Musique Utile
Collage d'illustration / Maridav / Alamy Stock Photo 

C'est quoi au juste la musique « utile » ?

Et à quoi sert-elle si elle n'est pas faite pour être écoutée.
Marc-Aurèle Baly
Paris, FR
12.11.20

En ce moment, à l’heure où la question de l’utilité de la culture est posée à tort et à travers, la musique se retrouve encore une fois le bec dans l’eau. Alors que l’interdiction de sortir après 21h avait déjà constitué un coup de bambou pour un secteur qui commençait tout juste à se refaire la cerise, l’arrêt des concerts et des festivals a stoppé net les projections de chacun pour l’année prochaine – même si certains se rattrapent sur les captations sans public. Et les prévisions pour 2021 ne sont pas au beaux fixe : de nombreuses études indiquent que les lives en bonne et due forme ne pourront pas reprendre avant au moins 2022 – en attendant les résultats d’un hypothétique vaccin miracle de chez Pfizer.

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En France, en tout cas pour l’instant, un décret prolongerait bientôt l’interdiction des concerts debout jusqu’en mars 2021. Et en Belgique, le milieu de la nuit est tout simplement à l’arrêt depuis le mois de mars. Comme le disait Vincent Carry le directeur du festival lyonnais Nuits Sonores dans Trax en avril dernier, « la distanciation sociale est l’antithèse exacte de ce que nous défendons, soit rassembler les gens pour partager de la musique, des idées, du débat, des contradictions. »

Fatalement, la question de la fonction de la musique s’est (re)posée récemment chez pas mal d’acteurs du milieu. De « spectacle mort » selon la formule de Laurent Garnier à dernière roue du carrosse de la culture (selon à peu près tout le monde), beaucoup en sont venus à se demander si la musique devait continuer à être considérée comme un vulgaire produit de seconde nécessité. De la nuit vectrice d’émancipation à la musique qui donne envie de soulever le reste du monde, de lieu des dérèglements en tous genres jusqu’à réceptacle des contre-cultures en série, c’est comme si on avait oublié un temps que la musique populaire était justement l’une des disciplines le plus le cul entre les deux chaises de l’art et du divertissement pur et dur.

De prime abord, on serait tenté de dire que la musique n’est pas un instrument matériel comme un autre, que c’est de l’art, que l’art c’est vital et qu’il échappe à un utilitarisme bourgeois. Du coup, on peut se poser cette question : à quoi sert effectivement la musique, quand ce n’est pas pour la grandeur de l’âme ou l’émancipation des corps ? Passage en revue de ces rares cas de figure où la musique n’est rien d’autre qu’un simple utilitaire. Avec cette question en sus : quand un habillage sonore vient illustrer une pub pour la nouvelle Citroën Xantia de tonton René, est-ce que c’est encore de la musique ? Évidemment, c’est souvent plus compliqué que ça.

La musique pour se mettre à table (ou se démonter la gueule) 

Le secteur de la musique électronique est sans doute celui qui s’en est pris le plus dans la gueule lors de ce second confinement. Mais alors qu’on a rangé les musiques de club dans la catégorie des « sons uniquement composés dans l’optique de se démonter la gueule en réunion et de choper le premier laideron venu », comme si ça les disqualifiait d’office pour le grand prix final de l’art qui compte vraiment, on en oublierait presque que les bangers un peu débiles de Mall Grab passent très bien ailleurs qu’à 4h du matin dans une warehouse de deep banlieue qui dégouline.

Surtout, la house et la techno ne sont évidemment pas les premiers genres historiques qu’on associerait à de la bande-son pour se démonter la gueule. Entre le XVIe et le XVIIe siècle, la musique de table (appelée en allemand Tafelmusik) était la musique pour accompagner les banquets ou les réceptions princières. Remplacée au XVIIIe siècle par la plus explicite Divertimento, elle prouve par son nom, si besoin était, que la musique n’a pas attendu Nina Kraviz pour permettre à tout un chacun de se mettre la tête à l’envers ou se dorer la pilule sous le soleil en pixels d’Ibiza.

La musique pour faire ses devoirs (ou prendre sa douche) 

Le marché toujours plus lucratif de la musique live ayant fait florès dans les années 2010 suite au démantèlement de l’industrie du disque par les grands méchants d’Internet, les artistes se sont retrouvés obligés de faire tourner leur baraque en enchainant les dates de concerts et les festivals comme des dératés – quand ils ne faisaient pas rentrer leur pognon exclusivement par des synchros de pubs. Ce qui a donné un sous-genre officieux pas très glorieux au mitan de la décennie : le rock de festival.

