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Depuis Bruxelles, Kobo prépare l'avenir du rap sans forcer

Il se passe quoi dans la vie de ce qu'on appelle peu élégamment un « artiste en développement » ? La débrouille, les petites affaires, la peur de devenir nul avant même d'être connu, entre autres.

par Maxime Delcourt
21 Février 2019, 10:34am

capture d'écran du clip « Baltimore » (2016)

C’est quelque chose Bruxelles, l’hiver. Le ciel est gris, des bourrasques de vent soufflent à nous faire décoller du sol, quelques légères gouttes de pluie viennent nous frapper le visage, que l’on cherchait pourtant à protéger en avançant tête baissée. On est mi-février et, histoire de ne pas verser dans le cliché de la météo peu clémente en Belgique, disons que l’on est simplement pas venu la meilleure journée. Ce qui n’empêche pas Kobo, sweat à capuche noir, jean coupe droite, d’arriver fièrement. Il est en retard d’une quinzaine de minutes, mais il a une bonne excuse : tout au long du Quai des Péniches, les grues et les ouvriers s’activent sans relâche dans l’idée de redonner du cachet à ce quartier de Bruxelles avant l’été.

Ce quartier, Kobo commence à bien le connaître. C’est là, au coin des quais et de la rue de la Dyle qu’il a enregistré ses premiers morceaux en 2016. De l’extérieur, le bâtiment, tout en briques blanches, ne paie pas de mine. L’intérieur non plus, visiblement : « Tout y est très robuste, étroit, mais ça permet aux jeunes artistes du coin de faire leurs armes. Personnellement, c’est là que j’ai appris toutes les bases : comment poser, comment travailler son flow, etc. 'What’s My Name', mon premier single, a d’ailleurs été enregistré ici en 2016. Ça paraît être une époque, très lointaine, mais je n’en garde que de bons souvenirs. »

Trois ans plus tard, Kobo est désormais signé chez Polydor. Il est ce que l’on appelle un « artiste en développement ». Mais pas question pour autant de s’asseoir dans les locaux luxueux éventuellement mis à disposition par la major. Si le rappeur a quitté ses premiers studios, c’est pour se réfugier quelques kilomètres plus loin, à une petite dizaine de minutes en voiture. Direction Molenbeek, quartier régulièrement raillé ces dernières années par des médias qui n’y ont visiblement jamais foutu les pieds : ici, les rues abritent des commerces où se mélangent différentes vagues d’immigration, les habitants parlent avec fierté de multiculturalisme, tandis que tout un tas de bars branchés sortent de terre et que d’anciennes usines commencent à être réhabilitées par des artistes.

Depuis 2016, rue d'Enghien, on trouve par exemple le FlyFlyFly, un complexe audiovisuel mis à disposition des jeunes artistes belges. « Un lieu tout-terrain, assez dynamique et qui me permet de conserver le côté authentique de mon premier studio », nous dit Kobo. Qui en profite pour nous présenter à Don Moja, son ingé son. Celui qui l'accompagne depuis ses débuts et qui ne tarit pas d’éloges au sujet de son pote une fois retranché dans le confinement du studio. « Kobo, je le connais depuis les études, mais je ne savais pas qu’il rappait au début. Il était très secret à ce sujet. Jusqu’au jour où il s’est présenté à moi pour savoir si je pouvais lui enregistrer son premier son. Ça été une claque ! » Ce qui a immédiatement impressionné le Belge, qui a également bossé avec Damso et Isha ? « Sa méthodologie ! Lorsqu’il pose, on a l’impression qu’il a travaillé son texte pendant des mois tellement c’est précis. Il a une vraie oreille musicale, quelque chose qui permet d’apprécier le son dès le premier enregistrement. C’est très rare. »

Dans la foulée, les deux complices divaguent : ça parle de l’importance de « California Love » et de son refrain vocodé au sein de la musique moderne (on se dit alors que si les deux premiers morceaux de Kobo s’appelaient « What’s My Name » et « All Eyes On Me », ce n’était sans doute pas pour rien), ça évoque la bonne santé du rap belge ces dernières années, ça compare la démarche de Sofiane à celle des Enfoirés ou d’Urban Peace, « dans le sens où il crée du mouvement avec ses compilations et son émission Rentre dans le cercle », ça ambitionne de monter d’autres business et, pourquoi pas, de se muer en véritables entrepreneurs à l’avenir. « À l’image de ce que font les rappeurs américains », précise Don Moja, ambitieux.

De toute évidence, Kobo et lui sont à l’aise dans ce studio. « Il faut dire qu’on a passé tellement de nuits blanches ici », précise le rappeur, qui avoue tenir à avancer aux côtés de ses proches. Et ce, même s’il passe de plus en plus de temps en France ces derniers temps. À l’entendre, tout serait une question d’équilibre : entre la présence de ses plus fidèles comparses et l’ouverture nécessaire vers de nouveaux producteurs « afin d’avoir une couleur musicale plus riche », entre la noirceur de ses paroles et le côté mélodieux de ses morceaux, entre sa pudeur (le masque toussa toussa…) et sa volonté d’utiliser la cabine comme un confessionnal. « La musique me permet de dire des choses que je serais incapable de dire dans une conversation normale. »

