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anarchisme

« L’école du chat noir » veut vulgariser l’anarchisme sur YouTube

Une chatte noire révolutionnaire, un canard bourge, une cabane digne de la ZAD : vous saurez tout sur cette pensée politique mal comprise.

par Timothée de Rauglaudre
24 Janvier 2019, 8:52am

© Lorenzo Papace / l'école du chat noir 

« Cette école n’est pas comme les autres, car c’est l’école de la révolte et de la liberté ! » Le poing levé, une chatte noire en chemisette à col rouge et jupe à carreaux accueille les curieux, en roulant les « r », dans son école un peu spéciale, perchée dans les arbres. Lancée en novembre dernier sur YouTube, la série d’animation « L’école du chat noir » vise à rendre accessibles au plus grand nombre les ressorts de l’anarchisme en cassant les préjugés qui s’y rapportent. « Comme tout projet différent de la norme, soit vous êtes de doux rêveurs naïfs et inoffensifs, presque des enfants, soit c’est trop dangereux, c’est la fin du monde, constate amèrement Lorenzo Papace, 33 ans, père du projet. Vous n’êtes jamais considérés comme des acteurs politiques à part entière. » Pour y remédier et « donner une chance à ces idées », le jeune homme résidant dans la région lyonnaise a « bossé sur une forme qui soit la plus claire et directe possible, en dehors des représentations habituelles qui vont avec ce courant de pensée ». Pour y parvenir, quoi de mieux que des animaux qui parlent ?

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Lorenzo a dans sa chair l’expérience de la quête de liberté. Il a été « élevé et formaté » dans une « secte chrétienne », les Témoins de Jéhovah, dont il s’est ensuite échappé. « Quand on commence à relever la tête d’une oppression, on se dit : pourquoi s’arrêter en chemin ? On a tous des parcours différents. Moi, ça a commencé par la religion. » Par ses lectures, ses rencontres, ses activités syndicales, il découvre l’anarchisme. Une pensée politique qu’il envisage comme un « athéisme social, détaché de toute forme de croyance, même politique ». Depuis une dizaine d’années, après avoir suivi des études d’architecture, il travaille en tant qu’artiste-auteur, que ce soit dans les décors de films d’animation ou avec son groupe de musique, Ödland. « Je n’aime pas dire : bonjour, je suis anarchiste », s’amuse Lorenzo. Pour lui, c’est avant tout une pratique ancrée dans le quotidien. « Ce ne sont pas seulement des organisations politiques, c’est un rapport à soi, aux autres, au monde, un refus de l’autorité. » C’est pourquoi il privilégie le travail indépendant et se refuse à « exploiter d’autres personnes » : « J’essaie de m’affranchir du travail, parce que c’est une violence. »

S’il reconnaît qu’il y a « autant d’anarchismes que d’anarchistes », Lorenzo revendique de défendre celui qui a le plus de sens à ses yeux : l’anarcho-communisme ou communisme libertaire, dans la lignée de l’intellectuel italien Errico Malatesta.

Pour « L’école du chat noir », il s’est associé à deux comédiens, Nicole Mersey Ortega et Jonathan Peronny. La fabrication d’un épisode leur prend en moyenne trois cents heures, que Lorenzo s’efforce de trouver à côté de son groupe, de l’atelier de composition musicale qu’il anime avec des enfants et de ses engagements syndicaux. Le trentenaire commence par lire ou relire des bouquins pour « être sûr de ne pas trop dire de bêtises », « synthétiser des savoirs peu accessibles » et les vulgariser à travers ses personnages. « On n’a pas forcément le temps ou l’énergie de se plonger dans des livres théoriques. Moi, j’aime bien faire ça. » S’il reconnaît qu’il y a "autant d’anarchismes que d’anarchistes", Lorenzo revendique de défendre celui qui a le plus de sens à ses yeux : l’anarcho-communisme ou communisme libertaire, dans la lignée de l’intellectuel italien Errico Malatesta.

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Après avoir refermé ses livres, il couche son scénario sur papier, en y mettant toujours la juste dose d’humour. Le document évolue au fil des relectures d’amis, de spécialistes ou de néophytes, et surtout des deux comédiens. Il cale ensuite l’animation sur leur voix enregistrée, et non l’inverse ; un « aller-retour créatif » entre le film et eux. Pour créer les deux personnages de la série et les décors, Lorenzo a recours à sa technique favorite : le stop motion en papier découpé, peint à l’acrylique.

