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La prochaine crise financière pourrait être provoquée par le changement climatique

Après que des feux de forêt ont mis en faillite une grande entreprise de services publics, il est à craindre que des catastrophes naturelles plus graves ne provoquent des dégâts économiques.

par Geoff Dembicki; traduit par Aloïs Fasquel
01 Février 2019, 8:27am

Une station de vélos en libre-service à Miami en 2017 pendant l’ouragan Irma, un des nombreux événements météorologiques qui ont probablement été aggravés par le changement climatique. Photo : Joe Raedle/Getty

Il y a un seuil psychologique que l’on franchit lorsqu’une menace qu’on entrevoyait comme étant abstraite et vague devient tout d’un coup bien réelle. Une menace sur l’existence est lointaine jusqu’à ce qu’elle soit trop proche pour qu’on puisse l’ignorer, et ensuite elle est impossible à arrêter. C’est ce qui est arrivé au fournisseur d’électricité californien PG&E mi-janvier. Les enquêteurs des incendies se sont rendu compte que ses lignes électriques et ses transformateurs étaient à l’origine d’au moins 17 des 21 incendies majeurs de l’État en 2017, et potentiellement de plusieurs autres en 2018 qui se sont transformés en feux de forêt massifs du fait des conditions de chaleur et de sécheresse aggravées par le climat alarmant. PG&E s’est retrouvé d’un coup confronté à des dettes de 30 milliards de dollars et 750 procès ; les investisseurs ont paniqué et le fournisseur, autrefois chéri par les hedge funds, a fait faillite. Sa valeur de marché a chuté, passant de 25 milliards de dollars à moins de 4 milliards.

« Si vous aviez dit, ne serait-ce qu’il y a quelques années, que des feux de forêts provoqués par des défaillances de transmission allaient entraîner la faillite d’un grand fournisseur américain, les gens auraient répondu : “Non, c’est absurde, ça ne peut pas arriver” », dit Elias Hinckley, un avocat d’affaires énergétiques et climatiques basé à Washington dans le cabinet d’avocats K&L Gates. « Mais voilà où nous en sommes ». Le Wall Street Journal, qui a été accusé pendant des années de faire paraître des tribunes minimisant l’importance des risques du changement climatique, a rapporté que la faillite de PG&E « pourrait marquer une étape importante : la première grande entreprise victime du changement climatique ».

La question que se posent désormais certaines personnes au sein du monde financier est : qui sera la prochaine ?

Une fois que l’on perçoit le changement climatique comme un danger clair et présent qui peut ruiner de grandes entreprises du jour au lendemain et non plus comme un risque futur et lointain, on voit des vulnérabilités de partout. Voici quelques issues potentielles : un ouragan qui met l’État de Floride sur la paille, une crise des saisies immobilières provoquée par les inondations au Texas, un effondrement économique causé par la sécheresse du fleuve Colorado. En décembre, 415 investisseurs ont publié une déclaration qui met en garde qu’un changement climatique toujours aussi intense pourrait provoquer une destruction économique mondiale d’une valeur de 23 mille milliards de dollars au cours des 80 prochaines années.

« C’est tout à fait exact », dit Beau O’Sullivan, porte-parole de ShareAction, un organisme britannique qui milite pour des investissements responsables. « Quand ces bulles de carbone éclateront, nous verrons d’énormes répercussions sur notre système financier, parce que le changement climatique est un risque tellement généralisé qu’il touche chaque domaine de nos vies ».

Il y avait d’autres facteurs à risque que le changement climatique dans l’implosion financière de PG&E. La Californie a toujours été sujette aux incendies, et ces dernières années, les quartiers auxquels PG&E devait fournir de l’électricité se sont enfoncés de plus en plus dans des zones forestières. L’État a également des lois spéciales qui peuvent rendre des entreprises responsables des dégâts de feux de forêts même si elles n’ont pas été complètement négligentes. Mais l’aspect crucial à noter est que les systèmes financiers et légaux mis en place par PG&E pour œuvrer contre ces dangers n’ont marché que jusqu’à un certain point. Ces systèmes n’ont pas été construits pour pouvoir supporter des incendies massifs intensifiés par le changement climatique deux ans de suite.

« Les systèmes [qu’ont les entreprises] pour gérer les risques peuvent changer un peu », explique Michael Wara, avocat et chercheur à l’institut pour l’environnement Woods de Stanford. « Mais ils n’évoluent pas vraiment de manière progressive - ce qui se passe, c’est qu’ils s’effondrent, et c’est ce qu’on observe actuellement en Californie ».

Ce principe pourrait être virtuellement appliqué n’importe où aux États-Unis. Pourtant il est particulièrement pertinent en Floride. Depuis 1980, la population de l’État a doublé pour atteindre 20,7 millions d’habitants, dont beaucoup vivent dans des zones côtières. Et malgré le risque d’ouragans et d’inondations catastrophiques, Miami est au centre d’un boom immobilier financé en partie par des investisseurs étrangers. Rien de tout cela ne serait possible sans un énorme marché de l’assurance qui (en théorie) assure des catastrophes des résidences pour une valeur totale de 2,1 mille milliards de dollars. Ces dernières années, les assureurs locaux ont revendu des assurances à des acheteurs venant de Wall Street et d’un peu partout dans le monde, ce qui suscite la comparaison avec les modèles de prêts qui ont contribué à provoquer le krach de 2008. De plus, le programme national d’assurance des inondations, un programme financé sur le plan fédéral, qui assure 1,7 million de foyers en Floride, est endetté à hauteur de 21 milliards de dollars.

