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Vice Blog

SUE DE BEER CONTEMPLE DES MURS BLANCS

8.7.10

Souvenez-vous, au cours des années 1990 Nan Goldin, Richard Prince et le piercing régnaient sur le monde de l'art. Pendant ce temps Sue de Beer, new yorkaise fraîchement diplômée réalisait dans un style à la Valie Export une vidéo lo-fi, Making out with myself, où elle roulait des pelles à sa propre image dupliquée. Pour autant, Sue n'est pas une artiste chiante qui serait tombée dans l'écueil foireux de la néo-féministe revêche et goudou. Elle ressemble à Jodie Foster en hétéro, c'est tout. Non, ce qui fascine Sue ce sont les slashers, Glenn Danzig, Jacques Lacan, pourquoi les ados fusillent leur camarades de classe, le Bauhaus, et les personnalités multiples des jeunes filles en fleur. Ses installations capturent, dans une iconographie empruntée aux films d'horreur, au black metal et aux jeux vidéo des adolescents et les fêlures que ce monde inepte cause à leur petit égo fragile. Les garçons jouent de la gratte, les filles dansent avec des licornes. Ces êtres romantiques et instables sont pour Sue de Beer une métaphore sexy pour traiter plus généralement de la complexité de l'être humain, de nos désirs refoulés et de l'agonie qu'on rencontre quand on part à la recherche de sa réelle identité.

Sinon j'aime beaucoup sa sculpture où deux corps de jeunes filles dépecées sont insérés l'un dans l'autre et forment une swastika et le fait que Sue de Beer ait grandi à Salem, Nouvelle Angleterre. Si vous voulez en savoir plus, allez sur son site et lisez les monographies écrites par des critiques d'art. À part ça, Sue de Beer m'a confié avoir peur que ses réponses soient « trop ésotériques » pour les lecteurs et m'a proposé de réécrire ses réponses dans un ton plus « Vice ». Elle est mignonne, mais j'avais d'autres trucs à faire.

J'ai lu un article sur Louise Bourgeois le jour où elle est morte. Son galeriste belge a dit cette phrase assez belle « Tout se trouve dans son œuvre qui parle de nous, de nos peurs. C'est de la psychanalyse pure ». On pourrait t'attribuer la même définition qu'à cette vieille peau ?

Oui, complètement. J'ai lu dans le New York Times une citation de Louise que j'aime aussi : « On ne peut nier l'existence de la souffrance. Je n'ai ni remèdes ni excuses ». J'aime cette idée de ne pas pouvoir régler un problème mais de décrire sa trajectoire, qui se dessine comme une arche. Cette arche c'est la forme que prend la vie, tu ne peux pas la contrôler mais tu peux suivre ses grandes lignes.

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OK et sinon, quoi de neuf ?

Je suis en train de monter ma prochaine vidéo, qui s'appelle The Ghosts, c'est un projet plus conséquent que Sister, mon dernier film.

Tu peux nous en dire plus ou bien c'est confidentiel ?

Hmm pas vraiment, non. Ça parle d'un hypnotiseur qui communique avec des fantômes. Je prépare aussi une installation et j'essaie d'organiser une première qui se déroulerait dans une station de métro abandonnée à New York.

Ça m'évoque cette médium, Lisa Williams, qui tape la discute avec les morts en direct à la télé.

Je ne la connais pas. J'ai été hypnotisée plusieurs fois à Berlin et à New York dans le cadre de mes recherches. J'ai vu trois médiums différents, dont un qui ressemblait à David Lynch et utilisait des lumières et de la musique pour décupler les sensations. Je l'ai ensuite engagé pour hypnotiser un ami et j'ai filmé la scène. L'idée est d'explorer l'inconscient sans avoir recours à des procédés chimiques. J'ai aussi essayé le caisson de privation sensorielle. Dans le scénario de The Ghosts, le medium peut faire ressortir à la surface de ton corps des fantômes. J'avais déjà construit des machines à rêver pour The Quickening et je voulais continuer dans cette voie de modification de la psyché.

