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Un entretien avec le Français qui a visité tous les pays du monde

André Brugiroux n’est pas du genre à écumer les auberges de jeunesse débordant de tout ce que l’Occident compte d’explorateurs autoproclamés.
16 novembre 2017, 9:34am
André Brugiroux en Alaska, en 1969. Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation.

Cet article a été rédigé en collaboration avec JOON.

Si vous pensez être un backpacker de l’extrême parce que vous avez « fait » la Colombie et l’Inde, la vie d’André Brugiroux risque de mettre un sale coup à votre ego. Aujourd’hui âgé de 80 ans, ce Français originaire de Villeneuve-Saint-Georges a voyagé dans tous les pays et les territoires du monde. Et autant vous dire qu’il n’était pas du genre à passer de resorts de luxe en auberges de jeunesse débordant de tout ce que l’Occident compte d’explorateurs autoproclamés.

Et pour cause, André Brugiroux voyageait systématiquement seul, presque sans argent, et ne dormait jamais à l’hôtel. Le tout à une époque où le tourisme était littéralement insignifiant en comparaison des 1, 235 milliards de touristes qui ont sillonné le monde en 2016, selon les chiffres de l’Organisation Mondiale du Tourisme. Et autant vous dire que ses anecdotes sont autrement plus intéressantes que cette histoire de chambre mal attribuée avec laquelle vous tenez Instagram en haleine depuis trois jours. Pour cette raison, on a tenu à discuter avec lui de ses nombreuses aventures et de ses (toutes aussi nombreuses) galères.

VICE : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans votre tour du monde ?
André Brugiroux : Je pense que cette envie faisait partie de moi, et comme le disait le général De Gaulle : « Il faut exorciser le mal ». Donc c’est ce que j’ai fait – j’ai obéi à un destin. Je ne l’ai pas compris tout de suite : quand j’ai quitté la France en 1955 avec dix balles en poche, je ne pensais pas que je ferais tout ça. Pourtant, je ne suis rentré que 18 ans plus tard. À l’origine, je partais simplement pour apprendre l’anglais car, avec ma chance habituelle, j’étais à l’école hôtelière de Paris l’année où elle a lancé les stages à l’étranger, et on m’a proposé de partir en Écosse. Après ça, je me suis dit pourquoi pas apprendre l’allemand, l’espagnol ou l’italien –à chaque fois, je me parachutais plus ou moins à l'aveugle.

Ce n’est qu’en 1970 que j’ai compris pourquoi je faisais tout ça. Je suis né juste avant la guerre [en 1937, ndlr] et je crois qu’au fond, je voulais rencontrer les hommes du monde entier pour comprendre s’ils feraient la paix un jour. C’est la quête qui m’a poussé à vivre sur la route. Et d’ailleurs, j’ai trouvé la réponse : la paix est possible, elle est même inévitable. Et sans vouloir faire du Macron, je dirais même qu’elle est en marche. C’est pour ça que ce que j’ai fait, ce n’est pas un tour du monde, c’est un tour des Hommes. Je voulais comprendre leurs points communs et leurs différences. Je ne cherche ni le kilométrage ni l’aventure parce qu’en fait, je ne suis pas un vrai voyageur, je suis un étudiant. Mais j’ai un défaut : j’aime aller voir sur place.

Une carte retraçant les nombreux voyages d'André

Dans quelles conditions est-ce que vous voyagiez ? Comment finance-t-on un truc pareil ?
Aujourd’hui, ça ne veut plus dire grand-chose de faire le tour du monde. N’importe quel niaiseux peut le faire et on sait déjà à quoi s'attendre. En 1955, il n'y avait pas de Guide du routard ou de Lonely Planet. Tout était plus compliqué : il fallait un visa pour l’Espagne, un autre pour l’Allemagne et encore un autre pour la Grande-Bretagne. Mais surtout, l’Europe sortait de la guerre et on reconstruisait la France, et peu de gens partaient en voyage. Par contre, c’était plus facile de travailler dans les pays où j’allais, sachant que le chômage n’existait pas. Même sans parler la langue, je pouvais toujours trouver une place grâce à ma formation.

Après pas mal d’aventures – dont deux ans au Congo –, j’ai atterri au Canada en 1965 pour améliorer mon anglais. C’est là-bas que j’ai découvert qu’on était bien mieux payés en Amérique du Nord qu’en Europe, et que j’allais enfin pouvoir faire des économies. Après trois ans à mettre de l’argent de côté, j’ai pu tenir les six dernières années de mon premier voyage pendant lesquelles j’ai fait 400 000 km en stop. De plus, je dormais là où je le pouvais, et je voyageais seul pour rencontrer des gens. J’ai fini par rentrer en 1973 à cause d’une dysenterie mal soignée. J’en ai profité pour faire monter mon film La Terre n’est qu’un seul pays et commencer à écrire mon premier livre, puis j’ai recommencé à voyager comme un malade. J’étais d’autant plus motivé que je voulais confirmer ce que j’avais appris de mon premier voyage : la Terre n’est qu’un seul pays.