« L’État de Floride est lui-même fortement amorti par les assureurs, la majorité du coût des événements climatiques extrêmes se présentant sous la forme d’ouragans et d’autres tempêtes tropicales », peut-on lire dans un article de Lorilee Medders, experte des risques de tempête en Floride. Les ouragans qui déferlent sur la Floride chaque année deviennent de plus en plus longs et de plus en plus forts, un phénomène lié au changement climatique. Le système de gestion du risque de l’État fonctionne, pour l’instant. Mais Wara pense qu’une mauvaise combinaison des facteurs - par exemple un ouragan de catégorie 4 qui se déchaînerait sur Miami en plus d’une onde de tempête importante - pourrait provoquer des bouleversements financiers majeurs. « On pourrait facilement voir l’État de Floride faire faillite », dit-il.

On peut également voir les prémices d’une crise des saisies immobilières. À mesure que les inondations deviennent plus graves et fréquentes à cause du changement climatique, les propriétaires des foyers endommagés ne seront peut-être plus capables de se payer des assurances. Par exemple, les primes d’assurance d’un propriétaire de Houston sont passées de 600 dollars par an à 9 000 dollars après l’ouragan Harvey. Et 80 % des 100 000 habitations inondées dans la région de Houston pendant la catastrophe de 2017 n’avaient aucune assurance contre les inondations, parce qu’elles se situaient dans des zones généralement non-inondées. La firme de services financiers CoreLogic a calculé que les défauts de paiement sérieux d’emprunts immobiliers pour les habitations endommagées a augmenté en flèche de 200 % à la suite de l’ouragan.

« On ne peut tout simplement plus ignorer cela », a dit un peu plus tôt dans le mois Ed Delgado, ancien cadre de Freddie Mac, une grande entreprise d’emprunts immobiliers, à CNBC. « On a eu assez de signaux d’alarme pour prendre des mesures de correction, et il est temps d’être préventif au lieu d’attendre que ces événements cataclysmiques se produisent ».

Ces signaux d’alarme ne pourraient pas être plus clairs pour les 40 millions de personnes qui dépendent de l’eau du bassin du fleuve Colorado. Malgré des conditions de sécheresse quasi-constante depuis 2000 et des niveaux d’eau qui atteignent les seuils les plus bas de l’histoire, l’Arizona, le Colorado, la Californie, le Nouveau-Mexique, l’Utah et le Nevada ont échoué dans la négociation d’un plan de contingence de sécheresse, ce qui mènerait potentiellement à ce que le gouvernement fédéral impose des restrictions en eau d’ici la fin janvier. Si le bassin du fleuve venait un jour à être complètement asséché, cela pourrait détruire 16 millions d’emplois et une valeur d’activité économique égale à 1,4 mille milliards de dollars sur une période d’un an, selon l’estimation d’une étude de l’université de l’État de l’Arizona datant de 2014. « Jusqu’à ce stade, tout va avoir l’air de bien se passer », prévoit Wara. « Et puis d’un coup, ça va être un problème avec des énormes impacts sur la société ».

Il est important de remarquer que tous ces scénarii sont hypothétiques. Aucun n’est garanti - ou même vraiment probable. Cependant, ce que soulignent des événements comme la faillite de PG&E est que le changement climatique met désormais à l’épreuve les limites de la capacité de la société à gérer et à définir le risque financier. Pourtant, cela ne semble pas encore être bien compris de la part des plus grands experts du risque de la planète : les compagnies d’assurances.

Une récente enquête auprès des 80 assureurs les plus importants du monde réalisée par le projet Asset Owners Disclosure (AODP) constate que seulement un tiers « peuvent affirmer que leur approche d’investissement est sensible au climat ». Et 43 % des « traînards » cités par l’enquête - c’est-à-dire les assureurs avec pas ou peu de considération des risques financiers créés par le changement climatique - sont basés aux États-Unis. On y retrouve des entreprises comme Allstate, Prudential et New York Life.

« Ils ne prennent probablement pas ces risques assez au sérieux parce qu’ils les voient comme quelque chose à long terme », dit O’Sullivan de ShareAction, qui gère le projet AODP. « Ils pensent avoir plus de temps, mais ce n’est pas le cas ».

Les observateurs disent que cette confiance repose peut-être sur des hypothèses erronées similaires à celles qui ont fait que le monde financier a été aveuglé par l’effondrement de PG&E. « Le potentiel pour des risques physiques du climat pourrait changer de manière non-linéaire, comme avec une coïncidence d’événements précédents non-corrélés, qui résultent en un nombre étonnement élevé du poids des demandes », remarque un rapport datant de 2018 de l’Association Internationale des Superviseurs d’Assurance (IAIS). « Les pertes non-assurées résultant de risques physiques pourraient avoir des impacts en cascade sur le système financier, y compris les sociétés d’investissement et les banques ».

Il semble qu’au sein de certains cercles financiers, on se rend de plus en plus compte que l’horloge tourne rapidement. Mi-janvier, un rapport des risques sur l’économie mondiale réalisé par le Forum économique mondial a fait de la « météo extrême » liée au changement climatique la menace numéro 1. « Est-ce que le monde entre dans une crise en dormant ? » se demande le rapport. Hinckley est d’accord sur le fait que le risque de dégâts financiers énormes et durables induits par le changement climatique est réel. « Si on commence à voir assez de pression dans le système », dit-il, que ce soit du fait de désastres liés au climat ou d’une perte de confiance dans l’investissement qui les accompagne. « À un moment donné, on passe du stade où l’économie croît à celui où elle se rétracte. Nous essayons d’éviter cela ».

Geoff Dembicki est l’auteur de Are We Screwed? How a New Generation is Fighting to Survive Climate Change. Suivez-le sur Twitter.

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