Pour Autisti, l'avenir du rock est dans la décroissance

Le suisse touche-à-tout Louis Jucker nous a parlé de sa démarche salvatrice, de ses 148 projets et de sa scène locale ultra-détendue.

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06 Juin 2017, 10:04am

Vous pensez que mener un groupe de front est une tâche difficile ? Vous avez complètement raison. Avoir un groupe, c'est dur. Composer de la musique pas trop nulle, ne pas s'écharper avec les autres musiciens et coucher le contenu de vos tripes sur bande, c'est un défi, un vrai. Eh bien Louis Jucker en a des tas, de groupes. Et ils sont tous excellents. Ce soir de mai orageux, on a rencontré le musicien de La Chaux-de-Fonds à l'institut culturel suisse de Paris à l'occasion du concert d'une de ses multiples entités musicales, Gravels, fascinant duo folk noise monté avec son voisin, Charlie Bernath.

Mais si on est venu titiller l'ancien bassiste de The Ocean/chanteur de Coilguns/complice de Red Fang chez Red Kunz, c'est plus spécifiquement pour lui parler d'Autisti, excellent projet monté avec les talentueux Emilie Zoé et Steven Doutaz. Ces trois citoyens helvétiques sont coupables de la sortie d'un des meilleurs albums de rock lo-fi nineties qui n'est pas sorti à l'époque du rock lo-fi nineties, mais en avril 2017. Avec ce disque, le trio s'est construit des cabanes en bois et des forteresses d'oreillers, comme un retour en enfance, mais pas avec des branches ni des édredons : avec des instruments étranges, des couches de son successives et de bonnes grosses couches de saturation.

Naturellement, l'interview qui suit aborde Autisti, mais aussi Altro Mondo, cette box de cinq vinyles complètement DIY constituée des cinq projets différents qui l'ont occupé ces cinq dernières années – et dans laquelle s'inscrit Autisti. Mais on a également eu le temps de deviser sur le metal, la clochardification, le concept de lo-fi, James et la Pêche Géante, la décroissance et bien sûr la Suisse, ce merveilleux « pays de ploucs ».


Noisey : J'ai appris que le mot « autisti » était le pluriel d'« autista » en italien, qui veut aussi bien dire chauffeur qu'autiste. Du coup, vous penchez plutôt pour lequel des deux ?
Louis Jucker : Tiens, je ne savais pas que ça voulait dire « autiste » également... Mais je connaissais le côté « chauffeur », et je savais bien qu'on entend également « autiste ». Je trouve ça joli que les deux cohabitent l'un avec l'autre, surtout quand il s'agit de faire de la musique instinctive et hypersensible, avec des gens instinctifs et hypersensibles. Et faire ça très très fort, avec de gros amplis de guitare. Puis mettre tout ça dans un bus et puis partir, quoi.

Qu'est-ce qui a bien pu vous réunir tous les trois, Emilie, Steven et toi ?
Ça fait longtemps que je connais Steven, il est de La Chaux-de-Fonds, ma ville natale. Il y a une super scène rock là-bas qui n'est pas très connue, c'est un sacré vivier de gens hyper créatifs ! Il avait un groupe qui s'appelait Wellington Irish Black Warrior, super groupe de noise. Il a appris à jouer de la batterie parce qu'un jour deux potes à lui l'ont arrêté dans les couloirs du lycée pour lui demander : « Tu connais pas un batteur ? », il a répondu qu'il pouvait s'en occuper alors qu'il avait jamais touché l'instrument. Il en a acheté une et c'est devenu un excellent batteur autodidacte. Emilie, je l'ai rencontrée à Lausanne à travers les concerts et de fil en aiguille j'ai produit son premier LP, on traîne ensemble, on s'entend bien, et puis elle a un super son de guitare, une super voix, des super chansons. Alors c'était vraiment logique pour moi de jouer avec ces deux personnes.

Vous êtes vite tombés d'accord sur la façon de procéder ?
J'avais déjà écrit les chansons, tout en sachant que ça se concrétiserait avec eux. J'avais commencé à écrire des titres qui iraient dans cette direction et je ne voulais pas les intégrer à mon répertoire habituel, en solo, qui est davantage folk. À un moment j'ai commencé à écrire des riffs plus... [Il tape deux fois son poing fermé sur la table du café]. Un peu grunge, nineties, je sais pas trop comment on dit... Enfin voilà ce que ça donne à force d'écouter Guided By Voices en boucle, quoi. Toujours est-il que j'avais envie de jouer en groupe avec ces personnes-là. Tous les projets de l'Altro Mondo c'est des projets nés un peu sur ces bases : j'ai été au contact de gens, alors j'ai imaginé la musique. Ou bien l'inverse : j'ai d'abord imaginé la musique et j'ai réfléchi avec qui la jouer. Au bout du compte, ça a fait une multitude de projets, puis au lieu de sortir un disque en solo j'en ai fait plusieurs avec tout plein de gens. J'étais davantage dans une logique de collaboration, plus que de « monter un groupe ».

