Société

Les night shops sont les autres grand oubliés de la vie nocturne belge

La vie nocturne ne se limite pas aux bars, aux restaurants et aux boîtes. On a parlé à trois propriétaires de night shops.
Victor De Smet
Brussels, BE
4.2.21
Nightshop Belgique Covid
Toutes les photos sont de l'auteur

Les night shops, solides comme le roc. Ils sont là pour nous dès que les supermarchés ferment et que la nuit commence à tomber. Combien de samoussas faits maison et de litres de Cara Pils avons-nous déjà ingurgités grâce à eux ? Aucun doute possible : l’utilité des night shops est ultra sous-estimée dans le monde de la vie nocturne belge

Les propriétaires de night shops ont un travail difficile. En plus d’être vulnérables aux braquages et autres violences de la part des client·es, (sans parler du racisme auquel iels font face au quotidien), il y a aussi les horaires tardifs à gérer. Diriger un magasin de nuit est un métier exigeant, tant mentalement que physiquement, et les propriétaires ne peuvent s'attendre à aucune forme de reconnaissance ou de compréhension de la part des politiques belges. À Anvers, on a même été jusqu'à leur demander de payer une taxe à cause de « la mauvaise image » que ces magasins donnent à la ville. 

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On s’y attendait, les intérêts des propriétaires de nights shops ne sont pas prioritaires au niveau de l'agenda politique en temps de pandémie. Iels n'ont aucune influence sur les décisions du gouvernement ou de porte-parole pour les représenter, comme c’est le cas dans l’Horeca. Les aides et mesures de soutien sont donc très peu prises en compte. En plus, on a considéré que les heures de fermeture tardives de ces magasins pouvaient inciter les gens à prolonger la soirée en se fournissant chez eux.

Du coup, les night shops anversois sont obligés de fermer à dix heures et ne sont plus autorisés à vendre de l'alcool à partir de huit heures. À Bruxelles, Liège ou Charleroi, ils doivent fermer à 20 heures. En septembre, il y a même eu une période où les bars étaient autorisés à rester ouverts plus longtemps que les night shops. Résultat : certains magasins auraient vu leurs bénéfices baisser de plus de 75%. Niveau prime, ils ont actuellement droit à une somme inférieure à celle octroyée au secteur de l'horeca, vu qu'ils ne sont pas obligés de fermer.

Sebastiaan Dessaux, Flor De Pauw et Janne Van Robays estiment que ce secteur traverse une crise dont l’impact est sérieusement sous-estimé. En réaction à cette situation, iels ont créé le collectif Nachtwinkelwacht pour donner un coup de pouce financier aux night shops : « Pour nous, les night shops, c’est un peu une forme de patrimoine culturel urbain, disent-iels. Ils ont beau être parfois négligés, ils sont toujours là quand on en a besoin. C’est un peu les héros invisibles du monde de la nuit. C'est pour ça qu’on veut être là pour eux comme ils ont toujours été là pour nous ». C’est une des raisons qui a poussé le trio gantois à vendre des T-shirts qu'il a lui-même conçus, au profit de onze night shops de la ville de Gand. 

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VICE a discuté avec trois propriétaires de night shops à propos des répercussions que la pandémie a sur leur business.

Riaz (Chez Madeleine, Bruxelles)

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Riaz par Victor De Smet

VICE : Salut Riaz, depuis combien de temps tu gères ce night shop ?
Riaz : Depuis 1986. Avant, j'étais propriétaire d'un autre night shop dans la rue de l'Étuve, à côté du Manneken Pis. J'ai dirigé ce magasin pendant environ 19 ans. Je l’ai entièrement rénové. Ça m'a coûté plus de 100 000 euros.

Combien de personnes travaillent dans ton magasin actuel ?
Je travaille avec mon frère.

Quel impact la pandémie et les mesures de restriction ont eu sur vos revenus ?
La situation est désastreuse. J'ai contacté le bourgmestre à plusieurs reprises, mais l’administration n'est pas à l'écoute et ne se soucie pas de nos problèmes.

