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Dans les tréfonds d’une célèbre prison brésilienne

Le réalisateur et photographe João Wainer nous parle de ses années passées à photographier ce qui fut autrefois la plus grande prison d'Amérique latine.

par Débora Lopes; photos João Wainer
23 Octobre 2017, 5:00am

Cet article a été initialement publié sur VICE Brésil.

Une importante triade résume la carrière du réalisateur et photographe brésilien João Wainer : la sortie de son film Pixo en 2009, le lancement de son journal télévisé TV Folha en 2011, et ses photos de l'établissement pénitentiaire désormais démoli de São Paulo, communément appelé Carandiru, qui fut autrefois la plus grande prison d'Amérique latine.

Peu de temps après que Wainer a pénétré à l'intérieur de Carandiru pour la première fois en 1998, il a été emmené à l'Amarelão, là où étaient enfermés les détenus ayant reçu des menaces de mort et ayant trop peur de sortir. L'environnement était suffocant, malsain. « Je me souviens que mes lentilles étaient floues à cause de la chaleur de cet endroit », a-t-il déclaré.

Au Brésil, Carandiru est peut-être plus connu comme étant le site du massacre du 2 octobre 1992 ayant fait 111 morts parmi les détenus ; la démolition du pénitencier, le 8 décembre 2002, a également été un événement majeur. Mais la mémoire de Wainer est remplie d'autres souvenirs, comme celui d'un défilé de mode au cours duquel les détenus transgenres ont foulé le podium et reçu une standing-ovation. « Je n'ai jamais ressenti de la peur là-bas. Jamais », a-t-il affirmé.

VICE a discuté avec Wainer du temps qu'il a passé à Carandiru.

Un prisonnier de Carandiru

VICE : Bonjour João. Vous souvenez-vous de votre arrivée à Carandiru ? Quand était-ce ?
João Wainer : Je m'en souviens, oui. J'y suis allé en 1998 avec le Folha de S. Paulo, [un quotidien brésilien]. Je suis entré avec un journaliste, et nous sommes allés voir l'Amarelão. Je ne me doutais pas le moins du monde que j'y passerai autant de temps.

Quelles ont été vos impressions le premier jour ?
C'était très effrayant, car nous avons visité l'une des parties les plus effrayantes de la prison. Quand nous sommes arrivés, il régnait une odeur épouvantable. Mes lentilles sont devenues floues à cause de la chaleur de cet endroit. Les détenus ne voyaient jamais le soleil ; ils ne sortaient jamais.

L'Amarelão était l'endroit où étaient placés les hommes ayant pris part à des bagarres sérieuses. Ceux qui se sentaient menacés demandaient à y aller. Si je ne me trompe pas, c'était au quatrième étage du cinquième Pavillon – le Pavillon 5 était le plus sûr. Il y avait aussi des détenus trans.

Des prisonniers trans dans le Pavillon 5 de Carandiru

Quand avez-vous photographié Carandiru ?
De 1998 à 2002 – jusqu'à sa démolition. Après que j'y suis allé pour la première fois, j'ai rencontré l'actrice Sophia Bisilliat et nous nous sommes associés au journaliste André Caramante et à la photographe Maureen Bisilliat. Nous avons commencé à travailler de manière plus systématique. J'y retournais deux à trois fois par semaine.

C'est ce que j'allais vous demander. Avez-vous eu l'idée de votre livre Aqui Dentro [« Ici à l'intérieur »] (2002) lors de vos premières visites ?
Ça n'a pas tout à fait commencé comme ça. Sophia travaillait sur un projet intitulé « Imprisoned Talents », dans lequel elle donnait des cours d'art aux détenus. De ce projet est né 509-E [un groupe de rap] – et plein d'autres trucs cool. Mais c'était juste Sophia et moi, à l'époque. Deux ans plus tard, André et Maureen se sont joints à nous ; ils avaient déjà le livre en tête.