Qu'est-ce qui t'a le plus inspiré ? Vos aprems luge tuning, ou les groupes auxquels on vous compare souvent comme Dinosaur Jr, Sebadoh, etc. ?
C'est venu d'un nouvel espoir dans ma vie personnelle. J'ai commencé à être plus à l'aise, à avoir envie et besoin de croire en d'autres choses. Une musique davantage tournée vers l'espérance et la naïveté m'est venue tout naturellement : ces sons me donnent envie de sauter dans mon lit en tapant des coussins, comme quand j'étais gamin et que le simple fait d'écouter un morceau de rock me pétait la tête. Je voulais me reconnecter à ces choses-là. C'est pour ça qu'on a pu qualifier mon projet de « rétro », « vintage » ou encore « revival nineties ». Pour moi c'est simplement ce que j'écoutais quand j'ai commencé à écouter de la musique avec des guitares : une musique mélodique, forte, sensible, mais en même temps bordélique... C'est ce que j'étais à ce moment et j'ai trouvé les personnes parfaites pour faire ça.

Justement, les groupes des nineties parlent souvent des tourments de la jeunesse occidentale, ils sont en général pas mal versés dans l'émotion, la mélancolie... De quoi ça cause, Autisti ?
Eh bien notre titre « Peaches For Planes » est assez inspiré de James et la pêche géante, par exemple. Il faut imaginer une sorte de voyage, une aventure avec une petite bande avec laquelle on construit des cabanes, on s'invente des scénarios. C'est une redécouverte de l'existence très enthousiaste. Pourtant ce que tu fais ce n'est qu'assembler des caisses à savon, ce sont de petits projets douteux, foireux, pas de grandes entreprises à la Christophe Colomb... Je ne sais pas trop en quoi croient les gens aujourd'hui mais moi, mes espoirs, je les place dans la tribu, dans la confiance qu'on fait à certaines personnes : comment faire pour se construire un petit univers à nous dans lequel on se sent suffisamment à l'aise. Comme la petite couchette douillette du camionneur qui conduit son méga quarante tonnes sans cesse sur les routes du monde ultra globalisé : il a tout de même son petit monde à lui. Je crois en ces trucs-là.

Voilà pourquoi on construit des luges dans nos clips : on se retrouve un peu comme de petits animaux, des insectes insignifiants, et puis on se cache quelque part, d'où on pourrait s'envoler vers nos rêves. Bon, évidemment en cours de disque ça se pète un peu la gueule et puis tout ça crée aussi un effet pervers : il y a forcément un moment où tu es paumé et où tu ne sais pas trop ce que tu fais de ta vie. On finit d'ailleurs le disque sur un morceau qui s'appelle « Down To The Minimum », un texte pour se regarder dans le miroir, avec une mélodie complètement débile qui demande, en gros : « Qu'est-ce qui fait que je me clochardise de plus en plus ? Que tous mes potes suivent ce même chemin ? Qu'est-ce qui nous pousse à rêver de décroissance, de pauvreté et de se réduire tout confort possible ? »

C'est un discours plutôt élaboré pour des grands enfants qui construisent des caisses à savon...
C'est pas non plus un disque à message, d'autres titres parlent tout bonnement de sentiments... mais voilà les questions que j'avais en tête. Tiens, il y quelque chose que je partage à fond avec Emilie : les chansons, c'est sacro-saint. Les paroles sont indissociables de la musique, sinon ce n'est rien. Et autour de ces convictions, on a créé notre tribu d'hypersensibles qui confine à l'autisme.

Louis, j'ai lu qu'on te définissait comme un « musicien lo-fi bricoleur ». Qu'est-ce que ça signifie ? Et à partir de quand est-ce qu'on a le droit de dire « lo-fi » ?
Pour moi, c'est à partir du moment où tu ne cherches pas à créer de nouvelles technologies. Je prends un ampli, je fais du bruit, voilà. Mais ça a également à voir avec cette idée de ne pas trop progresser, d'être dans la décroissance, de réutiliser. Ce n'est absolument pas par volonté que ça sonne « mal », au contraire j'ai passé beaucoup de temps dessus, mais avec les outils du bord. Et puis la bricole, c'est le système D : pour trouver l'instrument parfait, au lieu d'attendre que quelqu'un le crée ou que je puisse le trouver, l'acheter, le commander, je vais essayer de le fabriquer moi-même. Ça a pour conséquence qu'il va être assez foireux mais ça veut aussi dire qu'il ira forcément là où je veux.