Tu te sens menacé par ces mesures ?
Oui, absolument. On doit payer une taxe pour notre night shop, alors qu’on n’est même pas autorisés à être ouvert après 20 heures. Il y a un Okay dans la rue et un Lidl à 300 mètres. Eux aussi sont aussi ouverts jusqu'à 20 heures, mais ils ne doivent pas payer cette taxe.

Un soir, j'étais dans le magasin à 20h05, la porte était déjà fermée et les lumières étaient éteintes. Je faisais ma compta et je réapprovisionnais les réfrigérateurs pour le lendemain. Et là, deux voitures de police se sont arrêtées et les agents ont frappé à la porte. Je leur ai fait comprendre que c’était fermé, mais ils ne voulaient rien entendre. J’ai dit que je m’organisais pour l’ouverture du lendemain. La prochaine fois que ça arrive, si je suis encore dans le magasin après 20 heures, je risque de payer une amende de 4 600 euros. Déjà que je dois payer plus de taxes, ils jouent aussi là-dessus.

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Tu reçois une compensation financière du gouvernement ?
Rien. Pas un centime.

« Moi, je pourrais dormir dans la rue, mais je ne peux pas demander à ma femme de faire la même chose, pas vrai ? »

Qu’est-ce que cette situation implique pour toi, mentalement et physiquement ? 
Mentalement, c'est très difficile. Le stress causé par ma situation financière est inimaginable. Je ferme mon magasin, et après, je tourne en rond. Qu’est-ce que je vais faire ? Tout mon argent est parti dans ce night shop. Moi, je pourrais dormir dans la rue, mais je ne peux pas demander à ma femme de faire la même chose, pas vrai ? Avant la pandémie, les affaires marchaient bien, mais à cause de Covid, j'ai tout perdu. Qu'est-ce que je suis censé faire ? Il m’est déjà arrivé de penser au suicide. 

Pourquoi les préoccupations des propriétaires de night shops sont si peu entendues d’après toi ?
En ce qui concerne les mesures, je ne pense pas qu’on soit particulièrement visé·es. Je respecte la loi et je crois que les politiques prennent les décisions qu'iels doivent prendre. Je reconnais qu’il y a une réelle nécessité d’agir et que tout le monde doit jouer le jeu. Par contre, pour ce qui est de nos besoins, iels donnent l’impression de ne rien vouloir entendre. Les politiques ne pensent pas à nous. Ça nous aiderait beaucoup si on pouvait simplement payer moins de taxes, juste histoire de ne pas couler. 

Payer le loyer, c’est ma priorité, sinon je peux perdre ma maison et mon magasin. Mais si ma femme ou moi on tombe malade, je ne pourrai pas aller à l'hôpital. Je n'ai pas payé ma mutuelle depuis neuf mois parce que je ne peux tout simplement pas me le permettre.

T’as quand même espoir pour la suite ?
J’espère que je survivrai, mais il ne me restera pas grand-choseAvant, j'avais un chiffre d'affaires de 1 500 euros par jour, maintenant je gagne 400 à 500 euros maximum, cigarettes comprises. Et encore, on n’en tire presque aucun profit.

Hany (Bali Night Shop, Gand)

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Hany par Victor De Smet

VICE : Salut, Hany. Depuis combien de temps ta famille gère ce night shop ?
Hany :
Depuis plus de vingt ans. Si je ne me trompe pas, mes parents ont ouvert le night shop en 1999. Jusqu'à présent, iels y ont travaillé sans relâche. Je les aide de temps en temps.

Donc on peut parler d'une entreprise familiale ?
Oui, c'est le cas. Mais je n'ai pas l'intention de reprendre le magasin. J’ai un diplôme universitaire et je travaille ailleurs. Mais je continuerai à aider mes parents. 