La machine à rêver, c'est pas un truc que Burroughs a utilisé ?

Elle a été mise au point par Brion Gysin et Ian Sommerville, ils s'en sont servis avec Burroughs. Cela permet de te faire entrer dans un état de conscience modifiée et d'avoir une intense perception visuelle psychédélique. J'ai été surprise du résultat car ça marche vraiment, tu peux même trouver les plans de fabrication sur internet.

The Quickening est une de tes œuvres les plus accomplies, d'un point de vue esthétique, le travail des couleurs et de l'espace sont magnifiques. Un de tes acteurs l'a bien résumée en disant que c'était Kenneth Anger qui rencontrait Dario Argento. Ça se passe dans la Nouvelle Angleterre puritaine de la fin du XVIIIe siècle, et une servante danse avec un loup dans la forêt au lieu de balayer, puis se fait poignarder par on ne sait qui. Pendant ce temps, Travis le narrateur nous récite un extrait de « A Rebours » de Huysmans et mate une machine à rêver. Les critiques étaient unanimes sur le fait qu'on ne comprend rien. Tu peux nous en parler ?

C'est l'histoire d'un meurtre énigmatique. Tu peux regarder le film et essayer de trouver l'identité du tueur. Je n'ai rien dit aux acteurs non plus. J'aime cette idée de ne pas comprendre ce qui se passe. Tu le regardes, tu sais qu'il y a une logique, mais tu n'as pas de réponses. Ensuite le spectateur peut partir à la dérive dans ce rêve d'images, les apprécier sans pouvoir résoudre le mystère, de la même manière que Travis qui utilise la machine à rêver. Parfois j'aime m'asseoir face à un mur blanc, et juste imaginer ce qu'il pourrait se passer. Des images se forment alors sur ce mur et je les regarde, et c'est exactement ce que fait Travis.

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The Quickening est une critique de l'aspect misogyne du puritanisme américain et me fait penser à Virginie Despentes qui dit que si une fille devient autonome et sort le soir, le risque est de se faire violer, mais après tout c'est le prix à payer si la femme veut s'émanciper.

Le concept de viol si les femmes sortent de chez elles, pourquoi pas ? Je pensais beaucoup plus à la beauté d'être poursuivie, à la violence physique et au concept de « The End ». Les trois personnages sont fascinées par la beauté de « The End ».

Comme un des personnages du livre Period de Dennis Cooper .

Oui j'ai utilisé son texte dans Black Sun, et il y a aussi une toile de Ed Ruscha que j'adore où il a juste peint les mots « The End ».

Une de tes photos (deux teens homos censés être les deux tueurs de Columbine s'embrassent déguisés en clowns) a servi à illustrer la couverture d'un livre de Dennis Cooper, My Loose Thread. Qu'est ce qui te rapproche de son univers ?

J'ai rencontré Dennis quand j'avais 19 ans, il a été une personne très importante dans ma vie. J'habitais chez lui quand je venais à LA avec mon ex-mari. Une fois, je lisais un de ses livres et j'ai réalisé que si tu fais abstraction de tous les meurtres, les bouquins de Dennis parlent en fait beaucoup d'amour.

Oui et aussi de la quête d'identité, tout comme ton art qui semble dirigé vers cette recherche de soi. À chaque nouveau projet on découvre une nouvelle facette de tes multiples obsessions, tu prends un nouveau départ mais en même temps toutes tes œuvres semblent liées entre elles.

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Tu peux voir ça comme le temps qui se télescope, tout est une question d'allers et retours dans le temps. Je m'intéresse aux mécanismes de la mémoire.

