 200 hommes qui tournaient en rond dans le bâtiment, jouant au foot et au basket pour tuer le temps.

L’énorme machine à détention de l’administration Trump est plus colossale, plus rapide et plus intraitable que jamais. L'agence fédérale de la police des frontières américaine (ICE) maintient désormais en moyenne 44 000 personnes en rétention chaque jour, un record. Et elle projette d’augmenter la jauge en 2019 puisqu’elle a demandé au Congrès d’allouer plus de fonds à son budget, lui permettant d’emprisonner 52 000 personnes par jour.

L’augmentation de la capacité du système est manifeste à la frontière aussi. La pression augmente encore depuis qu’un nombre croissant de familles venant d’Amérique centrale demande l’asile aux États-Unis. Cet été, les tribunaux fédéraux étaient remplis de petits « délinquants » non violents (dont beaucoup de familles d’Amérique centrale) arrêtés pour avoir franchi la frontière illégalement. Ces migrants, poursuivis depuis la politique de la « tolérance zéro » promue par Donald Trump (toute personne traversant la frontière illégalement sera poursuivie et non seulement les personnes ayant un casier judiciaire comme c’était le cas auparavant), continuent de remplir les prisons municipales, comme les entreprises pénitentiaires privées dans tout le pays.

Et ici, à la frontière, les conséquences de cette politique sautent aux yeux. Sur la base militaire de Fort Bliss à El Paso, au Texas, cela fait des mois que la construction d’un centre de rétention est en cours. Pendant l’été, l’ICE a fait un appel d’offres pour la construction d’un ou plusieurs établissements qui pourraient accueillir 12 000 personnes sur la base militaire. Un peu en dehors du centre-ville, une portion du fameux mur de Trump est en train d’être construite, contre la volonté de beaucoup d’habitants. Le mur, long de 6 kilomètres, et ayant coûté plus de 22 millions de dollars (19 millions d’euros) est en train d’être érigé aux abords de la voie ferrée et de la rivièrequi séparent El Paso au Texas de Juárez au Mexique, l’une des frontières les plus surveillées du monde entier.

« Ce mur est totalement inutile », m’assure Armando Cabada, le maire de Juárez.

Les multiples conséquences de cette machine à déporter, le mur, les troupes envoyées sur les ordres de Trump, la police des frontières qui patrouille en tenue complète de maintien de l’ordre au passage le plus fréquenté entre El Paso et Juárez, tout cet arsenal ressemble fort à une volonté de Washington de forcer sa politique sur El Paso, à plus de 3 000 km de distance.

« En vérité, il n’y a pas de troubles à la frontière, explique Vincent Perez, élu du comté d’El Paso. Aucun responsable du gouvernement n’est venu jusqu’ici pour nous demander notre avis. »

A maintenance vehicle drives down the Rio Grande canal.
Un véhicule d'entretien descend le Rio Grande.

Et Perez sait de quoi il parle. Il est un habitué des arcanes du pouvoir à Washington. Diplômé de Georgetown University, il a travaillé pour Silvestre Reyes, membre du Congrès (remplacé en 2013 par un conseiller municipal peu connu à l’époque, Beto O’Rourke) avant son élection dans l’administration du comté d’El Paso en 2012. Aujourd’hui, M. Perez fait entendre sa voix et refuse l’ingérence de Washington dans les affaires des villes frontalières comme El Paso. Il mène une bataille de plus en plus farouche dans sa propre ville pour remanier des politiques décidées au niveau fédéral qui vont, selon lui, à l’encontre des souhaits des habitants.

Vincent Perez explique que le gouvernement fédéral paye le comté d’El Paso 20 millions de dollars (17 millions d’euros) par an pour couvrir les frais de détention des migrants illégaux dans les prisons locales. Il estime que ce contrat devrait prendre fin. D’abord parce qu’il n’est pas dit que le comté en sorte gagnant, mais aussi parce que la plupart des habitants ne seraient pas favorables aux lois anti-immigration de Trump. Il a soulevé ce point pour la première fois en juin 2017, puis a réitéré ses inquiétudes au pic de la crise de la séparation des familles d'immigrés illégaux en juin 2018, quand les prisons étaient surpeuplées à la suite de la politique de « la tolérance zéro » de Donald Trump.

« Beaucoup de ceux qui soutiennent cette politique disent : "Les immigrés sont mieux traités dans nos prisons municipales", affirme M. Perez. Mais ça n’a aucun sens, parce que tous les migrants finissent par être expulsés de toute façon. »

La querelle qui secoue la région à propos d’une section de mur en construction près du quartier de Chihuahuita, à deux pas du centre-ville d’El Paso, est moins complexe. Voici l’un des lieux où la rhétorique de Trump à propos de l’érection d’un mur est devenue réalité. Dans le camp pro-migrants, on trouve M. Perez et les démocrates du comté. Dans l’autre, le seul républicain élu du comté, Andrew Haggerty, les forces de l’ordre et apôtres de la politique de « la tolérance zéro » de la région.



