prison

On m’a interdit l’accès à des prisons canadiennes après que j’ai rapporté des allégations de mauvais traitements

Quand on limite la liberté de presse, les premières victimes sont les personnes auxquelles la presse donne une voix, que l’on fait ainsi taire.
14.2.19
banned from visiting nunavut prisons, alleged abuse.
Centre correctionnel de Baffin. Photo de gauche : The Canadian Press, photo de droite : Thomas Rohner

Pendant quatre ans, j’ai rendu visite à des prisonniers inuits et rapporté ce qu’ils m’ont dit à propos de l’une des prisons les plus délabrées, surpeuplées et violentes du nord du Canada.

À son origine, il y a 30 ans, le Centre correctionnel de Baffin, situé en périphérie d’Iqaluit, au Nunavut, était un établissement à sécurité minimale. Même au sein du gouvernement, il est connu pour bafouer les droits de la personne et les droits constitutionnels des détenus.

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Quand je visite des détenus, c’est parfois juste pour parler. Ils me parlent de la solitude, de l’ennui, de la souffrance. Beaucoup ont eux-mêmes causé de grandes souffrances, et ceux qu’ils aiment ne leur ont pas pardonné et ne les visitent pas. Un détenu, dans une crise de jalousie qui s’est transformée en rage, a assassiné son demi-frère. Il m’a parlé de sa conversion à l’islam et de ses efforts pour se repentir. Il m’a aussi parlé de son amour de la chasse, du territoire et des huskies. Un autre prisonnier m’a dit que sa santé était meilleure derrière les barreaux, loin de l’alcool. Cette conversation a été interrompue par des cris en provenance de la cellule d’isolement, à proximité de la salle des visites.

Aujourd’hui, des détenus de toutes les cotes de sécurité y sont emprisonnés. Le personnel n’ayant pas la formation requise et étant surchargé de travail tente de garder le contrôle d’une population carcérale diverse et encline à se rebeller en raison du manque de programmes et le délabrement de l’établissement.

Mais le ministère de la Justice du Nunavut a fait en sorte qu’il m’est maintenant pratiquement impossible de continuer de recueillir les témoignages des détenus.

Le 14 décembre 2018, le directeur des services correctionnels du Nunavut m’a interdit de rendre visite aux prisonniers de tous les centres correctionnels provinciaux, parce que mes visites ne seraient pas dans l’intérêt des détenus. En janvier, avec l’aide d’une équipe d’avocats de Toronto, j’ai soumis une demande de révision judiciaire de cette décision à la Cour de justice du Nunavut.

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Je crois que la vraie raison de cette interdiction est une série d’articles que j’ai écrits à titre de journaliste d’enquête de VICE en septembre et octobre dernier, portant sur le recours à l’isolement et les possibles violations des droits de la personne à la prison d’Iqaluit. Le directeur de la prison m’a partiellement interdit les visites après la publication de ces articles, qui se basaient sur des données obtenues par des demandes d’accès à l’information et des témoignages de première main de prisonniers. Mes articles faisaient aussi état des inquiétudes croissantes de l’Association canadienne des libertés civiles, de la sénatrice Kim Pate et d’un député du Nunavut.

Je crois que la décision du directeur enfreint plusieurs principes démocratiques, à commencer par la liberté de presse, protégée par la Charte canadienne des droits et libertés pour assurer à la population un accès à de l’information difficilement accessible autrement. Mais quand on limite la liberté de presse, les premières victimes sont les personnes auxquelles la presse donne une voix, que l’on fait ainsi taire.

Dans ce cas-ci, ces personnes sont des Inuits emprisonnés dans un centre correctionnel qui a été sévèrement blâmé par le vérificateur général du Canada et le Bureau de l’enquêteur correctionnel, à tel point qu’un haut fonctionnaire a reconnu en 2015 que le gouvernement « enfreint probablement ses obligations constitutionnelles » envers les détenus.

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Photo par Thomas Rohner

Ces personnes sont déjà marginalisées au point d’être à l’extrême limite de la société. Les médias et organismes locaux rapportent fréquemment que les hommes inuits en particulier ont du mal à trouver leur place dans le Nunavut postcolonial. À partir du début du 20e siècle, on a contraint par la force les Inuits à abandonner leur mode de vie nomade et on leur a promis l’éducation, des habitations, des soins de santé, la protection et d’autres services gouvernementaux qui souvent ne se sont pas matérialisés. De nombreux Inuits, ayant perdu leurs repères et le sentiment d’être utiles, se sont tournés vers l'alcool, ce qui, souvent, les a conduits à la violence et à la prison.

Des fonctionnaires du ministère de la Justice m’ont fait part de leurs inquiétudes en octobre, quand le directeur du centre correctionnel m’a accusé d’avoir « fait passer du matériel non autorisé » à deux détenus et m'a pour cette raison interdit de rendre visite à quatre détenus. Le « matériel » que l’on m’accusait d’avoir fait passer aux prisonniers – dans une prison où le règlement des visites n’est jamais communiqué ni affiché, et semble changer d’une visite à l’autre – était le texte imprimé de l’article de VICE pour lequel je les avais interviewés. J’ai visité des prisonniers pendant quatre ans, et jamais on ne m’avait dit qu’il était interdit de donner des articles imprimés aux détenus.