Qu'est-ce que tu fabriques ?
Des dispositifs, des assemblages, certains instruments de A à Z également. Des guitares, des claviers, des valises qui abritent différentes fonctions : amplificateur, synthétiseur, guitare... Pour Autisti on a construit des haut-parleurs qui reçoivent plusieurs sources, qui permettent d'être un peu auto-suffisants au besoin, s'il n'y a pas de sono. En général quand je joue sur scène, depuis mon ampli de guitare sort aussi la voix. Ca favorise le feedback, mais également le flou général.

Quels effets cherches-tu à procurer ?
Ce que j'aime en concert, que ce soit dans un bar ou une grande salle pleine, c'est créer de l'intimité. Chercher à comprendre comment les gens reçoivent la musique, tout en étant le plus proche d'eux possible.

Tu as joué beaucoup de basse, notamment dans le fameux groupe de post-metal The Ocean. Là, stupeur, je constate qu'il n'y en a pas dans Autisti. Ne me dis pas qu'ils ont réussi à te dégoûter de l'instrument ?
Pas de basse, ça permet plus de guitare, c'est simplement par là que ça a commencé. J'ai joué de la basse avant parce qu'on me proposait du boulot, mais en fait j'en ai rien à foutre. J'ai commencé par le violoncelle, puis j'ai fait de la guitare, puis après tout à coup de la basse... J'ai atterri dans The Ocean par hasard parce qu'il y avait une place disponible, puis au bout d'un moment j'ai eu envie de faire de la musique qui me toucherait plus. Ce n'est pas pas qu'on ne participait pas à la composition, j'écrivais mes propres lignes de basse, mais j'avais le désir d'une autre expérience collective. C'était pas complètement le but, c'était surtout une musique, chais pas quoi, post-hardcore mélodique, au bout d'un moment c'est bon... On a fait un peu le tour du monde, on est allés voir partout comment ça se passait... puis je n'ai pas eu envie de le refaire vu que je l'avais déjà fait. Si tu veux passer du temps sur la route, faut croire à fond à ce que tu es en train de faire, sinon tu ne sais vraiment pas ce que tu fous de ta vie. Mais ça s'est bien passé, je m'entends toujours bien avec lui [Robin Staps, seul membre fondateur de The Ocean] - ça change rien au fait que c'est une tête de mule.

Après The Ocean, il y a eu Red Kunz avec deux membres de Red Fang en 2014, ça fait également quelques temps que Coilguns n'a rien sorti depuis le split avec Abraham en 2013...
Oh, tu parles ! On a enregistré un nouveau disque avec Coilguns, c'est juste qu'il n'est pas encore sorti. On l'a produit nous-mêmes de A à Z, on le sortira bientôt. C'est clairement prévu.

Bonne nouvelle ! Tu aimes toujours le metal alors ?
Ah non, le metal je n'ai jamais aimé ça. En revanche, faire de la musique très fort en tapant sur des gens, effectivement je trouve ça chouette, oui.

Si je te demande ça, c'est parce qu'Autisti, ainsi que le reste des projets de l'Altro Mondo, sont beaucoup plus « intimes » que Coilguns ou The Ocean...
Ce sont simplement des activités différentes. Si je suis tout seul chez moi, je prends une guitare et j'écris une chanson. Après, je la joue devant des gens, puis après ils me proposent d'aller faire des concerts et ça devient une activité. Si je traîne dans un local avec des potes qui font de la batterie et de la guitare et qu'ils jouent très fort, eh ben il va falloir que je hurle par-dessus pour qu'on m'entende, puis des gens nous proposent des concerts et ça devient une nouvelle activité. Y'a pas vraiment de processus. Parfois ça arrive quand on tourne avec Coilguns que j'assure la première partie tout seul, comme un petit clochard en bord de scène, puis viennent les groupes locaux, puis enfin Coilguns. On a fait ça à la Miroiterie, c'était un super concert. Les gens aiment bien la différence, mais moi je suis toujours la même personne.

On le voit bien à travers les projets différents qui composent L'Altro Mondo, d'ailleurs tu peux nous en dire un peu plus là-dessus ?
J'ai lu une ou deux fois qu'on prenait L'Altro Mondo pour un « concept album », ça me fait penser à l'autre tête de mule. Or je préférerais qu'on appelle ça un carnet de vacances, un journal... Qu'est-ce que j'ai fait ces cinq dernières années ? J'ai enregistré toute cette musique avec ces gens. Au fur et à mesure, j'ai eu une masse suffisante qui a fini par ressembler à un corpus de composition qui fait que je n'avais pas d'autre choix que de le sortir comme ça : cinq LP, quarante chansons, 135 minutes de musique. Je ne me suis pas réveillé un beau matin de 2012 en me disant que j'allais faire ça les cinq prochaines années de ma vie avec des gens que je ne connaissais pas encore. Quand j'enregistrais L'Autisti en 2015 – en 5 jours - j'étais en même temps sur le disque de Gravels, puis de Peppone, et là j'ai réalisé que j'avais gentiment trois ou quatre albums en main. Toutes les sorties que je fais avec mon label Hummus Records, c'est du vinyle et du fait main. On a un atelier à la Chaux-de-Fonds, on fait tout nous-mêmes à la main, on imprime, on coupe, on plie, on colle... ça m'intéresse presque autant que de faire la musique. Pour le coup, c'était un petit défi d'édition, parce qu'on arrive avec des objets complètement hors-format, hors de prix, impossibles à envoyer par la poste... Mais faut pas se poser ces questions au moment où tu le fais, sinon tu ne réalises que des projets auxquels les gens s'attendent.