Fait étrange pour un lundi, la salle l’audience du comté était pleine à craquer fin septembre, alors que la cour s’apprêtait à prendre une résolution signifiant son opposition au mur. La juridiction du comté a voté la résolution à 4 contre 1, Andrew Haggerty faisant figure d'unique récalcitrant. Il a expliqué que son choix n’était pas tant un accord de principe pour le mur qu’une opposition à l’ingérence du gouvernement municipal dans les affaires de l’État. « À la suite du vote de lundi, j’ai reçu 50 emails, textos et appels. Tous me félicitaient d’être resté en dehors de tout ça. Ce n’est pas notre boulot », a déclaré Haggerty.

« Les habitants d’El Paso m’ont élu pour réparer leurs routes et leurs écoles, pas pour décider de la politique nationale en matière d’immigration », aime-t-il à répéter. Mais peu de problématiques semblent plus locales que celle d’ériger ou non un mur dans notre jardin, lui rétorque Perez.

« Quand il s’agit de questions qui ont un impact important sur les personnes vivant près d’une frontière, on cherche rarement à recueillir l’avis des gens touchés au premier lieu, poursuit Haggerty. Depuis des années, El Paso caracole en tête du classement des villes les plus sûres du pays. On n’a jamais vu arriver les hordes d’immigrants sauvages, saccageant nos rues, qu’on nous avait prédites. »

« Je pense que la plupart des décisions qui sont prises en matière d’immigration, tant au niveau local que fédéral, proviennent d’exagérations et de peurs » – Vincent Perez, élu du comté d’El Paso

Mais selon Andrew Haggerty, c’est précisément le mur et les milliers d’agents de police postés dans les environs qui expliquent cet état de fait. Sans ça, El Paso pourrait sombrer dans la violence et le chaos qui gangrènent la ville de Juárez, de l’autre côté de la rivière. La métropole mexicaine comptait en effet plus de 700 meurtres en 2017 contre seulement 17 à El Paso, côté US. Vincent Perez n’est pas d’accord. Selon lui, si El Paso est préservée de cette violence endémique, c’est parce que les cartels mexicains savent que transplanter leurs affrontements quotidiens au cœur de la ville ne ferait qu’accroître l’intervention des États-Unis dans leurs affaires. C’est dans des villes comme Los Angeles ou Chicago que la violence fait rage, pas dans des petites communautés comme El Paso.

Malgré tout, ceux qui vantent les mérites de la « tolérance zéro » gagnent du terrain à El Paso. Non seulement une portion du fameux mur de Trump est en train d’y être construite, mais la ville a été le laboratoire de cette politique si controversée au printemps dernier. En octobre, les migrants qui attendaient de demander l’asile sur le pont reliant El Paso à Juárez ont été refoulés par les autorités mexicaines – apparemment sur ordre de l’administration Trump. En outre, la structure d’accueil controversée pour mineurs située à Tornillo, un peu à l’écart d’El Paso, n’a que récemment ralenti la cadence, en relâchant ses 3 000 jeunes détenus à la garde de sponsors.

« Je pense que la plupart des décisions qui sont prises en matière d’immigration, tant au niveau local que fédéral, proviennent d’exagérations et de peurs », selon Vincent Perez.

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Des bracelets et des badges d'identification provenant de centres de détention d'immigrants, de prisons locales et de prisons d'État et fédérales sont suspendus à un crucifix à Casa del Migrante à Juarez.

Mais ces peurs sont justifiées par ce qu’il se passe de l’autre côté, argue Bob Pena. Cet habitant d’El Paso, depuis toujours, est le directeur du parti républicain du comté.

À un quart d’heure de marche du confortable bureau de Vincent Perez, situé dans le bâtiment en verre qui abrite l’administration municipale du comté d’El Paso, se trouve l’avenue Benito Juárez. Traverser le pont à pied (que l‘on appelle Paso Del Norte ou Santa Fe Street Bridge selon le pays où on se trouve) coûte 50 cents. Juste derrière, se trouve une intersection pleine de vie, éternellement encombrée de marchands ambulants, de voitures, de bus, de mendiants et de camions pleins de travailleurs migrants se rendant aux États-Unis pour la journée. Chaque heure de chaque jour, quelqu'un attend le retour d’un être cher en provenance du pays interdit (de l’autre côté du pont, aux États-Unis).