Ta dernière vidéo, Sister, est super poétique et sereine, mais on ressent aussi une sorte de malaise causé par cette relation bizarre qu'ont les sœurs entre elles : il y a toujours du sadisme, un truc incestueux mélangé avec de la compétition et de l'envie, comme chez les sœurs Hilton…

C'est marrant, parce que récemment Alissa Bennett (NDLR : qui écrit certains monologues pour les vidéos de Sue) m'interrogeait quant à la violence dans Sister, mais c'est supposé ne pas être violent du tout ! Sister est un hommage, un cadeau que j'ai créé pour ma sœur, qui a eu une année difficile. La pauvre a aussi récupéré toutes les affaires que je ne pouvais pas emporter en allant vivre à Berlin, elle s'est retrouvée avec tout un tas d'objets bizarres dans sa cave. J'ai mis en scène toutes les choses que j'aimais d'elle quand j'étais enfant. Je la vénérais, je voulais tout faire comme ma grande sœur, elle était patineuse. Elle s'est beaucoup occupée de moi petite. Le passage dans Sister, « le sol est de la lave », où la fille grimpe de chaises en chaises pour ne pas toucher le sol, est peut être un peu flippant ? C'est un jeu qui nous amusait petites.

Je voyais une forme de sadisme là dedans mais je me suis trompée.

Le sadisme viendrait plutôt de la maison où l'on vivait !

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En 1999, tu collabores avec Laura Parnes pour créer une suite encore plus violente à la vidéo Heidi de Paul Mac Carthy et Mike Kelley. Ces deux là ont réinventé le conte de la gentille Heidi qui préférait sa montagne et son grand père qui lui mettait des saucisses dans les fesses à la modernité. Vous vouliez faire une version « fille » du truc ?

Ouais, l'idée a germé autour d'une bouteille de vin. Laura avait apporté Heidi et on s'est dit « C'est un putain de film d'horreur, faisons la suite ! ». On était raides bourrées et finalement ce projet a abouti. Notre Heidi enfante une fille, Heidi II, et en bonne boulimique elle lui apprend à vomir puis pour être vraiment mince, elle retire l'estomac de sa fille pour lui insérer une télé. La scène de la naissance qui rappelle Le monstre est vivant de Larry Cohen est très marrante !

Et Mac Carthy, qu'est ce qu'il en a pensé ?

Je n'ai jamais eu de ses nouvelles !

Mac Carthy travaille sur l'abject de notre culture en étant encore plus abject, comme pour faire disparaître la fracture entre Nature et Culture, qui est justement le thème principal du conte original Heidi. Ce débat est obsolète de nos jours puisque internet et la télé réalité offrent à n'importe qui un accès non censuré à nos plus bas instincts; penses-tu que le concept de transgression est désormais vain ?

Je ne me sens pas influencée du tout par Mac Carthy, qui n'est pas très romantique. J'ai l'impression que le fil conducteur de mon art est le romantisme justement, bon, excepté Heidi II ! Je n'aimerais pas que Mac Carthy me drague, d'ailleurs si j'étais un mec gay je voudrais me taper Dennis Cooper ! Ce que je veux dire, c'est que la séduction et la beauté sont des éléments importants dans mon travail. La séduction c'est un mélange de Donald Judd et de Dario Argento. La transgression ne m'intéresse pas. « Le Désastre et la Perdition », oui, à condition d'être représentés par une merveilleuse beauté.

Dans le milieu de l'art on a cette impression qu'une fille qui provoque en mettant en scène de l'abject ou de la violence physique choque plus le public alors qu'une œuvre identique créée par un homme le fait passer pour un « agitateur » ou un « mec trop cool ».

Je me rappelle que la première exposition solo a été le plus difficile, les gens réagissaient très violemment. C'était une expo de photos assez gores, avec des effets spéciaux à la Tom Savini et d'autres trucages lo-fi. Sasha, c'est une fille qui fume paisiblement avec les intestins à l'air, Tina Gray, du film de Wes Craven Les griffes de la nuit est suspendue au plafond… Je voulais retranscrire l'horreur des films d'horreur pour teenagers, quand c'est à la fois très drôle et effrayant. Mes autres œuvres sont beaucoup moins violentes, mais j'imagine que les gens se rappellent de cette série de photos et m'ont cataloguée « trash ». C'est marrant parce qu'aujourd'hui je ne ferais pas ces photos, mais à l'époque j'avais ce besoin de créer du gore. Je ne pense pas que le fait d'être une femme a changé quoi que ce soit, si un mec avait fait cette série de photos, les gens auraient flippé de la même façon.