Gravels, Peppone, Navette... Chacune de ces entités de l'Altro Mondo a-t-elle pour but d'être développée par la suite ?
Non, pas toutes. Parmi les gens qui ont participé à ce disque, certains sont décédés, il y en a d'autres que je ne revois plus... Concernant Gravels, ça fait un moment que je travaille avec Charlie [ Bernath], c'est mon voisin accessoirement, donc c'est pratique. On a fait la musique d'une pièce de théâtre il y a deux ans ensemble et ça nous a donné envie de continuer à créer la musique de cette manière : avec pas mal d'installation. En l'occurrence, ce type de projet se tourne surtout vers des centres culturels, des théâtres, des endroits où il est possible d'avoir du temps pour s'installer.

Y'a-t-il une place pour un avenir avec Autisti après ça ? Un nouveau disque ? De nouvelles tournées ?
Je ne réfléchis pas comme ça. Je me demande plutôt si ça a du sens de le faire. Si ça devient un groupe qu'on soutient, ça se fera - comme tout ce que j'ai fait - par suite d'opportunités, puis de réponse à des opportunités. Pour l'instant il y a de l'intérêt autour du groupe, donc au moins ça nous laisse le choix. Si on a envie, on fera. Mais mes activités ne sont pas « juste » de tourner, je ne peux pas être disponible que pour ça : en ce moment j'ai la chance de travailler pour des installations, des expositions, de la musique pour du théâtre, des performances, des projets collaboratifs, tous ces trucs-là, donc je n'ai pas besoin d'avoir un agenda de tournée hyper frénétique pour être intermittent du spectacle. Je ne veux pas forcer le truc. Si le groupe se développe autour de l'intérêt suscité, c'est cool. Voilà.

En début d'interview tu disais qu'il y avait plein de groupes super à la Chaux-de-Fonds, c'est vrai ?
La Chaux-de-Fonds c'est une ville un peu paumée, basée sur l'industrie de la montre. Aujourd'hui, ce n'est plus que de l'industrie de luxe, c'est une ville assez désertique, un peu Détroit, y'a eu un moment où c'était glorieux mais maintenant c'est plutôt des frontaliers qui vivent dans le département du Doubs qui viennent fabriquer des montres dans les usines et des gens formés pour devenir bijoutiers et qui finissent derrière un petit établi à assembler des cadrans. C'est des gens qui ont aussi du temps et des conditions de vie agréables pour faire la musique qui leur plaît, organiser des concerts partout, y'a de la liberté et du temps. Donc y'a une petite scène, mais elle est complètement autarcique. Hummus Records, le label qu'on a créé avec Jona de Coilguns, nous a permis de réunir un peu ces énergies qu'il y a dans la région...

Je sais pas pourquoi il existe une tradition de groupes avec des guitares assez cossues et des gros beats de batterie, en Suisse et plus spécifiquement dans tout l'arc jurassien. La Suisse c'est débile, on a des moyens de production qui sont complètement hallucinants : déjà on a de la place, on peut faire du bruit grâce à nos petites villes où on peut trouver facilement des endroits où jouer ; on a des institutions qui soutiennent la musique ; on a des locaux qui sont mis à dispo par les villes ; des clubs ultra-équipés... Bon ça ne veut pas dire que ça produit forcément de la bonne musique, mais ça joue. Et ça se base beaucoup sur l'entraide... En Suisse, on n'a pas de magazine, pas de presse, pas de label important pour les musiques qu'on joue. C'est plutôt un grand village de schtoumpfs où tout le monde se donne des coups de main. Ca favorise l'originalité de la musique, les gens font des projets parce qu'ils ont vraiment envie de les faire, et pas parce qu'ils vont être programmés en première partie de machin, parce que s'ils font cette musique-là. C'est éloigné de tout business musical... En même temps, c'est un peu « plouquisant », mais s'ils ont les idées ça leur permet la liberté, la confiance en eux.

Beau pays...
Ben ouais. Faut venir nous voir un de ces quatre.


Théo Chapuis est sur Twitter.