Dexter et Afro-X, dans la cellule où est né le groupe de rap 509-E

J'ai lu que vous vous promeniez dans la prison sans surveillance.
Je travaillais à Folha à quatre heures du matin. Je me rendais à Carandiru vers huit heures et je repartais à quinze heures. Je mangeais rapidement entre les deux et je restais au travail jusqu'à minuit. Je faisais cela environ trois fois par semaine. Sophia était énormément respectée là-bas, ce qui nous a ouvert beaucoup de portes. Nous avons pu obtenir des accréditations, ce qui nous a permis d'aller droit au but. Nous n'avions pas besoin de surveillance. Nous avions beaucoup de liberté.

Quel genre de relations aviez-vous avec les détenus ? Se sont-ils montré hostiles ?
Non. Mes relations avec eux ont toujours été bonnes. Selon moi, la clé pour survivre dans ce milieu est de ne faire aucun jugement. Nous n'étions ni des policiers, ni des avocats, ni des procureurs, ni quoi que ce soit de ce genre. Je n'étais pas là pour juger, mais pour essayer de comprendre cet endroit, la souffrance des gens, pour voir ce qui s'y passait. Si vous n'arrêtez pas de penser à ce que chaque personne a fait pour être là, vous ne pouvez pas avoir une conversation décente.

Vous êtes foutu si vous faites ça.
En effet. Je me suis toujours efforcé de ne pas juger les gens. Autrement, je serais devenu juge, ou un truc comme ça.

Un match de foot à Carandiru

Avez-vous vécu une journée particulièrement éprouvante et effrayante ?
Un jour, nous avons assisté au début d'une émeute. Ils avaient organisé une fête et voulaient distribuer des paniers de nourriture, mais la direction a refusé. Les prisonniers ont commencé à se rebeller. Mais, finalement, les choses se sont calmées.

Si quelque chose était arrivé, pensez-vous que vous auriez été protégés ou non ?
Nous aurions bénéficié d'une protection totale, car tout ce que nous faisions était arrangé au préalable avec les prisonniers et le management. Donc, je n'ai jamais eu peur. Jamais.

Le Pavillon 5

Qu'entendez-vous par « management » ?
Le personnel. Nous avions un accord avec les membres du personnel et les dirigeants de la prison. Je me sentais en sécurité là-bas. Tout filait droit. Ça ne plaisantait pas. J'ai beaucoup appris là-bas. Nous avons travaillé avec la population trans et avons même organisé un défilé de mode, ce qui était incroyable.

La démolition de Carandiru

Les images des cellules de la prison sont plutôt choquantes. Trop d'hommes, de vêtements, de sacs en plastique ; trop peu de lits ou d'espace.
Ce sont des cellules transitoires. Personne ne restait là-bas trop longtemps. Quand un détenu était transféré dans une cellule normale, il recevait un petit matelas. Mais la cellule transitoire était vraiment sale. C'était effrayant, mais pas autant que les postes de police auxquels je suis allé à plusieurs reprises. J'ai un jour travaillé sur la surpopulation dans l'État d'Espírito Santo – il s'agit de la prison la plus choquante que j'ai jamais vue. Elle n'était en rien comparable à Carandiru.

L'une des cellules transitoires de Carandiru

Je parlais d'une photo spécifique, sur laquelle on voit une télévision et une bouteille de soda en guise d'antenne.
C'était définitivement une cellule transitoire.

L'infirmerie de Carandiru

Vous avez mentionné l'odeur. Y a-t-il une odeur qui vous rappelle Carandiru ?
Oui. Il y avait trop d'hommes réunis dans un même endroit. Étonnamment, Carandiru était très propre. Ils ont toujours fait l'éloge de leur propreté. Mais imaginez un peu 8 000 hommes vivant ensemble.

Vous souvenez-vous du matériel que vous utilisiez à ce moment-là ?
Un Nikon F4 et un Fuji 800 ASA.

Le « bureau de poste » de Carandiru

Une photo montre un mec qui tape sur une machine à écrire. Qui était-ce ?
C'était grosso modo le facteur. Il récupérait les lettres et les livrait aux détenus.

Était-il lui-même un détenu ?
En effet.

Les détenus trans ont-ils été placés dans des cellules séparées ? Comment était votre relation avec eux ?
Ils étaient considérés comme la lie de la terre. Personne ne se souciait vraiment d'eux. La première fois qu'ils ont eu une standing-ovation, c'est quand nous avons organisé un défilé de mode. Les prisonniers se sont levés pour applaudir.

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