La réalisation est la partie la plus longue ; il peut passer des jours et des nuits, en solitaire, à créer les décors, les multiples expressions faciales de ses deux personnages. « J’ai un grand plaisir à faire ça. Je travaille libéré des contraintes marchandes, donc je ne le fais que si c’est beau, si ça a un sens. Je respecte tellement cette façon de penser que je ne compte pas les heures. » L’étape finale, qu’il essaie de repousser au maximum, est celle du montage et des retouches sur Final Cut et Photoshop. Artiste polyvalent, Lorenzo met son savoir-faire au service d’une pensée en laquelle il croit viscéralement : « J’ai eu envie, à ma petite échelle, avec ce que je sais faire de mieux, de promouvoir les idées antiautoritaires, surtout la liberté. »

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Parce qu’il veut toucher le plus grand nombre en tissant une histoire universelle, Lorenzo évite de faire de ses vidéos des contenus trop ostensiblement militants. « Il y a des petits clins d’œil, des références aux sempiternels symboles anarchistes, le chat, le rouge et le noir, le drapeau noir. J’essaie de faire en sorte que ça reste des petites références, car ce n’est pas un dogme. » Alors, il ruse pour insérer des références anarchistes par touches légères. Jusque dans les musiques, qu’il compose lui-même et interprète avec deux musiciens : il reprend les airs de La Ravachole et de La Varsovienne, joue sur les acronymes avec All Cats Are Beautiful. Le décor de l’école, une cabane dans les arbres – rebaptisée « acabane » – est inspiré la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, que Lorenzo a fréquentée.

Le personnage principal, un chat noir femelle, se réfère à l’anarchisme espagnol – l’animal est le symbole de la CNT. Nicole, chilienne, qui prête sa voix à la chatte, exagère son accent pour camper le personnage, ce qui ne plaît visiblement pas à tous les internautes. « C’est un sujet délicat. La question revient, parfois sous forme de relents racistes. » Alors, comme pour troller élégamment, Lorenzo a posté sur son SoundCloud, début janvier, une chanson intitulée "Mon accent vous irrite ?"

L’autre personnage de la série est un canard col-vert, un pull également vert enroulé autour du cou, qui déroule toutes ses réserves à la pensée anarchiste, ce qui permet à la chatte de lui répondre, point par point, avec pédagogie. Pas de référence au folklore anarchiste cette fois-ci. Le personnage, qui incarne alternativement un bourgeois, un député ou encore un curé, est censé représenter la « pensée dominante », mais aussi ceux qu’elle influence : « On est tous un peu canards. » Jonathan, le comédien qui l’interprète, n’est d’ailleurs pas, contrairement à Nicole, un pur anar. Ce qui colle plutôt bien à son personnage : « Il pose les bonnes questions de quelqu’un qui n’est pas initié. »

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L’équipe de « L’école du chat noir », qui refuse subventions et pub, a lancé une cagnotte en ligne sur la plateforme Tipeee : « J’ai vraiment envie de montrer qu’on peut bosser sans patron, sans prêteur, sans profit, sans être dans une logique de marchandise. » Pour pousser la cohérence jusqu’au bout, Lorenzo a placé toutes les vidéos et musiques sous licence Creative Commons : « C’était une évidence. Tout le monde peut l’utiliser à des fins non commerciales. C’est gratuit à condition de respecter les règles. Il n’y a jamais d’œuvres individuelles, tout est collectif. On est tout le temps inspiré par ce qu’on a vu. » L’objectif restant de diffuser l’anarchisme à l’échelle la plus large possible, les principaux réseaux sociaux, Facebook et Twitter notamment, sont utilisés. « On essaie d’être sur les plateformes les plus populaires, même si ce ne sont pas forcément les plus éthiques. »

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Et la stratégie semble porter ses fruits : après deux épisodes et une vidéo « archive » qui dévoile les coulisses de la série d’animation, la chaîne YouTube compte près de 10 000 abonnés. Le deuxième épisode a quasiment rassemblé 50 000 vues. Lorenzo n’est qu’à moitié surpris de ce succès : « Pour une pensée radicale, je m’attendais à un peu plus de réticence. Mais en même temps, ça confirme ce que je me disais : beaucoup de personnes sont anarchistes sans le savoir. On a des gens de 40 ans qui nous disent : j’ai l’impression d’avoir été anarchiste toute ma vie. Ça fait vraiment plaisir. » Le prochain épisode portera sur l’athéisme. Avec un retour historique mais aussi des exemples pratiques pour se le réapproprier. « Dans le premier épisode, le chat dit : je ne suis pas vraiment professeur, aujourd’hui c’est moi qui parle et demain ce sera toi. On est là pour fournir des outils d’autodéfense intellectuelle. »

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