Conçu exclusivement pour ne rien faire et ne rien ressentir en laissant passer le temps sous un soleil de plomb en attendant que monte ce premier para, cette musique correspond dans le temps au moment où Tame Impala a cessé de faire du rock psyché pour une sorte de bande-son mollassonne d’un été sans fin mais également sans moelle épinière, fait de cocktails coupés à l’eau et de petits plongeons dans l’eau tout à fait inoffensifs. Coïncidence ou non, c’est également à la même époque que sont apparues les playlists sur Youtube pour faire ses devoirs, souvent appelés sous les noms peu engageants de « Lofi hip hop radio – beats to study/relax to », mais également la naissance de sous-genres de sous-races, tels que la shower music - soit, oui, la musique pour prendre sa douche. Des sons tellement génériques qui brisent pour de bon la frontière entre art et commerce, et où on en vient à se demander si cette musique provient d’un algorithme « calme et chill » ou si elle provient du cœur et du cerveau d’une véritable personne faite de chair et de sang. Comme le dernier album de Tame Impala en somme.

La musique pour décimer des populations entières 

De la musique pour défilés militaires à des morceaux de Britney Spears passés en boucle et à des niveaux sonores indécents pour torturer des prisonniers peu prolixes à Guantanamo, en passant par le vol des Valkyries dans Apocalypse Now ou encore tout l’arsenal de la musique de guerre et les sons psychoacoustiques dans le but d’aliéner des populations entières, la musique a pu, et continue d’être une arme de propagande et de destruction redoutable.

La musique adoucit les meurtres

Encore une fois, le phénomène n’est pas nouveau. Dans son essai La haine de la musique, l’écrivain français Pascal Quignard se penche sur l’idée de la musique associée à la discipline, la guerre, la hiérarchie sociale, avec l’idée que « le fascisme est lié au haut-parleur ». Pour appuyer les liens de la commune origine de la musique entre animalité et sauvagerie, il cite l’exemple de Syrdon, héros de la mythologie ossète, qui découvre ses enfants morts et fait un instrument de musique avec leur boyaux : « Syrdon, dans le livre des Héros, découvre dans le chaudron les corps de ses enfants en train de bouillir, tend les veines qui sortent des douze cœurs de ses fils morts sur les ossements de la main droite de son fils aîné. C’est ainsi que Syrdon invente la première foendyr (instrument musical légendaire, NDLR] ».

La musique pour tuer des gens (pour de faux)

La musique de jeux vidéo est sans doute celle qui résiste le plus à la classification binaire « musique utilitaire – vraie musique », dans le sens où historiquement, si elle a bien été composée dans le but d’accompagner les tribulations de Mario et de tous les mecs qui jettent des bananes sur des Nintendo en 8-bit, elle a été composée par des artistes qui venaient du sérail classique. Jusqu’à ne plus être seulement considérée comme de l’habillage sonore, mais comme de la musique à part entière aujourd’hui – des gens très sérieux comme Fact Magazine listaient les meilleures bandes-son de jeux vidéo en 2015 par exemple.

Le truc, c’est que pour tous les Yellow Magic Orchestra du monde, correspondait la période où les synthétiseurs de type Yamaha ou Roland commençaient à être mis sur le marché. Pas un hasard si un album de Yellow Magic Orchestra s’appelle BMO (pour background music), et pas un hasard non plus si le Japon, terre de toute l’artillerie électronique musicale de l’époque, a enfanté les plus grands chef-d’œuvre en la matière de bande-son de jeux vidéo pendant les années 80. On vous le disait, on vous le redit, la B.O de Streets of Rage 2 est sans doute ce qui s’est fait de mieux en la matière depuis toutes ces années.

La musique pour faire la cuisine et suivre des cours de développement personnel

Je ne sais pas qui compose la musique des vidéos de cuisine, mais il semblerait que ses auteurs - des lamantins ou des algorithmes - aient pris la formule suivante de Stravinsky au premier degré : « Je considère la musique, par son essence, impuissante à exprimer quoi que ce soit : un sentiment, une attitude, un état psychologique, un phénomène de nature, etc. L'expression n'a jamais été la propriété immanente de la musique. » S’ils suivent une logique interne (du ukulélé pour envoyer des sous en Afrique, des boucles disco génériques pour préparer une moussaka maison, etc…), les différents habillages sonores des tutos, que ça soit pour préparer la bouffe, mater des cours de développement personnel ou faire du yoga, sonnent toujours exactement de la même manière.

Encore une fois, on se pose la question : qui se cache derrière tout ça ? Des intelligences artificielles ou simplement des musiciens fauchés qui cherchent à boucler leur fin de mois à moindre frais ? Si la question reste en suspens, on se replongera ci-dessous dans cette vidéo vintage de Joël Robuchon qui nous présente la recette de la fameuse Vichyssoise, en se disant que la musique qui l’accompagne est suffisamment ringarde pour devenir cool un jour, et être revisitée par des branleurs de l’avant-garde qui ne manqueront pas de la faire passer pour de la nouvelle vaporwave, ou une bêtise du genre.

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