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Le night shop c’est aussi le principal revenu de ta famille ?
Oui, mais on a vu nos revenus diminuer au cours des cinq dernières années, pour plusieurs raisons. Le nouveau plan de circulation de Gand a été un vrai coup dur pour nous. Les travaux qu’il y a eu dans la rue ne permettaient plus aux voitures de circuler, et ça a fortement impacté notre night shop. En plus de ça, de plus en plus de chaînes de supermarchés ouvrent de petites succursales dans le quartier, dont un Okay dans notre rue. Si t’as un supermarché à proximité, les gens ne viennent plus dans ton night shop. 

Et puis, bien sûr, il y a la crise actuelle. Quel est l'impact de la pandémie sur votre situation financière ?
Ces mesures nous ont gravement affecté·es. Les night shops commencent à vraiment gagner de l'argent à partir de 21 ou 22 heures. Le fait de devoir fermer obligatoirement à 22 heures a beaucoup impacté notre chiffre d'affaires. L'interdiction de la vente d'alcool à partir de 20 heures aussi. Nos ventes ont chuté de plus de 60 %.

Vous avez reçu une compensation financière de la part du gouvernement ?
Depuis le mois d’octobre, on a reçu des compensations grâce à l’Etat et au droit passerelle pour indépendant·es. Ça nous aide à tenir la tête hors de l'eau pendant un certain temps, mais on doit se contenter de beaucoup moins qu'avant.

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T’as le sentiment que les magasins de nuit sont particulièrement visés par les mesures ?
À mon avis, oui. En octobre, les bars ont été autorisés à rester ouverts jusqu'à 1 heure du matin et les night shops ont dû fermer à 22 heures. Pourtant, il y a plus de contacts quand les gens vont dans des bars. Dans un night shop, tu entres et tu sors sans contact physique. 

« Je pense qu'il manque d’associations, on devrait être mieux représenté·es. »

Comment t’expliques ça ?
L'image joue sans doute un rôle. Certain·es propriétaires ne font pas assez d'efforts pour que le magasin soit propre, ce qui ternit l'image globale des night shops. 

Une association pour les magasins de nuit pourrait-elle apporter une solution ?
Je ne pense pas que ça existe, en tout cas, on n'en est pas conscient·es. Je pense qu’il manque d’associations, on devrait être mieux représenté·es. Une voix unifiée qui fait part de nos besoins auprès des politiques serait certainement un plus.

La famille Dhillon (K&K Singh, Turnhout)

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Les frères Dhillon par Victor De Smet

VICE : Depuis quand gérez-vous ce magasin ?
Dhillon :
Depuis 18 ans.

Qu’en est-il de vos heures de travail en ce moment ?
On a 50 % d'heures d’ouverture en moins, donc malheureusement, notre temps de travail a aussi diminué de moitié.

Ça se reflète dans vos ventes ?
Absolument. On a perdu 70 à 75 % de nos bénéfices alors que nos coûts fixes, eux, doivent toujours être payés. 

Vous pensez que les magasins de nuit sont visés par ces mesures ?
Sans aucun doute. On est l'un des secteurs qui a été fermé le plus longtemps.  L'heure de fermeture précoce impacte vraiment notre night shop. Je ne comprends pas pourquoi les marchands de journaux, les magasins de jour et les stations-services sont autorisés à rester ouverts sans aucun changement, alors que les night shops ne sont autorisés à être ouverts qu'une partie de leurs heures habituelles. 

« Le gouvernement nous ignore. On est déjà allés manifester deux fois. Personne ne nous écoute. »

Qu’est-ce qui pourrait apporter une solution à cette situation ?
Nous, on est uni·es, mais le gouvernement nous ignore. On a déjà manifesté deux fois à Bruxelles à la Tour des Finances, une fois en juillet et une fois en septembre. Personne ne nous écoute.

Si vous avez des questions sur le suicide, appelez la ligne d’écoute  au numéro gratuit  0800 32 123 ou visitez le site preventionsuicide.be. Vous pouvez également chatter sur le Forum du Centre de Prévention de Suicide de façon anonyme. 

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