C’est là que Bob Pena vient me chercher, un soir de septembre. On saute dans sa Toyota Avalon et, tandis qu’on roule, il pointe du doigt les lieux marquants, qu’ils soient visibles ou invisibles à l’œil nu. Ce sont les fantômes de Juárez, ceux d’un temps révolu. Avant les guerres de la drogue dans les années 2000, il faisait bon vivre à Juárez, m’assure Pena. Les soldats de Fort Bliss, tout proche, venaient se désaltérer au Kentucky Club et dans les autres troquets de l’avenue Benito Juárez. Les habitants d’El Paso passaient le pont pour faire la fête, faire des affaires ou obtenir des soins dentaires bon marché.

Aujourd’hui, Bob Pena me supplie de ne pas venir. « Vous ne devriez pas marcher seul dans la rue, me dit-il. Aucun Américain ne devrait s’y risquer. Pour moi, ce n’est pas pareil. Je suis Mexicain et je parle espagnol. Je me fonds dans la masse ».

Bob Pena, dont le père est né à Juárez avant d’être naturalisé Américain, a grandi des deux côtés de la frontière. Il possède d’ailleurs quelques logements dans Juárez, surtout de petits appartements à loyers modérés que les occupants lui louent une bouchée de pain. Sa fille a épousé un homme de la ville, et vit ici. Pena traverse le pont à pied ou en voiture plusieurs fois par semaine. Chaque voyage est l’occasion pour lui de mettre à jour sa cartographie mentale de ce qui a changé, de ce qui manque, de ce qui tombe en lambeaux, du neuf qui a remplacé l’ancien.

Il parle souvent de « la paperasse » qui l’empêche de rénover les logements dont il est propriétaire. « C’est toujours pareil : on fournit tous les papiers nécessaires au gouvernement, et ils vous mettent des bâtons dans les roues parce que vous avez oublié le certificat de décès du chien », rigole-t-il. En entendant Bob Pena parler des difficultés auxquelles il fait face en tant que propriétaire à Juárez, en l’écoutant pester contre la corruption qui empoisonne la classe politique au Mexique, du président aux flics dans la rue, on comprend un peu mieux sa trajectoire : au fil du temps, il est devenu un républicain pur jus, fervent admirateur de Trump.

« Nous, les Mexicains – et je dis nous, car je suis l’un d’entre eux – notre vie a toujours été intimement mêlée à celles des Américains. » Cette déclaration reflète bien la complexité de la vie à la frontière.

« Pendant ce temps, à Juárez, des hommes et des femmes vivent toute leur existence sans jamais essayer de venir aux États-Unis, heureux de finir leurs jours dans le pays qui les a vus naître »

L’origine et la nationalité d’une personne ne conditionnent pas ses opinions politiques. Il y a des Mexicains-Américains à El Paso (et beaucoup, si l’on en croit Bob Pena). Ce sont des Américains de la première génération dont les parents sont nés au Mexique et qui travaillent pour l’ICE, la police des frontières et les forces de l’ordre de l’immigration. Certains se dénomment eux-mêmes les matasuenos, les briseurs de rêves. Leur travail les pousse quotidiennement à écraser les espoirs des migrants qui essayent d’atteindre la terre promise, les États-Unis, comme leurs propres parents l’ont fait avant eux, parfois en toute légalité et parfois moins. Il y a aussi beaucoup d’Américains blancs qui sont farouchement pro-immigration. Un homme à El Paso, fervent défenseur des migrants, m’a assuré que l’heure de la révolution armée avait sonné au nom de tous ceux qui ont été broyés par le système d’immigration américain.

À Washington, le débat autour des politiques migratoires peut paraître abstrait, mais ici, elles font partie de la vie quotidienne de chacun. Tous les jours, des gens font le trajet de Juárez à El Paso pour acheter des vêtements dans de petites échoppes puis rentrent au Mexique sans même songer à rester illégalement aux États-Unis. Des migrants campent sur le pont, prêts à tout pour demander l’asile. Pendant ce temps, à Juárez, des hommes et des femmes vivent toute leur existence sans jamais essayer de venir aux États-Unis, heureux de finir leurs jours dans le pays qui les a vus naître.

Et puis, il y a ceux qui sont séparés à la frontière, les familles de Juárez dont un proche se trouve de l’autre côté. Quelques fois par an, on leur permet de se réunir le long du lit asséché de la rivière, au cours d’un événement qu’on appelle « Hugs Not Walls » (« Des câlins, pas des murs »). The Border Network for Human Rights (le réseau américain frontalier pour la défense des Droits de l'Homme) est une ONG de défense des droits des immigrés qui organise l’évènement et lève des fonds pour payer les frais de transport de ceux qui n’ont pas les moyens de se rendre à El Paso. La plupart des personnes qui viennent du côté américain vivent dans les environs, mais certaines font le voyage du Midwest et du nord-est des États-Unis. Jusqu’ici, la rencontre se déroulait sous un pont dans le quartier de Chihuahuita. Mais tout ceci a changé quand la construction du mur de Trump a débuté. Maintenant, les réunions ont lieu à la périphérie d’El Paso, à Sunland Park, au Nouveau-Mexique. Là, la police des frontières a ouvert une grille pour que les familles puissent se retrouver enfin, pour quelques minutes.