Quelle a été votre plus grosse galère en 60 ans de voyages ?
Il y en a eu beaucoup. Par exemple, j’ai été mis sept fois en prison. Parfois quelques jours, parfois une semaine, mais sans jamais savoir quand j'allais sortir. J’ai aussi failli me faire flinguer une dizaine de fois. Au Venezuela, je me suis retrouvé avec cinq kalachnikovs dans les côtes parce que des mecs m'ont pris pour un guérillero. En Afghanistan, on m’a collé une baïonnette entre les yeux, au pied du grand Bouddha qui n’existe plus. Je ne sais même pas pourquoi. Au Congo, un troupeau de buffles m'a foncé dessus en pleine nuit.

Mais le pire, c’était peut-être en Allemagne, quand j’ai commencé mon service militaire avec les forces de l’OTAN. Un avion de chasse avait perdu son pilote et il fonçait sur l’infirmerie où je passais la visite médicale. C’était de petites cabanes de bois et coincés dedans on était fichus, rôtis comme des lapins. Mais comme le bon Dieu m’aime bien, il a trouvé le moyen de coller un poteau électrique à 50 mètres devant et l’avion s’est écrasé dessus. Y avait 200 mètres de débris en longueur, mais seul le moteur est arrivé devant l’infirmerie. Les boulons ont cassé les vitres, le kérosène a pris feu, mais personne n’a été blessé. Un miracle total. Je n’ai aucune idée de comment je me suis sorti de ça.

André en Namibie, 2011

Et votre meilleur souvenir, celui qui vous fait chialer encore aujourd’hui ?
À Bali, j’étais sur le bord d’une route à Denpasar dans la poussière et j’avais une fièvre terrible. Il passait là des taxis, des vaches sacrées, des camions et moi, je n’avais plus de force, je me vidais de toute mon énergie. Je ne savais pas où dormir alors je me suis dit que j’allais rester là, sur le bord de la route, j’étais quand même un peu désespéré. Et puis derrière moi, j’ai entendu une voix, comme un ange venu du ciel. Une femme sortie de je ne sais où qui m’a dit de venir chez elle. Sauf qu’à l’époque, sous Soeharto, c’était interdit d’héberger des étrangers, donc elle prenait un gros risque.

Sa maison était très modeste – des lattes de bambous, un sol de terre battue, etc. Au fond, il y avait des caisses de savon d’où elle a retiré trois de ses enfants et elle m’a placé là. Je me suis endormi épuisé. À cinq heures du matin, je me réveille la gorge en feu et elle, elle a trouvé le moyen de se réveiller à ce moment-là pour faire un feu avec trois pierres et me faire du thé. Avec ma chance habituelle, j’étais tombé sur une infirmière, elle m’a donc donné plein de pilules qui m’ont aidé à me rendormir. À mon réveil, tout le monde était parti sauf sa dernière fille qui devait avoir cinq ans et qui a bondi pour me faire du thé quand je me suis réveillé. C’était vraiment incroyable – je suis resté là quatre ou cinq jours, on m’a appris à faire des offrandes aux dieux hindous, on m’a emmené voir les temples en vélo, un vrai bout de paradis. Tiens, je me souviens encore de son nom, Madame Sukenashi. J’espère la revoir de l’autre côté au Paradis pour lui faire une grosse bise.

Il vous reste des choses à découvrir ?
Oui, je pourrais remplir un cahier de ce que j’aimerais encore voir. Comme le Pôle Sud où je n’ai jamais mis les pieds, même si je suis allé en Antarctique. Des petites choses comme ça, qui me chiffonnent. Mais rien de majeur.

Et au niveau humain, j’ai trouvé mes réponses. Maintenant, mon rôle est de partager. J’ai toujours la même curiosité d’esprit, même si j'ai décidé d’arrêter de voyager. J'ai juste un dernier projet qui sera difficile à concrétiser : visiter l’archipel des Chagos dans l’océan Indien. Le problème, c’est que c’est une zone militaire interdite. C'est la seule zone administrative qui manque sur ma carte, et ça me chiffonne. Il faut que trouve un skipper assez gonflé pour m’emmener dans une zone militaire interdite.

Merci André !