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C'était dans le but de choquer ?

Encore une fois, je pense à cette notion du temps qui fait des allers/retours. Ces photos montrent des personnes vivantes et mortes à la fois. C'est comme si tu voyais cet aperçu de possibilités qu'offrent leurs vies, du début jusqu'à la fin, même s'il est vrai que le rendu est trop abrupt. À présent je n'ai plus besoin d'être aussi explicite.

Black Sun est une de tes productions majeures et c'est aussi le titre d'un livre de Julia Kristeva, sur lequel tu as basé ta réflexion, dans lequel elle développe sa théorie sur la mélancolie. Tu as construit pour le show une maison étrange qui rappelle les maisons qu'on voit dans les rêves. Dedans, on voit la même fille évoluer à 11 ans, 16 puis 28, et qui voudrait s'émanciper de la personnalité de sa mère dépressive mais finit malgré tout comme elle.

Black Sun est assez autobiographique. J'étais en train de divorcer quand je travaillais sur ce projet et je m'interrogeais beaucoup sur la notion d'aimer quelqu'un, le degré de narcissisme impliqué lorsqu'on tombe amoureux, que l'on aime ou qu'on est aimé. Ton partenaire reste lui même mais d'une autre manière il est un miroir dans lequel tu aimes te refléter. Chaque histoire d'amour est une réinterprétation de ce que tu es et de ce que tu peux être, c'est pour cela que Black Sun s'articule autour de différentes périodes de la vie de cette fille.

Quand et pourquoi as-tu choisi de créer des installations dans tes vidéos ?

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Ça a commencé sur Heidi II, et honnêtement on l'a fait pour convaincre notre galeriste de nous donner la plus grande salle. Du coup on devenait « des artistes qui font des installations » ! J'observais les personnes regarder le film dans cet environnement et j'ai compris l'importance de l'espace et de sa possible architecture. J'ai donc continué ce procédé pour toutes mes autres vidéos et depuis je ressens chaque pièce dans laquelle je peux me trouver d'une manière différente.

Le public est souvent mal à l'aise quand les médias ou le cinéma (par exemple Larry Clark) ont un point de vue intimiste sur l'adolescence . Tu avais ça en tête quand tu as réalisé Hans & Grete et The Dark Hearts ?

Je ne me préoccupe pas du malaise possible du public, je me concentre juste sur mon film, et si celui-ci apporte une dimension réelle pour le spectateur.

La plupart de tes productions empruntent un symbolisme à la fois gothique et ésotérique. J'ai l'impression que c'est assez tendance dans l'art, sans être pour autant un mouvement majeur.

En effet c'est à la mode, mais je soutiens que cet effet de mode a été lancé par les artistes qui ont exposé au show gothique de Michael Clifton, Scream, en 2004. Je reste très influencée par les images de mon enfance à Salem. La plupart de ces images locales sont kitsch, telles que les dioramas des procès de sorcières, les maisons en bois noir et d'autres peintures qui se trouvaient au Isabella Stewart Gardner Museum.

Tu es toujours aussi influencée par les films d'horreurs et les slashers ?

The Ghosts estflippant, mais tout est suggéré, il n'y a aucune violence explicite. Comment grandir en Nouvelle Angleterre et ne pas être affecté par la poésie de son histoire ? Cette région a un passé tellement noir et malsain, et on peut le voir jusque dans son architecture.

Un peu comme Stephen King et le Maine, on dirait que le type est hanté à jamais.

C'est vrai ! Stephen King est drôle mais il ne le sait pas ! Simetierre, c'est hyper drôle ! Hé, Lovecraft aussi est marrant.

INTERVIEW : LAUREEN LANGENDORFF