« C’est un moment très fort, explique Fernando Garcia, président de l’ONG. Le but est d’humaniser les migrants. Les gens pensent que les États-Unis ne sont plus "à majorité blanche" et que c’est une menace pour le pays. C’est faux. Quand on vient du Kansas, c’est très difficile de saisir la réalité de la vie à la frontière. »

Et nous ne sommes pas très loin d’Anapra, un village pauvre à l’ouest de Juárez. Là-bas, il n’y a pas de mur, simplement une petite chaîne de montagnes qui fait office de frontière naturelle entre les deux pays. Les gens vivent dans des maisons qu’ils construisent eux-mêmes de briques, de bois et de tôle, et de tout ce qui leur tombe sous la main. À l’ouest s’étend un désert sans fin et une zone parsemée des détritus de l’immigration : de vieilles bouteilles d’eau, des vêtements, des casquettes, des chaussures et des sacs oubliés. Tout ce qu’on doit abandonner derrière soi à la hâte, sur ordre du passeur. Encore plus à l’ouest, se trouvent deux étendues désertiques les plus rudes de l’Amérique du Nord, les déserts de Sonora et de Chihuahua. Des milliers de migrants y sont morts à la recherche d’une vie meilleure aux États-Unis. Mais ils sont tout autant à survivre à ce périple en franchissant la ligne invisible dans le sable entre pauvreté extrême et opportunités économiques, entre espoir et désolation.

C’est ici que Victor Medina-Razo a fait sa traversée la plus récente, et si on en croit ses dires, ce n’est pas la dernière.

A migrant shaving.
Victor Medina-Razo.

Si la ligne dure de la politique anti-immigration de Trump fait débat à El Paso et à Washington, ceux qui espèrent traverser la frontière illégalement sont plus préoccupés par les difficultés qui les poussent à migrer.

Victor Medina-Razo a vécu aux États-Unis près de deux ans. En compagnie d’une centaine de compatriotes mexicains, il travaillait dans une pépinière sylvicole dans l’Oregon, gérée par une douzaine d’Américains parfaitement au courant de leur statut de travailleurs sans-papiers. Il vivait avec un autre homme dans un garage converti en appartement et travaillait seize heures par jour, six jours par semaine. Le dimanche, il mangeait une soupe traditionnelle avec les autres employés et marchait jusqu’au gymnase du coin où il courait autour de la piste. C’était son seul loisir pendant les 18 mois qui ont suivi. Il gagnait 7,35 $ par heure (6,39 €) et chaque dollar qui n’était pas dédié au loyer ou à la nourriture était envoyé à sa femme et son fils au Mexique. Il est rentré pour Noël, en 2003.

Victor avait gagné assez d’argent dans l’Oregon pour acheter un terrain et construire une petite maison dans l’état de Guerrero. Avec ce qu’il lui restait, il avait emmené sa femme en vacances à Acapulco. Puis Victor a repris son métier d’origine, ingénieur du son, branchant des sonos dans les salles polyvalentes des villes du secteur. Mais le salaire était trop maigre. Son fils allait bientôt finir le lycée et il voulait commencer l’université pour devenir ingénieur en aéronautique. Victor savait qu’il devrait retourner aux États-Unis pour réaliser le rêve de son fils.

Il a donc économisé pour payer un passeur environ 2 000 dollars (1 700 €) pour le guider à travers le désert. Lors de sa première traversée, le périple avait pris trois jours et trois nuits. Maintenant, le voyage vers les États-Unis ne dure plus que 14 heures (la route est meilleure). L’objectif de Victor était d’atteindre une ville pour entrer en contact avec un membre de sa famille qui lui avait promis un boulot dans le Colorado, dans une station de lavage automatique. Victor allait gagner 14 dollars de l’heure là-bas (12 €), au moins le double du taux horaire au Mexique.

Mais ce rêve est parti en fumée quand il entendu les chiens du ranch aboyer. Cet espoir est mort quand les hommes à moto sont arrivés et ont arrêté Victor et les autres. Quand il raconte cette partie de l’histoire, des larmes coulent le long de son visage. Il y croyait si fort.

Mais tout n’est pas perdu. Victor s’essuie les yeux d’un revers de la main et dit que cette fois, son parent va l’aider à traverser. Quelqu'un sera là pour l’attendre - il ne sait pas encore où - quand il franchira la ligne invisible. Cette fois, il réussira. « Je sais que Dieu me regarde. Grâce à Lui, je sais que je vais y arriver. »

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