C’est vrai que Kobo n’est pas du genre à exposer sa vie, dans ses morceaux comme dans la vraie vie. Après plus d’une heure et demie à ses côtés, le gars semble toujours réservé, donne l’impression de soupeser chaque mot et n’hésite pas à rester évasif dès qu’il s’agit d’aborder certains aspects de sa vie privée. Quand on lui demande s’il vit de la musique, il nous dit brièvement que oui, entre son contrat avec Polydor et la « débrouille », il parvient pour le moment à s’en sortir, sans que l’on sache réellement de quoi ses « petites affaires » retournent précisément. Quand on lui demande comment était son enfance à Kinshasa, il nous répond simplement que, même si le Congo « est un pays très compliqué, soumis au rythme de la politique », il était très heureux là-bas, mais qu’il n’envisage pas d’y retourner avant que son premier album (Période d’essai) ne soit sorti. « Si je mets de nouveau les pieds là-bas, il faut que ce soit en ayant accompli quelque chose, dans le sens où mes parents ont toujours tout fait pour moi : ils m’ont permis de suivre des cours de piano, ma mère m’obligeait à lire des livres et à en faire des résumés quand j’avais 7-8 ans. Surtout, ils ont fait beaucoup de sacrifices pour me permettre d’aller faire des études en Belgique en 2010. »

À l’entendre, c’est là que les ennuis commencent. D’abord en Flandres, puis à Bruxelles en 2015, où Kobo est livré à lui-même, plongé dans ses études de droit mais incapable de gérer « les nombreux défis imposés par la vie ». Kobo évoque alors des problèmes de logement, ces nuits passées chez des amis ou chez de la famille plus ou moins proche, ces remises en question liées à l’échec de ses études et ces petits boulots qu’il a toujours refusé de faire, « parce qu’ils ne rapportaient pas assez d’argent et pas assez vite ». À 25 ans, le Belge ne cède pourtant pas aux sirènes du misérabilisme, et se contente simplement de préciser que le rap lui a permis de stabiliser un peu sa situation.

Dans ses textes, Kobo ne mentionne jamais Bruxelles. Peut-être parce qu’il n’est tout simplement pas dans les délires de quartier. À l’entendre, c’est surtout parce qu’il n’est pas du genre à trainer dans les coins branchés de la capitale. C’est un casanier, un mec qui se pose parfois du côté d’Ixelles et de Saint-Josse, mais qui passe l’essentiel de son temps entre son appartement et son studio à Molenbeek, « avec tout ce que cela peut susciter de frustrations, notamment sociales », précise-t-il, sans que l’on sache réellement s’il s’agit d’un sacrifice ou d’un mode de vie solitaire.

Après tout, Kobo sait la chance qu’il a de vivre à Bruxelles actuellement, tant la ville est portée ces dernières années par une « grosse dynamique rap ». Il sait aussi que les écarts stylistiques des rappeurs actuellement sont un avantage. Pour la culture hip-hop, qui trouve là un second souffle, mais surtout pour lui, qui a bien trop conscience de devoir « imposer de la diversité dès le début pour ne pas être enfermé dans une étiquette spécifique. » Pour cela, Kobo dit privilégier la qualité à la quantité, et c’est vrai : depuis 2016, et malgré le buzz, le MC n’a publié que six morceaux, tous différents. Clairement, le mec a décidé de prendre son temps. Régulièrement, il s’organise même des séances d’écoute des multiples productions qu’il reçoit au quotidien. Des écoutes qui durent parfois toute une journée, où il reste là, sur son canapé, concentré, « à la recherche d’une nouvelle tendance à explorer, d’un nouveau gimmick à exploiter, etc. »

Entre les derniers albums de Kanye West, Skepta ou Kendrick Lamar, dont le Damn traine dans la boîte à gants de son Opel, Kobo avoue pourtant réécouter les grands classiques du rap new-yorkais ces derniers temps. Notamment ceux de Nas : Illmatic, Stillmatic et It Was Written, probablement par goût du storytelling. Mais aussi parce que ça l’inspire, lui qui avoue écrire tous les jours, « une heure ou deux minimum ». Selon lui, c’est une nécessité, un besoin viscéral comme une façon d’exister au sein d’une industrie où « la concurrence est féroce, où il faut avoir suffisamment de sons en stock et prendre de l’avance afin de pouvoir rapidement enchainer sur un deuxième projet. »

On lui demande alors où en est réellement Période d’essai, et Kobo nous fait une promesse : son premier album sortira cette année, contiendra treize morceaux (dont certains déjà bien connus de nos services : « Charbon », « Baltimore » ou encore « Présumé sobre ») et sera assez varié, « avec des sons parfois très street et d’autres plus chantonnés, plus universels et accessibles à ceux qui n’écoutent pas de rap. Il faut que l’auditeur comprenne de manière précise qui je suis et ce que j’ai voulu lui livrer : un album qui ne doit avoir aucun lien avec ce qu’il se fait actuellement. Bien sûr, je prends le risque de déplaire en faisant ça, mais c’est aussi le seul moyen de faire avancer les choses ».

Tout cela, Kobo le dit très calmement, sans prétention ni haussement d’épaules. Le mec n’est pas là pour gonfler son ego, bien au contraire : « J’ai peur d’être ce que je suis sur le point de devenir : un artiste attendu, qui enchaine les tournées et les albums ». Sans doute est-ce pour cela qu’il a retardé plusieurs fois la sortie de son premier disque, même si lui parle plus volontiers de « minutie et de jusqu'au-boutisme ». Sans doute est-ce également pour cela qu’il se présente masqué dans ses clips ou sur les photos promotionnelles, même si, là encore, lui évoque une imagerie mystérieuse qui lui plaît particulièrement. Ce qui est sûr, c’est que Kobo sait ce qu’il veut et où il va. Alors, il avance sans pression, mais des objectifs plein la tête : « Être créatif et constant dans la productivité, c’est le défi majeur des artistes à l’heure actuelle. Je ne veux pas faire partie de ceux qui deviennent nuls dès qu’ils deviennent riches ou connus. »

Kobo sera en concert le 30 avril à Paris à la Boule Noire.

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