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Après cette interdiction, la ministre de la Justice a défendu la décision du directeur en réponse aux lettres qu’elle a reçues de personnes qui soutenaient ma démarche pour la faire annuler. La ministre allègue que mes visites troublent les détenus à tel point qu’ils deviennent agressifs envers le personnel, la propriété et d’autres détenus. Et cela affecte leur accès aux programmes et aux privilèges, soutient-elle.

Je doute que ce soit le cas.

Je me souviens d’une visite en octobre dernier, au cours de laquelle un détenu m’a dit qu’on lui avait diagnostiqué la schizophrénie paranoïde. Il a refusé de prendre ses médicaments, à cause des effets secondaires. De l’établissement à sécurité minimale où il se trouvait, il a demandé à être transféré en cellule d’isolement à la prison d’Iqaluit, ce qui a été fait. Là, il a passé 23 heures sur 24 seul sans réelle interaction avec une autre personne, m’a-t-il ensuite raconté. Lors de ce qui devait être notre deuxième rencontre, les gardiens l’ont emmené à la salle de visites, mais à la dernière minute il a dit qu’il ne voulait pas de visite. Pendant que je rentrais chez moi, il m’a appelé. Il m’a dit qu’il avait peur que d’autres détenus s’en prennent à lui. Il a continué de m’appeler dans les semaines suivantes, simplement pour parler.

Au cours d’une entrevue en septembre, j’ai raconté les anecdotes de ce détenu sur la vie derrière les barreaux à la ministre, à son sous-ministre et à l’attaché de presse du premier ministre. Sans fournir quelque preuve que ce soit, les représentants du gouvernement ont nié tout ce qu’il m’avait dit. C’était leur parole contre celle du détenu.

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Bien que l’on me refuse toujours l’accès aux centres correctionnels, le Ministère m’a informé que j’ai le droit de laisser des messages vocaux aux détenus, qui peuvent ensuite décider de me rappeler ou non. Jusqu’à maintenant, j’ai laissé une dizaine de messages à quatre prisonniers. Deux d’entre eux ont dit qu’ils n’avaient jamais reçu les messages, alors que les deux autres ne m’ont pas encore appelé.

À titre de journaliste, je dois souvent décoder la rhétorique trompeuse et les discours des politiciens, des fonctionnaires, des avocats et d’autres afin de révéler des vérités embarrassantes. Parfois, l’information est protégée pour de bonnes raisons : le droit à la vie privée des détenus, par exemple, est important. Et souvent, le gouvernement fait simplement de son mieux pour résoudre des problèmes complexes. Le directeur du centre correctionnel et les gardiens, notamment, m’ont toujours donné l’impression qu’ils se souciaient des détenus qui leur étaient confiés.

Cependant, dans ce cas-ci, je crois que le Ministère agit de façon à cacher ce qui est flagrant : sans supervision externe, il n’a pas à répondre de ses actes. L’établissement a fait l’objet d’enquêtes fédérales, mais le Nunavut n’a pas d’organe de supervision des services correctionnels. Sans cette supervision, le manque de respect et le mépris s’insinuent dans cet environnement, malgré l’éthique de travail du personnel ou leurs bonnes intentions.

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Du manque de respect, comme lorsqu’un fonctionnaire parle au nom de détenus sans fournir de preuve pour soutenir ses affirmations.

« Les prisonniers passent au moins une heure à l’extérieur chaque jour. »

« Il y a un comité de détenus dans la prison. »

« On ne prive pas de nourriture un détenu entêté pour le forcer à obéir aux gardiens. »

« On ne met pas de détenus en cellule d’isolement. »

Ce sont des déclarations qui m’ont été faites au cours des deux dernières années, de la part de directeurs de centres correctionnels ou de sous-ministres, alors que des détenus m’ont directement dit le contraire lors de mes visites.

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Il y a aussi le manque de respect que sont les formules creuses. La ministre m’assure que les prisonniers en isolement ont régulièrement des « interactions significatives » avec d’autres personnes, alors que le Ministère n’a aucune définition d’une « interaction significative » ni de données pertinentes sur ce sujet.

Des réponses automatiques qui montrent que l’on ne cherche pas à connaître la vérité, mais qu’à se défendre. En septembre, un détenu m’a dit que des gardiens avaient puni un groupe de détenus pour forcer un autre détenu à obéir. Quand j’ai posé la question, j’ai reçu de l’attaché de presse du premier ministre la réponse suivante : « Je ne vois pas pourquoi un groupe serait puni à la place d’une personne. Ça n’a pas de sens. » En réalité, c’est une tactique si efficace et brutale que l’ONU la condamne explicitement.

La ministre de la Justice a reçu en soutien à ma démarche des lettres de la sénatrice Kim Pate, de l’Association canadienne des journalistes et de la Guilde canadienne des médias, et d’autres lettres suivront, de la part de l’Association canadienne des libertés civiles et de Journalistes canadiens pour la liberté de presse. En réponse, elle a dit que j'étais « arrogant, belligérant et difficile ». Je réfute ces accusations et je me demande pourquoi le gouvernement change de tactique, passant aux attaques personnelles contre moi. Mais qu’importe, il n’est pas question de moi.

Il est question d’Inuits incarcérés qui tentent de faire entendre leurs voix pour que soient respectés envers eux aussi les droits de la personne. Des voix que le Ministère fait taire.

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